Les choses semblent parfois être animées d’une volonté mystérieuse qui leur est propre. Ainsi le trois-mâts long-courrier qui faisait les lignes d’Australie et qui jouissait, parmi les gens de mer, d’une renommée aussi étrange qu’inquiétante.
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Quand j’étais jeune, mon oncle Louis, l’ancien capitaine au long cours, était un dieu pour moi. Il dort, depuis longtemps, dans le cimetière du Croisic, comme ceux de mes parents que les fortunes de mer n’ont pas fait disparaître avec leur navire ou que d’étranges maladies n’ont pas terrassés sur les rivages lointains. Mais son souvenir vivra en moi autant que je vivrai moi-même. Je le vois encore dans le petit salon dont les fenêtres donnaient sur le port et où voisinaient, avec d’affreux meubles Louis-Philippe en velours d’Utrecht, les objets rapportés de ses voyages : bahuts chinois incrustés de nacre, tapis d’Orient, bouddhas indiens en ivoire, lances et flèches de sauvages polynésiens. Des animaux empaillés, des coquillages aux couleurs tendres, curieusement contournés, ornaient le dessus de la cheminée. Un grand herbier d’algues marines, chef-d’œuvre de patience et d’ingéniosité, évoquait à mes yeux la mer fabuleuse des Sargasses et les forêts sous-marines de Vingt mille lieues sous les mers. Aux murs, des peintures d’un art naïf représentaient, tantôt sur une eau calme comme celle de nos salines, tantôt assaillis par d’effroyables tempêtes, les navires que le capitaine avait commandés et conduits à bon port. Il y avait de quoi rêver pendant des heures. Et, sur tout cela, flottait cette odeur mélangée d’encens et d’épices que je devais retrouver dans les ports d’Extrême-Orient et qui, déjà, suffisait à me transporter, en imagination, parmi des paysages fantastiques.
Mais, au milieu de toutes ces merveilles, c’était leur possesseur qui m’inspirait à la fois le plus de curiosité et le plus de respect. Quand mon père me conduisait chez lui, j’étais sûr d’y entendre de passionnantes histoires concernant des bateaux de jadis, de fameux capitaines et des pays aux mœurs bizarres. Non pas que le vieux marin eût au moindre degré le sens du pittoresque : il avait vu trop de choses différentes et d’hommes de toutes les couleurs pour s’étonner de rien, et l’on ne conçoit pas le pittoresque sans un élément de surprise. Mais il avait suivi les chemins de la mer, pendant plus de trente ans, avec une constance passionnée. La navigation n’était pas seulement, pour lui, un moyen de gagner honnêtement sa vie en transportant des marchandises d’un port à un autre, ainsi que ses ancêtres l’avaient toujours fait ; elle l’avait séduit par ses joies plus que par ses profits, davantage encore, peut-être, par ses périls et l’orgueil qu’il avait eu d’en triompher.
Je crois qu’il n’aimait pas la mer. Contrairement à ce que les terriens se figurent, ce ne sont pas ses beautés qui frappent les hommes dont la vie se passe à lutter contre elle : c’est sa puissance, son immensité, son caractère impétueux et fantasque à qui l’on ne peut jamais se fier entièrement. Le dompteur n’aime pas le lion qu’il chevauche dans sa cage et qui pourrait, d’un seul mouvement, le jeter à terre et le mettre en pièces.
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Un capitaine expérimenté n’essaie pas de résister aux violences de la mer, mais il ruse pour ne pas leur obéir ; bien mieux, il sait les utiliser, se faire porter par les courants, aller chercher les grandes brises régulières qui soufflent perpétuellement sur certaines étendues vides des océans, louvoyer jusqu’à ce qu’il puisse s’abandonner aux forces aveugles qui servent alors ses desseins malgré elles. J’ai connu de ces capitaines, à la belle époque des voiliers, qui avaient atteint la virtuosité dans cet art difficile, et mon oncle Louis était l’un d’eux.
C’est pourquoi, dans ses récits, perçait souvent l’enthousiasme d’un professionnel parlant du métier où il excelle. Et il n’avait garde d’oublier ses meilleurs collaborateurs : les navires aux coques fines et robustes, aux mâts élancés, aux larges voiles, qui avaient été pour lui des amis plus que des instruments. Entre eux, c’était comme une alliance basée sur l’intérêt commun, pour flotter malgré tout, faire de la route, arriver à destination, et chacun y tâchait de son mieux.
