Alors qu’il est à la pêche, Gregor Silverton voit soudain sortir de l’eau, à quelques mètres de son bateau, une tortue géante qui a un visage et des bras humains.

 

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C’était un pêcheur australien, du nom de Gregor Silverton. Il vivait de peu, dans une région paisible, à l’abri d’une cabane isolée de la côte de la mer de Corail. Il ne se souciait pas de rechercher des perles fines ou de ramasser des coraux. Pourvu qu’il pêchât des poissons, pour en revendre et pour sa subsistance, cela lui suffisait.

Quand il avait fait bonne pêche, il reprenait son bateau et allait jusqu’au cap Grafton, où il la vendait. Puis il remontait à la Baie de la Trinité, et, là, il se sentait chez lui.

La Grande Barrière de corail était le lieu de pêche favori de Gregor Silverton. Il y avait là de nombreuses anses discrètes, où il lançait ses filets.

Cette nuit-là, Gregor Silverton atteignit sans encombre les récifs de la Grande Barrière. Bien entendu, il n’avait pas rencontré âme qui vive. De quelque côté qu’il tournât les yeux, la mer de Corail était déserte. Nulle silhouette humaine n’errait sur les rochers.

Le cotre évoluait lentement, sans fanal, toutes voiles tombées. Il parvint bientôt à une petite anse, où il s’échoua mollement sur le sable fin. La lune orangée se cachait à demi dans les nuages. Lestement, Gregor Silverton sauta à terre.

Il ne manquait pas de points de repère et savait se les ménager. Il retrouva sans peine l’emplacement de ses plus gros filets posés quelques heures auparavant. Dans la journée, le flot était transparent ; mais la nuit, il n’en était évidemment pas de même, et l’Australien ne s’aperçut encore de rien.

Il se mit en devoir de retirer ses filets, les sentit plus résistants qu’à l’habitude. Un sourire passa dans sa barbe : il aurait encore fait de bonnes prises !… Il tira.

C’est curieux comme les filets ne remontaient pas !… Ils surgissaient à peine du flot. Gregor Silverton tira de nouveau et lança un juron sonore : les filets étaient déchirés !…

Pas un poisson ne s’y était pris. Toutes les mailles s’en allaient n’importe comment, s’effilochant de bien triste façon !… Quel poisson fantastique avait pu commettre semblables dégâts ? C’était à n’y rien comprendre, de mémoire de pêcheur !…

« Malédiction !… » fit Gregor Silverton.

Il restait encore des filets dans l’eau, mais à présent il n’y avait plus moyen de les remonter. Quelque chose les retenait. Mais quoi ?…

En cet endroit, il y avait beaucoup de profondeur et de nombreux remous. Il ne pouvait donc être question pour Gregor Silverton de plonger, et cette pensée ne l’effleura même pas.

Mais une sorte de rage s’empara de lui à l’idée que non seulement il rentrerait bredouille, mais que ses plus grands, plus jolis et plus solides filets se trouvaient désormais hors d’usage !… S’il eût tenu le poisson qui avait fait cela, il l’eût volontiers déchiqueté vivant.

Sous la vague clarté lunaire, les trois quarts de ses filets émergeant, Gregor Silverton étudia les dégâts. Ils étaient irréparables et, pour lui, la perte était grande. On eût dit que les mailles avaient été disjointes, puis tranchées, coupées net, en maints endroits, comme avec des cisailles.

Gregor Silverton connaissait trop bien tous les poissons et crustacés de la mer de Corail, depuis le temps qu’il les traquait, pour croire qu’il pût s’agir d’un crabe gigantesque. Cette hypothèse était impossible. Alors ?

Il allait bientôt avoir l’explication du mystère, et il était, certes, à cent lieues de s’y attendre !…

Dix minutes encore s’écoulèrent, durant lesquelles l’Australien, désespéré, laissa retomber ses filets sur la grève, avec une partie demeurant submergée. Quelque chose la retenait solidement au fond de l’eau.

Puis il y eut un remous plus fort que les autres, un étrange maelström…

Et la grande affaire commença !…

Les flots continuèrent de s’agiter d’insolite manière. Bientôt, ils bouillonnèrent presque. Il y eut même de courtes vagues qui vinrent lécher les pieds de Gregor Silverton. Celui-ci recula. Ses yeux s’exorbitèrent !…

Brusquement, il vit surgir de l’écume une masse énorme, qui ruisselait d’eau vive et de paillettes de lune. Cela était bombé, sombre, luisant.

