C’était aux environs de l’an 845. Beier, le fils du roi de Danemark, venait d’être banni et allait chercher, à travers les mers, les biens qui lui étaient refusés dans son pays. Poussé par son gouverneur Hasting, qui lui vantait les plantureuses vallées de France, il débarquait soudain dans le Ponthieu, ravageait l’Amiénois, le Vermandois, pillait l’abbaye de Fécamp, celle de Jumièges, saccageait Rouen et s’élançait sur Paris.

À l’arrivée des pirates, une tempête d’une violence inouïe éclata sur la Manche, poussant les eaux jusque dans les prairies, arrachant les barques à leurs amarres, creusant les falaises qui s’écroulaient dans un bruit de tonnerre.

Trois jours durant, les pêcheurs restèrent terrés dans leurs chaumières, tandis que les femmes priaient saint Prétextat et saint Ouen d’apaiser la fureur des flots. Le quatrième jour, ils sortirent de leurs demeures et coururent sur la côte, anxieux de juger des dégâts. C’est alors que vers la Roche au Coucou, à l’endroit où la falaise de Flamanville s’abaisse vers les dunes de Sciotot, un vieux bonhomme, du nom de Kerbiguet, aperçut sur la grève un paquet informe, au milieu d’algues amoncelées par la tempête. Il s’approcha et vit, avec surprise, une fillette enveloppée d’un manteau de cuir. C’était un être étrange, à la tête énorme, percée de deux gros yeux noirs. Ses bras et ses jambes s’agitaient furieusement et sa bouche hurlait des mots inconnus.

Kerbiguet, pris de pitié, enveloppa la petite dans son roque (1) et la porta à sa femme, qui lui fit boire un peu de cidre pour lui fouetter le sang, et la réchauffa devant un grand feu d’ajoncs morts. Comme ils n’avaient pas d’enfants, les Kerbiguet l’adoptèrent et la choyèrent. Cette mignonne ne leur était-elle pas envoyée du ciel pour égayer leur solitude ?

La fillette grandit rapidement. Elle était robuste, intelligente, mais laide, et bientôt se révéla violente et cruelle. Sa méchanceté, hélas ! devait se développer avec les années. Il n’était pas de jour qu’elle ne se querellât avec les petits de son âge. Elle les frappait brutalement et avec joie. Son jeu favori était de courir sur la falaise, pour dénicher les jeunes mouettes et les martyriser. Seule la souffrance semblait la satisfaire et illuminait son visage d’un sourire sauvage.

Dans le village, beaucoup de femmes voyaient en elle une envoyée du diable. On l’accusait de jeter des sorts, d’attirer les orages, de faire périr le bétail… De quoi ne l’accusait-on pas ? Les Kerbiguet eux-mêmes commençaient à être inquiets. La vieille, désolée, menait la petite vers les saintes reliques et demandait à Dieu de chasser les mauvais génies qui s’étaient emparés de son corps et de son âme. Mais tous les saints du paradis semblaient se désintéresser d’elle. Sa laideur physique et sa laideur morale ne cessaient de croître. Ses parents adoptifs étaient au désespoir, quand, un soir, elle disparut.

Sa fuite aurait dû calmer les esprits. Il n’en fut rien. Dès ce jour, au contraire, la crainte redoubla. Les uns prétendaient l’avoir vue sur la côte, guidant les drakars (2) des Normands, d’autres l’avaient aperçue au fond d’une grotte, fascinant les hommes de ses yeux d’oiseau de proie. Bientôt, on l’accusa de provoquer des naufrages, en faisant lever sous les flots des récifs où se brisaient les barques. Du cap de la Hague à Barneville, une terreur inconsciente s’empara de la côte. Dans tous les malheurs, on crut découvrir celle qu’on avait appelée Évenuk (3) (du premier mot qu’elle avait prononcé, quand on l’avait trouvée sur la grève).

L’automne venu, les sinistres se multiplièrent. Les naufrages devinrent si nombreux que les marins, eux-mêmes, furent effrayés et donnèrent au passage compris entre la côte ouest du Cotentin et les îles anglo-normandes le nom de : « la Déroute. » Les barques ne sortaient plus, le poisson devenait rare et, sur terre, une épidémie inconnue ravagea la contrée. Le doute, maintenant, n’était plus possible : c’était Odin, lui-même, qui avait envoyé en France cette fille de la mer, pour semer la terreur et faciliter les incursions des barbares.

Tout ceci n’était évidemment que légendes engendrées par la peur. Pourtant, une étrange coïncidence vint bientôt frapper les esprits et accroître encore l’épouvante : un jour, au lever du soleil, les fleuves se couvrirent de petites barques qui descendaient vers la mer. Aux Schans (4) qui les surmontaient et se silhouettaient sur le ciel, on reconnut de très loin les Danois. Bientôt, du reste, les détails se précisèrent ; on vit nettement les casques coniques, les cottes de mailles, les arcs, les carquois, les arbalètes, les épées et les haches des combattants. Les Vikings refluaient, emportant un énorme butin. Ils rejoignirent leurs drakars, chargèrent jusqu’au soir des caisses et des sacs pesants, puis, à la nuit tombante, à l’heure de la marée, ils prirent le large et disparurent. Or, dès le lendemain, nul ne revit Évenuk sur la côte.