Un jour que nous l’attendions chez lui, mon père et moi, il me surprit en contemplation devant un de ses tableaux de marine. On y voyait, sur une mer en furie, un trois-mâts si fortement incliné que l’eau couvrait son pont jusqu’au milieu. Une vague monstrueuse, dont la crête déferlait au-dessus de son flanc découvert, semblait prête à l’engloutir. Ses deux seules voiles établies, – grand hunier et misaine, – gonflées par la tempête, menaçaient de rompre les mâts déjà courbés. Et, malgré l’inexpérience évidente de l’artiste, il y avait quelque chose de tragique dans cette lutte inégale entre un navire à demi désemparé et la puissance gigantesque des éléments.
Je n’avais pas entendu la porte s’ouvrir, et ce fut la forte main de mon oncle qui, en s’abattant sur mon épaule, me rappela brusquement à la réalité.
« Eh bien ! mon petit, dit-il, qu’est-ce que tu penses de cette situation ? J’avoue que le jour où je m’y suis trouvé, je n’étais pas fier…
– C’est l’Armançon, n’est-ce pas ? demanda mon père.
– Oui, l’Armançon, répondit le capitaine. Mon premier commandement, et le plus mauvais souvenir de ma carrière… »
Je flairai une histoire :
« Vous avez fait naufrage avec lui, mon oncle ?
– Si j’avais fait naufrage ce jour-là, mon gars, je ne serais pas ici, car cela se passait aux environs du cinq de latitude sud, au beau dans des parages où l’on ne rencontre guère plus de navires que d’îles… Mais c’est quelque part, de ce côté-là de la terre, que l’Armançon a dû rester, avec mon successeur, qui a eu moins de chance que moi… Cela devait arriver un jour ou l’autre…
– Pourquoi, mon oncle ? »
Le vieux marin s’installa dans un fauteuil, et je m’assis sur le tapis, à ses pieds. Mon père souriait.
« Gildas, lui dit mon oncle, ne te moque pas. Tu sais très bien qu’il y a des bateaux qui se tirent d’affaire tout seuls, même avec des capitaines maladroits, et d’autres qu’il faut surveiller de près, parce qu’ils font, au moment du danger, ce qu’ils peuvent pour aggraver leur cas… Ils sont rares, je le veux bien, mais j’en ai connu, et l’Armançon était de ceux-là. »
Il se tut un instant, puis reprit en s’adressant à moi :
« Les bateaux, mon petit, et surtout les bateaux à voiles, ce ne sont pas des assemblages inertes de planches, de toile et de cordages. Du jour où ils ont pris la mer, ils montrent un caractère souvent bon, parfois mauvais ; ils vieillissent, ils ont des maladies, tout comme nous ; ils vivent, et il y en a qui se dégoûtent de la vie, qui veulent mourir… parfaitement, qui veulent mourir, et qui se suicident si on ne les en empêche pas… Tout le monde en connaît un exemple dans la marine de guerre : c’est le Danton, un gros cuirassé construit à Brest. J’assistais à son lancement ; le préfet maritime était là, avec toutes les autorités et des milliers de curieux. On enlève les dernières poutres qui le retenaient, on largue les amarres, on scie la « savate » ; le voilà qui se met à glisser, et la musique entame la Marseillaise… Mais, au lieu de prendre de la vitesse, il ralentit et s’arrête au milieu de la cale, l’arrière trempant tout juste dans l’eau ; il ne voulait pas y entrer, sachant, sans doute, que sa vie serait malheureuse et préférant ne pas la commencer. On l’y a forcé, non sans peine… Or, quelque temps après, dans l’arsenal, on faisait tourner ses machines pour les essayer, après l’avoir solidement amarré, comme d’habitude ; les deux aussières cassent, et mon Danton s’en va donner du nez, de toute sa force, contre le quai d’en face. On le répare, on l’achève, puis on l’emmène au large pour son essai de fonctionnement ; en rentrant en rade, à l’endroit le plus étroit du goulet, sa barre se bloque à bâbord et il met le cap sur les rochers, tout près de là : le commandant n’a eu que le temps de lancer les machines en arrière à toute vitesse, pour l’arrêter… Eh bien ! je dis que ce bateau-là voulait se suicider et qu’il finira mal…
L’Armançon aussi était un désespéré qui cherchait une occasion d’en finir avec la vie. Pourquoi ? Est-ce qu’on sait ?… Peut-être à cause du nom qu’on lui avait donné… C’est celui d’une rivière qui se jette dans l’Yonne, laquelle est un affluent de la Seine : tout ça, c’est beaucoup d’eau douce, et l’armateur avait eu une drôle d’idée de baptiser ainsi un navire destiné à naviguer sur la mer… et sur quelle mer ! Il faisait les voyages d’Australie, allant par le cap de Bonne-Espérance et revenant par le Horn ; le tour du monde à chaque fois, pour rapporter de pleins chargements de blé ou de laine.
