Nous prenions le thé, certain soir, chez l’honorable sir Walter Mac-Farlane, le très distingué professeur de l’Université de Greenwich, dont les savantes gloses entomologiques ont établi la gloire, quand l’un de nous lança le nom du Père de Présanges, l’éminent prélat, qui vient de voir récompenser toute une vie de dévotion et de labeur sacerdotal par l’octroi de la pourpre cardinalice.
« Mais, demanda quelqu’un, ne fut-il pas votre voisin ? »
Depuis dix ans bientôt, sir Walter Mac-Farlane passe les mois d’été en France, dans son incomparable villa de Meudon, entourée d’un jardin qui dévale jusqu’à la Seine, et dont les fenêtres ouvrent sur la vallée dominant Paris ceinturé de collines bleues et tout frémissant de fumées légères.
« Il fut mon voisin, en effet, répondit sir Walter, et cela lui valut une bien cruelle aventure ! »
La petite baronne de Sainte-Adresse se renversa dans son rocking et battit des mains.
« Une histoire ! dit-elle, dont le héros est un prélat !… Ah ! sir Walter, vous êtes un grand coupable si vous demeurez bouche close !
– C’est que, jolie madame, objecta le savant, s’il s’agit d’un prélat, il s’agit aussi d’un satyre. »
Il y eut des « Oh ! » et des « Ah ! » ; mais Mme de Sainte-Adresse fit une moue charmante.
« Précisément, » dit-elle…
Le baron prit un air bougon.
« Après tout, conclut sir Walter, les journaux de l’époque ne se sont pas embarrassés d’une pudeur si importune et le satyre de Meudon a vu mieux célébrer sa gloire qu’un général victorieux. C’était, cela, voici cinq ans passés, et plusieurs d’entre vous, sans doute, n’ont pas oublié les exploits du monstre. Il surgissait au crépuscule, tantôt dans le bois, tantôt dans les chemins avoisinant la ville, et malheur à celles qu’il approchait ! D’un geste brutal… »
La petite baronne frissonna.
« Ah ! ce geste brutal ! interrompit-elle, en apparence tout effrayée.
– D’un geste brutal, reprit sir Walter, il étouffait les cris de sa victime, la jetait sur le sol, puis, soudain hésitant, comme atterré par le forfait qu’il allait commettre, la poitrine haletante, il crispait les poings, et tout à coup il s’enfuyait les yeux hagards, titubant ainsi qu’un homme ivre. J’ajoute tout de suite que, sur les trente et quelques femmes qui furent en butte à ses attaques, – jeunes ou vieilles, sans distinction, car le misérable ne choisissait guère ! – aucune n’eut à déplorer plus qu’une chute un peu violente et une frayeur bien compréhensible. Seule, une vieille demoiselle conta au commissaire… Mais l’enquête établit qu’il y avait eu présomption de sa part.
– Je gage, sir Walter, fit Mme de Sainte-Adresse, que l’abbé de Présanges rencontra un soir le satyre et, trompé par sa soutane…
– Ne gagez pas, madame, car vous perdriez à coup sûr ! L’affaire est à la fois plus simple et plus complexe… Les ruses du monstre déroutaient toutes les recherches. On le guettait à Billancourt quand il opérait dans le bois, et dans le bois quand sa personne satanique apparaissait à Billancourt, si bien que les battues les plus minutieuses ne donnaient point de résultat. La police était sur les dents ; les gens ne sortaient plus qu’armés de lourdes cannes ; à chaque coin de rue, des visages anxieux guettaient le crépuscule… Pendant ce temps, en quelque lieu désert, une malheureuse tombait.
– Honorablement ! » fit quelqu’un.
Sir Walter inclina la tête.