Les jours passèrent ; la paix, de nouveau, régnait dans les villages ; le travail reprenait gaiement. On commençait même à oublier la mauvaise fée, quand des marchands venus d’Orient apportèrent des nouvelles bien étranges : Beier et Hasting, au lieu de regagner les provinces nordiques, à leur départ de France, étaient descendus vers le sud, avaient contourné l’Espagne, traversé la Méditerranée et, conduits, disait-on, par un mauvais génie, avaient fait route vers l’Italie. Ils rêvaient, paraît-il, d’aller jusqu’à Rome, mais, éblouis par les splendeurs de la ville de Lune, trompés peut-être aussi par leur ignorance, ils s’arrêtèrent en Toscane. Les richesses de la cité étaient bien faites pour exciter leurs convoitises ; malheureusement, des fortifications importantes en défendaient l’accès. Il fallut renoncer à pénétrer par la force. Hasting, connu de tous pour sa ruse, usa donc, auprès du gouverneur, d’un subterfuge habile. Il se présenta très humblement, raconta que le mauvais temps l’avait poussé sur la côte et obligé à relâcher. Échappé par miracle à la tempête, il avait promis au Dieu des chrétiens de recevoir le baptême et venait demander le pardon de ses fautes.

Le gouverneur accueillit Hasting avec bienveillance et le baptême fut célébré, au milieu d’une énorme affluence de curieux. Beier et les siens visitèrent alors la ville en toute liberté, reconnurent avec soin, pendant plus d’une semaine, les rues et les édifices où s’étalaient des richesses insoupçonnées, puis, un soir, annoncèrent aux quatre coins de la ville, avec des cris affreux et des larmes feintes, que Hasting venait de mourir subitement. Le gouverneur fit préparer de somptueuses funérailles à son hôte et, deux jours plus tard, seigneurs et bourgeois s’assemblaient dans l’église, parés de leurs plus beaux atours. Le cercueil du héros de la mer pénétra dans la nef, suivi de tous les compagnons du grand chef, et l’office commença dans le plus grand recueillement ; mais, au moment où le prêtre entonnait le chant des morts, une immense clameur retentit. Subitement, les gens fuyaient, s’écrasaient aux portes, des femmes s’évanouissaient, d’autres hurlaient de terreur. Hasting venait de bondir de son cercueil ; ses hommes tiraient de leurs cottes des armes dissimulées et se jetaient sur les assistants. En quelques minutes, le comte de Lune, l’évêque, les prêtres et les seigneurs étaient égorgés, l’église mise au pillage. Alors, sans plus attendre, profitant de la surprise et du désarroi qu’ils avaient semés, les soldats se répandirent dans la ville, fouillèrent, volèrent, massacrèrent, égorgeant les hommes, étranglant les femmes et les enfants. Pendant douze heures, ce fut un horrible carnage, puis, le soir venu, l’incendie détruisit ce qui ne pouvait être emporté. Toute la nuit, des flammes immenses s’élevèrent vers le ciel, des cris effroyables de mourants retentirent. Le lendemain, quand le soleil parut, seuls des monceaux de cendres rappelaient la riche cité.

Ces nouvelles colportées, déformées et amplifiées par les marchands de l’Orient, créèrent en France une légende effrayante autour de Beier, de Hasting, et aussi… de la fée Évenuk.

Beier, maintenant, était réputé invulnérable. Son regard faisait se détourner les épées et les flèches. Les traits qui l’atteignaient par derrière se brisaient ou revenaient sur l’assaillant. Le drakar d’Hasting était, paraît-il, enchanté. « Lorsqu’il s’élançait sur les flots, il rivalisait avec la tempête mugissante, il triomphait de l’essor de l’aigle. Quand il était plein de guerriers, vous eussiez dit une ville royale flottante, un fort d’armes en mer. » (5) Quant à Évenuk, elle était le mauvais génie, l’esprit malfaisant qui guidait les pirates à travers le monde et les faisait triompher dans leurs attaques les plus téméraires.

Aussi, quand, des côtes d’Aquitaine, le bruit parvint que les barques aux deux voiles blanches et aux proues monstrueuses venaient d’être signalées remontant vers le nord, la terreur fut-elle à son comble. Et sept jours après, la terrible fée était aperçue, de nouveau, sur la grève du Cotentin. Alors, dans toute la région, ce fut du délire. On signala, le même jour, Évenuk à Barneville, à Jobourg, à Dielette et même dans l’île de Sercq. On prétendait, maintenant, qu’elle changeait de forme, pour échapper à la vengeance. Elle se faisait serpent pour traverser les landes ; elle se muait en chauve-souris pour pénétrer dans les chaumières et sucer le sang des enfants.