C’est à Melbourne que je l’ai pris. Son capitaine – le vieux Charret, tu te rappelles, Gildas ? – venait de mourir, emporté par une maladie foudroyante à laquelle le premier lieutenant n’avait rien compris… Il faut te dire qu’à cette époque les docteurs étaient rares en Australie, même dans les grands ports, et on se débrouillait comme on pouvait, avec la boîte aux remèdes et un petit livre qu’on appelait le « médecin de papier. »
J’étais moi-même lieutenant sur un trois-mâts de la même compagnie, la Garonne (celui- là, du moins, avait un nom de fleuve !), et l’armateur m’avait promis le premier commandement qui deviendrait vacant. Justement, nous arrivâmes à Melbourne huit jours après la mort du capitaine de l’Armançon. On me remit un télégramme venu de France et qui me prescrivait de prendre sa succession. Le bateau, déjà charge, n’attendait que moi : il n’attendit pas longtemps. Dès le lendemain, mon sac était à bord, le remorqueur nous sortait de la rade, et je faisais établir la voilure, tout fier d’être, pour la première fois, « maître après Dieu » sur un navire… Ah ! jeunesse !…
Ce jour-là, je me le rappelle comme si c’était hier. Il faisait un temps magnifique ; le remorqueur nous avait lâchés en nous souhaitant bon voyage. Une petite brise du nord nous poussait doucement, toutes voiles dehors, vers le large. Tout me paraissait facile… Remarque que, la veille, je venais de toucher terre après cent dix jours de traversée et que je repartais pour une durée à peu près égale, ayant en perspective le passage du cap Horn, qui n’est jamais drôle : les grandes brises d’ouest qui, de ce côté-là, font le tour de la terre, sans que rien les arrête, les vagues de quinze mètres de haut, les icebergs en dérive, la brume, les côtes sans phares et la responsabilité de conduire, au milieu de tous ces dangers, un navire que je ne connaissais pas, deux mille tonnes de laine et une vingtaine d’hommes d’équipage… Mais j’avais déjà fait ce voyage dix fois avec de solides capitaines et, sans me figurer que je n’avais plus rien à apprendre, j’étais bien sûr d’en savoir assez pour ramener l’Armançon à Nantes, quoi qu’il arrivât…
Quand nous fûmes en route, le lieutenant monta sur la dunette pour prendre le quart. J’étais un peu gêné devant lui, parce qu’il était mon aîné de six ou sept ans et que son ancienneté aurait dû le désigner pour le commandement qui m’était échu. J’avais résolu de lui témoigner beaucoup d’égards, mais sans laisser oublier que j’étais le capitaine. Sur un bateau, il faut qu’un seul homme commande… et si on appliquait le même principe à terre, les choses en iraient peut-être mieux.
Donc, je lui donnai mes instructions : gouverner à l’est-sud-est pour doubler le cap Portland, qui est l’extrémité orientale de la Tasmanie, et ensuite au sud-est, afin de nous dégager franchement de la Nouvelle-Zélande. C’est la manœuvre classique ; elle ne pouvait pas le surprendre. Mais il eut un coup d’œil inquiet vers la voilure – j’avais mis toute la toile que l’Armançon pouvait porter – et il me dit :
« Je pense qu’après Portland, nous n’allons pas garder tout ça ? »
Je jugeai indispensable de montrer immédiatement mon autorité.