« Le monstre était barbu, dit-on, toujours enveloppé d’une lévite sombre, coiffé d’un bonnet assez ridicule, et celles d’entre ses victimes qui eurent le sang-froid de le regarder, déposèrent ensuite qu’il n’avait point mauvais visage. Au fur et à mesure qu’il commettait des simulacres d’attentats, ses façons se faisaient moins rudes. Ses moyens faiblissaient, je crois. Il disparut, d’ailleurs, du jour au lendemain, après deux semaines d’exploits. »
La petite baronne dit très naïvement :
« En vérité, ce fut dommage, et ce satyre aurait fini par inspirer quelque regret à ses victimes ! N’était ce bonnet ridicule, dont vous avez parlé, il serait même sympathique… Mais que vient faire en tout ceci M. de Présanges ? »
Sir Walter sourit longuement.
« Jolie madame, poursuivit-il, que vous êtes donc impatiente ! Sachez qu’à cette époque je rentrais du Congo, où j’avais poursuivi, pendant de longs mois, d’importantes recherches sur les milliers d’insectes malfaisants qui peuplent les bois et les marécages. Un des premiers, j’avais étudié la célèbre mouche tsé-tsé, indéniablement reconnue depuis comme un facteur de trypanosomiase, cette terrible maladie du sommeil, dont les ravages s’étendent aujourd’hui jusqu’à notre vieux monde. J’avais capturé aussi, adroitement, quelques individus d’une espèce ailée des plus rares et qui n’est autre, jolie madame, que la musca erotica de Cuvier, une façon de cantharide dont la piqûre provoque chez les Noirs un singulier délire. C’est, à n’en pas douter, la « folie d’amour » dont parlait déjà le vieil Hérodote ; mais vous me permettrez de ne point insister… Je donnai tous mes soins à ramener vivantes ces pauvres bêtes, car il ne fallait pas compter entreprendre, là-bas, des recherches de laboratoire. J’y réussis, d’ailleurs, au prix de mille peines ; puis je vins m’installer ici et j’occupai tous mes loisirs à vérifier mes notes et à parfaire mes recherches. C’est alors qu’intervint l’abbé de Présanges… »
Sir Walter prit son temps, jouissant en connaisseur de la curiosité ambiante.
« Un soir, poursuivit-il, en rentrant de Paris, mon domestique m’annonça que mon pieux voisin m’avait rendu visite durant ma courte absence. Passionné, comme moi, de l’entomologie, il avait visité mon laboratoire, étudié mes collections. Le valet de chambre paraissait fort troublé.
« M. de Présanges, me confia-t-il, a touché aux mouches et l’une d’elles l’a piqué. »
Je n’écoutai pas davantage. Je gravis soudain l’escalier, j’entrai dans mon laboratoire… Ne vous en déplaise, jolie madame, une musca erotica s’était échappée de sa cage. Dieu merci ! la mouche tsé-tsé n’était point en cause, et il ne s’agissait, pour mon pieux voisin, que d’une intoxication d’un caractère peut-être un peu spécial, mais dont les effets dépassent rarement une période de deux semaines… D’ailleurs, vous connaissez la suite : Meudon soudain terrorisé, les filles renversées par un odieux satyre, quinze journées d’effroi, et ce pauvre prélat courant, éperdu, par les routes, les yeux hagards, les poings crispés, atterré des forfaits que sa haute moralité l’empêcha seule de commettre…
– Comment ! interrompit quelqu’un, vous ne l’avez pas prévenu ! Vous n‘avez point tenté de quelque antidote !
– Et la science, monsieur ? prononça gravement sir Walter. Ne devais-je pas profiter d’une occasion, unique en l’occurrence, d’étudier les effets de cette piqûre sur un Européen ? Sachez que mes observations furent des plus fécondes. »
Il y eut un silence. La petite baronne regarda son mari, en vérité plus âgé qu’elle et fort éprouvé par le temps ; puis elle se tourna vers sir Walter.
« Cette mouche, dit-elle de sa jolie voix claire, est-il bien difficile de se la procurer ? »
Nous n’eûmes point loisir d’entendre la réponse de notre hôte éminent, tant le baron mit d’insistance à réclamer soudain, à voix très haute, son automobile…

–––––
(Louis-Frédéric Sauvage, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 199, jeudi 22 avril 1909 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 85, jeudi 20 juillet 1911)