Les vieux s’enfermèrent, en tremblant, dans leurs demeures, les femmes envahirent les églises, multiplièrent leurs prières et leurs offrandes aux grands saints. Pourtant, le premier moment d’effroi passé, quelques hommes jeunes, hardis et vigoureux, se ressaisirent. Ils se groupèrent et jurèrent de délivrer le pays de la mauvaise fée. Ils s’armèrent, se munirent de reliques pour se protéger, puis, par petits détachements de dix ou douze éclaireurs, ils fouillèrent, pendant plus d’une semaine, la côte et la campagne. Hélas ! toutes leurs recherches restèrent vaines. Et de nouveau, les récoltes se desséchaient, le bétail périssait et les épidémies décimaient la jeunesse.

On pensa, avec juste raison, qu’Évenuk, comme tous les monstres, ne devait sortir qu’au crépuscule. Les fouilles de jour furent donc abandonnées, mais les hommes poursuivirent la lutte. Ils firent désormais leurs reconnaissances dans l’obscurité et explorèrent, avec soin, les grottes si nombreuses de notre côte de la Hague. Pendant six nuits, ils parcoururent inutilement la région, mais la septième, l’un d’eux, qui était jeune et brave et que l’on appelait Kermanach, aperçut, au bord de la falaise, non loin de la Percaillerie, deux yeux étincelants qui jetaient des feux verdâtres sur la mer. C’étaient les deux yeux d’Évenuk, ces yeux qui fascinaient les marins ou changeaient les hommes en rochers. Kermanach ne trembla pas ; il fit coucher ses compagnons, les disposa en demi-cercle, puis, après s’être signé trois fois, s’avança vers le monstre.

Évenuk, immobile, observait obstinément la mer. Une barque se balançait sur les flots et venait directement vers la falaise, attirée par une force surnaturelle. Kermanach et ses compagnons rampaient sans bruit, au milieu des bruyères en fleurs. Au ciel, la lune montait et commençait à dorer les blanches crêtes des vagues. Tout était silencieux. Les hommes avançaient doucement ; ils étaient maintenant à cent pas à peine. Ils progressèrent encore, puis s’arrêtèrent. Évenuk semblait toujours hypnotisée par sa proie qui bondissait sur les flots.

Kermanach s’accroupit, saisit une flèche, banda son arc… Un sifflement strident retentit dans la nuit. Le trait fendait l’air et traversait le monstre qui se tordait de douleur. Les hommes bondirent, mais déjà, Évenuk glissait, rampait, roulait au bord de la falaise… Elle disparut à leurs yeux. Ils entendirent seulement un bruit affreux, le bruit d’un corps qui s’écrase sur des roches et, penchés sur la mer, ils virent au clair de lune, à cent mètres au-dessous d’eux, un être visqueux, inerte, aplati sur la grève. Alors, un cri de triomphe jaillit de leurs poitrines et se répercuta au loin… mais ils n’eurent pas le temps de l’achever. Le reflux entraînait le monstre et, soudain, les flots devenaient plus noirs que les schistes de la grève. Huit tentacules émergeaient, se tordaient comme des serpents, autour d’une tête hideuse où deux yeux étincelaient. Évenuk s’en allait lentement vers le large, en fixant son regard sur les hommes muets de peur, et ces hommes sentaient en eux un fluide étrange les pénétrer, les étourdir.
 

*

 

C’est depuis ce jour-là que, sur toute la partie occidentale du Cotentin, des pieuvres ont envahi la côte. Vous les trouverez partout, dans les rochers, sur les sables humides et dans les algues vertes. Elles se replient en boule, se dissimulent, mais elles surveillent les eaux et guettent leurs proies. Depuis plus de dix siècles, elles ravagent la côte et ruinent les pêcheurs. Les plus fortes ne craignent pas de s’attaquer aux jeunes enfants aventurés sur la grève. Quelques-unes même, d’après ce qu’on m’a dit, vont au loin attendre les marins. Elles se laissent flotter mollement, entre deux eaux, transparentes, invisibles, puis, quand elles aperçoivent une barque, elles s’élancent, la chavirent, saisissent les hommes dans leurs tentacules géants et les entraînent au fond des mers, dans un empire inconnu des vivants… où la fée Évenuk les dévore.
 
 

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(1) Gilet de fourrure.
 

(2) Bateaux de mer des Normands.
 

(3) En français : Évenou.
 

(4) Plate-forme surélevée et permettant de dominer l’adversaire dans les combats.
 

(5) Tegner.
 

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(H. de Versonnex [pseudonyme d’Henri de Rolland], in Le Lisez-moi Bleu, magazine littéraire bi-mensuel des jeunes filles, nouvelle série, tome XL, n° 344, 15 mars 1938. Ce conte a été repris dans le recueil Les Rois de la mer (Vikings et Normands), illustré par Jean Picpus, Paris : Nouvelles Éditions Latines, collection « Aventures & Voyages, » 1948. Du même auteur, voir « Le Baligan, » déjà publié sur ce site)