« Nous garderons tout ça, répondis-je d’un ton un peu sec, tant que la brise ne forcera pas trop. Je n’ai pas envie de perdre du temps, et je vous prie de ne serrer aucune voile avant que ce soit nécessaire. »
Il marmotta quelque chose que je fis semblant de ne pas entendre, à propos de jeunes imprudents et de bateaux qu’« on » ne connaissait pas. Puis il parut très occupé à surveiller la manière dont le timonier gouvernait, et je descendis pour étudier les Instructions nautiques.
Au milieu de la nuit, je vins assister au changement de route, qui se fit normalement. Le maître d’équipage était de quart. Quand nous eûmes mis le cap au sud-est et brassé les vergues en conséquence, il me demanda :
« Je vais serrer les perroquets, n’est-ce pas, capitaine ?
– Pourquoi ? lui dis-je. La brise est bien formée, et nous pouvons les porter sans danger.
– La Garonne le pourrait, répondit-il. Mais, avec celui-ci, il faut se méfier : il ne fait rien comme un autre.
– Eh bien ! fis-je avec bonne humeur, méfiez-vous et serrez les perroquets quand le vent fraîchira ; mais, jusque-là, gardez-les. »
En ce temps-là, les capitaines mettaient leur amour-propre à faire leurs traversées dans le moindre temps possible. Il fallait aller chercher les vents favorables, qu’on ne trouvait pas toujours facilement, et les utiliser de son mieux. Déjà, je projetais de battre des records, comme on dit maintenant, et je trouvais absurde de prendre des précautions spéciales quand il ventait seulement « bonne brise » et que le baromètre était stable. Je m’en allai donc dormir tranquillement, et je rêvai que je passais le cap Horn sans serrer mes perroquets, ce qui me valait un retour invraisemblablement rapide, l’estime respectueuse des vieux capitaines, et une belle gratification de l’armateur. Mais l’Armançon donnait une bande effroyable… et je m’éveillai sur le plancher de ma cabine, où j’avais été jeté par la brusque inclinaison du trois-mâts, dans un vacarme de vaisselle brisée.
Je montai sur la dunette à grand’peine. Le maître d’équipage, cramponné au gréement, criait des ordres, l’homme de barre était arcbouté sur sa roue, et les matelots, rampant sur le pont dangereusement penché, s’efforçaient d’atteindre les drisses des perroquets, au pied des mâts, pour les amener.
Le vent n’était pas assez fort pour que cet incident eût des suites graves. Dès que les perroquets furent descendus, l’Armançon revint en route et se redressa. Alors, je pus demander ce qui s’était passé.
« Il a encore essayé son mauvais coup, me répondit le maître d’équipage. Il y a eu un petit grain de rien du tout, et il s’est couché en travers au vent, comme s’il voulait chavirer… Ça lui est arrivé deux fois en venant de France, sans que personne sache pourquoi. Depuis vingt ans que je navigue, je n’ai jamais rien vu de pareil. Il le fait exprès, bien sûr… »
Et, comme je riais de cette réflexion :
« Vous verrez, capitaine. Ce bateau-là nous jouera un vilain tour. »
Les jours qui suivirent ne furent marqués par aucun événement. Le vent tourna peu à peu jusqu’à l’est, c’est-à-dire à l’opposé de notre route ; il fallut louvoyer, tirer bordées sur bordées, sans avancer vers le cap Hom. Je descendis au 60e degré de latitude, et trois semaines s’écoulèrent ainsi à gagner péniblement dans l’est, avec des brumes intermittentes et un froid de tous les diables. Il n’était plus question de traversée rapide… Enfin, vers le 150e degré de longitude, le vent changea et prit de la force tout de suite ; c’étaient les grandes brises d’ouest, qui, dans ces parages, soufflent toujours en tempête, et parfois pendant deux ou trois mois de suite. Mais nous les avions trop désirées pour nous en plaindre.
On ne parlait plus des perroquets, bien entendu ; leurs mâts eux-mêmes étaient amenés sur le pont, et solidement amarrés. Progressivement, je fis réduire la voilure, carguer la brigantine, serrer la grand’voile, prendre des ris aux huniers… Au bout de trois jours, nous n’avions plus que le grand hunier au bas ris et la misaine, et nous filions plus de douze nœuds, vent arrière, avec des roulis de trente degrés de chaque bord et des paquets de mer qui s’écrasaient sur le pont toutes les cinq minutes.