« Une tortue !… » murmura Gregor Silverton.

Mais jamais de sa vie il n’avait rencontré une tortue semblable ! Celle-ci n’en finissait plus de sortir de l’eau, et elle était dix fois, vingt fois plus grosse que les tortues géantes du golfe de Carpentarie… Voilà donc quel était l’animal fantastique qui avait détruit ses filets !

Le pêcheur eut un grondement et se dit qu’il ne pourrait pas venir à bout de semblable ennemi avec ses pauvres harpons. Puis c’eût été un combat bien inégal et d’ailleurs parfaitement inutile, car il n’ignorait pas combien les tortues ont la vie dure. À plus forte raison, une de cette taille !…

Si elle abordait les récifs de la Grande Barrière et se hissait lentement sur l’un d’eux, parviendrait-il jamais à la retourner sur le dos, comme on doit d’abord le faire ? C’était bien improbable !… Puis elle devait peser des centaines de kilos !…

Cependant, la tortue n’avait pas l’air de vouloir aborder. Elle continuait de flotter, à peu près immobile, à la surface de la mer. On ne distinguait pas encore sa tête. On devinait ses pattes qui battaient l’eau, furieusement, comme si elle avait eu conscience du danger qui la menaçait, mais dont, très certainement, elle aurait facilement raison.

« Sale bête !… » grommela Gregor Silverton.

Non !… Jamais il n’avait rencontré un monstre pareil à celui-ci. Et il commença d’avoir peur… Car c’était un véritable monstre, un animal fabuleux, ressuscité des anciennes légendes !…

L’Australien lâcha ses filets et se mit à reculer, doucement, avec prudence, se disant qu’en trois enjambées il aurait, bondissant de récif en récif, regagné son cotre, et pourrait prendre la fuite. C’est alors qu’il vit surgir, soudain, deux des pattes de la tortue, celles de devant.

Elles étaient courtes, comme il se doit comparativement surtout à l’énormité de la carapace. Mais, au lieu de battre le flot latéralement, voici qu’elles se dressaient un peu, puis se tendaient vers le ciel noir, et Gregor Silverton crut bien devenir fou !…

Il poussa un cri terrible et recula si vite qu’il manqua de tomber.

Les pattes de la tortue géante se terminaient par des doigts, de véritables doigts humains. Et ces doigts se tordaient comme pour l’appeler !…

« Au secours !… » râla l’Australien.

Il faillit tomber à genoux.

Les marins qui, dans les mers de Chine, aperçurent le grand serpent de mer, ou les premiers navigateurs qui abordèrent aux rivages fabuleux hantés par les sirènes, n’éprouvèrent, certes, jamais de frayeur comparable à celle que ressentit Gregor Silverton, lorsque l’effarante vision se précisa et devint plus extraordinaire encore !…

Tout à coup, la tête de la tortue sortit des flots, en s’ébrouant. Le hasard voulut qu’en cet instant un rayon de lune vint la frapper en plein, et cette fois la terreur cloua littéralement le pêcheur sur place !…

La tortue avait une tête humaine !

À présent, l’animal émergeait à peu près complètement ; toutefois, il nageait toujours, très lentement. Il n’y avait plus que l’extrémité inférieure de sa formidable carapace qui demeurât submergée, avec les pattes de derrière. Mais les pattes de devant et la tête – la terrifiante tête ! – jaillissaient des remous et s’agitaient sans cesse…

Les pattes étaient recouvertes d’une peau visqueuse, luisante, plissée ; puis cela s’achevait par une main presque blanche, une vraie main, avec des doigts qui remuaient… Pour la tête, le cou aussi était fait de cette même peau plissée, tel le cou de toutes les tortues ; mais ensuite il y avait une tête – une tête humaine !…

« Aâââh !… » râla l’Australien.

Une tête avec des yeux, un nez, une bouche, non pas des cheveux, mais un crâne nu et noir, qui brillait. Mais une tête tout de même, qui se tourna vers lui !… Des yeux qui le regardèrent. Une bouche qui s’ouvrit comme pour lui parler !