Quand tu navigueras à ton tour, mon petit, tu verras ce que sont ces mers du Sud… C’est là que se forment les vrais marins. Nulle part les vagues ne sont aussi hautes, ni le vent aussi violent. Lorsqu’on voit ces montagnes d’eau arriver à la vitesse d’un train express, avec un grondement qui grandit de seconde en seconde, on se rend compte que, devant elles, le plus beau navire n’est qu’une pauvre petite chose, qu’elles engloutiraient en un instant. Pourtant, nous trouvons notre route dans ce chaos, nous nous servons du vent, nous dominons la houle… Il y a de quoi avoir plus de fierté que d’inquiétude. Les terriens ne se doutent pas de ce qu’on ressent dans ces moments-là…
Quant à moi, je n’aurais pas donné ma place pour celle de commandant du port de Nantes. L’Armançon, du reste, se comportait parfaitement, et j’avais à peu près oublié la fantaisie qui l’avait pris en quittant l’Australie. Mais nous faisions bonne veille, jour et nuit : par des temps pareils, une voile est vite emportée, les filins trop tendus cassent comme du verre, et cela peut avoir des conséquences sérieuses. On n’a pas trop de toute son attention.
Il y avait une semaine que nous allions ainsi, et la brise ne montrait pas la moindre tendance à mollir. Pas de soleil, naturellement, ni d’étoiles ; aucun moyen, par conséquent, de fixer notre position. Je naviguais à l’estime, bien sûr, d’ailleurs, de donner dans le passage entre le cap Horn et les Shetland du Sud : la place n’y manque pas. Cependant, en jeune capitaine plein de zèle, j’aurais voulu avoir un point exact, et j’avais donné la consigne de me prévenir dès qu’une éclaircie permettrait de prendre une hauteur.
Or, un matin, vers dix heures, je me trouvais de quart. Le temps était toujours le même, le vent soufflant en véritable ouragan, le baromètre très bas ; mais les nuages semblaient avoir diminué d’épaisseur, et, vers le sud-est, une clarté blanchâtre me faisait espérer l’apparition, au moins fugitive, du soleil. Je pris mon sextant, je fis remplacer le timonier qui était à la barre afin qu’il vînt compter les secondes avec le chronomètre pendant que j’observais, et j’attendis tout en surveillant la route. En effet, la clarté s’accentua et le disque du soleil se montra, encore voilé, assez net pourtant. L’œil à la lunette, les jambes écartées afin de garder mon équilibre, je m’efforçais d’amener l’image au contact de l’horizon, quand je sentis que le bateau, incliné par un grand coup de roulis, ne se relevait pas et continuait, au contraire, à se pencher davantage.
Je n’eus que le temps de m’accrocher à une rambarde – en lâchant mon sextant, que je n’ai pas revu – pour ne pas glisser par-dessus le bord. Et je regardai vers l’avant.
Ce que je vis alors, je ne l’oublierai jamais. L’Armançon était couché sur le flanc, l’eau courant déjà sur le pont, le bout de sa grand’vergue touchant la mer. Dans le langage des marins, cela s’appelle « engager. » Et tous savent que si l’on « engage » quelquefois, on ne revient pas souvent dire comment la chose s’est passée. Pour moi, c’était ma première expérience ; mais j’en savais assez pour ne pas ignorer qu’un trois-mât ordinaire « n’engage » pas à l’allure que nous tenions. Pendant les quelques secondes où j’avais cessé de guetter ses mouvements, l’Armançon avait sournoisement changé de cap ; il avait passé du vent arrière au vent de travers, et s’y maintenait malgré l’effort du gouvernail, dans la position la plus dangereuse que puisse prendre un voilier par gros temps. Aucun doute n’était possible : il l’avait fait exprès, et en choisissant bien son moment.
Si j’étais un littérateur, je pourrais te faire une belle description de cette minute ; mais je n’ai aucun talent pour cela, et d’ailleurs, je ne pensais qu’à une chose : faire tourner le bateau, le ramener, de force, vent arrière, pour l’obliger à se redresser. Il n’y avait pas de temps à perdre ; lentement, la bande augmentait ; la mer gagnait, sur le pont, de virure en virure. Une grosse lame souleva le navire, heureusement sans déferler ; mais, à la suivante, nous courions grand risque d’être submergés.
C’était l’habitude, pendant ces traversées des mers du Sud, d’avoir une hache toujours prête au pied du grand mât ; en cas de saute de vent ou de grain subit, cela permettait de couper la drisse d’une voile et de sauver un mât qui, autrement, aurait pu se rompre. Quelques matelots étaient là, se retenant aux cordages, de toutes leurs forces, comme des naufragés à une bouée. Je leur criai :
« Coupe ! Coupe ! »
Malgré la violence du vent, ma voix leur parvint, et l’un d’eux, saisissant la hache d’une main, en donna de grands coups au hasard. Des fragments de filin sautèrent, mais l’Armançon s’inclinait toujours, et la crête de l’énorme houle déferlante s’avançait dans un fracas de tonnerre… Enfin, au quatrième coup, la hache frappa l’écoute du grand hunier, raide comme une barre de fer. Il y eut un bruit sec, puis, dans la mâture, une vraie explosion, et quelque chose de blanc s’envola : le hunier, débarrassé d’un de ses points fixes, s’était déchiré et arraché de sa vergue ! Instantanément, le bateau se redressa en revenant dans le lit du vent, et lorsque la vague creva sur le pont, elle put tout couvrir, balayer les cages à poules et nous asphyxier à moitié : le danger était passé.
Seulement, je savais désormais à quoi m’en tenir. Je ne cherchai plus à faire de la vitesse, je t’assure. Tant que le coup de vent dura, je continuai ma route sous la misaine seule, avec deux hommes à la barre pour arrêter immédiatement toute embardée. Puis, le temps redevenu maniable, je fis établir les voiles une à une, et je naviguai vers la France avec une prudence extrême. L’Armançon se sentait-il dompté ? Peut-être. En tout cas, il ne fit rien d’anormal jusqu’à l’arrivée à Nantes.
Quand je me présentai chez l’armateur, j’avais l’intention de lui raconter mon aventure et de le mettre en garde contre ce bateau dangereux. Mais il ne me laissa pas parler.
« Heureux de vous voir, capitaine. Ça s’est bien passé, ce voyage ?… Parfait. Vous m’avez rendu grand service en ramenant l’Armançon. Pauvre capitaine Charret !… Enfin !… Et, maintenant, j’ai besoin de vous pour autre chose… Un beau trois-mâts tout neuf, l’Émile, qui sort des chantiers et qui sera prêt à partir dans trois jours… Ça vous va-t-il ?… Parfait. Non, non, ne me remerciez pas… Allez bien vite faire connaissance avec votre nouveau bateau. Je tiens beaucoup à ce que le départ ne soit pas retardé. Au revoir, capitaine… »
Je sortis sans avoir pu placer un mot. Du reste, l’histoire n’était pas facile à expliquer, surtout à quelqu’un qui n’était pas du métier. J’avais un peu peur qu’on se moquât de moi… Et puis, je m’en étais tiré, un autre ferait de même… Et, enfin, quand on est à terre, le danger loin, on n’aime plus beaucoup y penser…
Trois jours plus tard, je reprenais la mer sur l’Émile, pour une nouvelle absence de six mois… Fameux bateau, celui-là. Nous avons fait huit fois le tour du monde ensemble. Avec lui, j’étais tranquille ; il voulait vivre, et nous nous comprenions à demi-mot.
Mais, avant de partir, je retournai à bord de l’Armançon, amarré à quai, pour renseigner mon successeur. C’était un jeune, lui aussi ; et quand je lui racontai ce qui m’était arrivé, en lui conseillant de se méfier, il eut un petit sourire… Il appareilla un mois après moi, pour l’Australie ; il donna de ses nouvelles en doublant le cap de Bonne-Espérance, et puis on n’entendit plus parler de lui, jamais. Quelque part, dans le Pacifique, l’Armançon a dû profiter d’une tempête pour tromper la vigilance de ceux qui le conduisaient ; il a « engagé » de nouveau, et, cette fois, il ne s’est pas relevé… »
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(Henri Bernay, « Un Conte d’aventure, » in Dimanche-Illustré, neuvième année, n° 440, dimanche 2 août 1931 ; « Notre Conte, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2689, jeudi 28 juillet 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)