Du coup, sous l’empire de l’épouvante, Gregor Silverton retrouva ses jambes et battit en retraite. Manquant vingt fois de tomber à la mer, entre les pattes du monstre qui semblait le guetter, il disparut en bondissant de récif en récif et atteignit son bateau. D’un suprême effort, il le poussa à l’eau, y sauta. Il se croyait en sûreté.

Hélas !… À peine eut-il jeté un regard sur la mer qu’il vit l’homme-tortue qui nageait vers lui. La tête du monstre émergeait. Ses pattes de devant gesticulaient comme l’eussent fait de véritables bras !… Sa carapace glissait très vite à la surface.

Gregor Silverton se saisit d’un harpon… Déjà le vent gonflait l’unique voile demeurée carguée de son bateau. Mais déjà, aussi, la tortue fonçait sur lui !…

Alors, il vit nettement la bouche de la tête humaine qui s’ouvrait, et nettement il entendit quelque chose. Quoi ? Il n’eût su le dire. Mais quelque chose, à coup sûr !… La tortue géante lui avait parlé, comme jadis parlaient les sirènes… Ce qu’elle lui avait dit, il ne l’avait pas compris, à cause du bruit grandissant des vagues ; mais ce qui est certain, c’est que le monstre lui parlait !…

Gregor Silverton, hagard, halluciné, dressé à l’avant de son petit bateau comme une effarante figure de proue, leva son harpon et le lança. Le fer siffla dans l’air et vint s’abattre, épargnant par miracle la tête humaine, sur la carapace de la tortue, où il glissa pour disparaître dans la mer. Bien entendu, cette arme primitive n’avait pu entamer la carapace épaisse… Mais, devant pareille attaque, la tortue géante réagit brutalement.

De nouveau, sa bouche s’ouvrit. De nouveau, elle interpella le pêcheur, épouvanté, qui saisit un second harpon et s’apprêta, cette fois-ci, à tenter de lui crever un œil… Mais le pauvre Gregor Silverton n’acheva même pas son geste, et le harpon, soudain, lui échappa des mains, sous un choc rude, inattendu, terrible, imprévisible, un choc qui lui fit en même temps perdre l’équilibre, le rejeta contre le bordage, où sa tête heurta rudement !

Étourdi, Gregor Silverton n’eut pas à se relever. Une grosse vague passa sur lui, qui l’emporta. Il comprit que son bateau venait d’être brusquement soulevé par l’homme-tortue de la mer de Corail, comme le sont parfois les baleinières par les monstres marins qu’elles poursuivent. Et, à pareille attaque, la fragile embarcation, faite pour d’autres excursions, n’avait point résisté !…

Étourdi par le choc contre le bordage, l’Australien commença par couler bas, ou presque, tandis que son bateau, complètement retourné, la coque vers les étoiles, allait tout doucement s’échouer quelque part, non loin de là, sans couler… Mais Gregor Silverton nageait aussi bien que ses amis et ennemis à la fois : les poissons… Il se ressaisit, parvint à aborder, se hissant sur un des plus importants récifs de corail de la Grande Barrière…

Il se laissa tomber sur le sable, ferma les yeux, puis les rouvrit. Alors, comme dans un cauchemar, sous la lune orangée d’Australasie, il vit la tortue qui, à son tour, sortait de l’eau, rampait sur le sable, venait à lui !…

Il voulut se redresser, ne le put… Il vit se rapprocher la tête humaine du monstre, qui ne fut bientôt plus qu’à deux mètres de son corps étendu, tout tremblant… Il vit la bouche s’ouvrir de nouveau !

Et s’il n’entendit pas ce que la tortue lui disait, c’est qu’il venait de s’évanouir !…
 

*

 

Lorsque Gregor Silverton revint à lui, il faisait grand jour et un soleil de feu dardait sur les récifs et les plages de sable d’or de la Grande Barrière de Corail. Aussitôt, il vit, penché à son chevet, un homme qu’il ne connaissait pas. Pourtant, il lui semblait avoir vu déjà ce visage-là quelque part. Tout à coup, la mémoire lui revint. Il se dressa sur son séant en poussant un cri : il avait reconnu la tête de la tortue géante.

« Du calme. voyons !… dit l’homme, le retenant par le bras. Restez tranquille. Vous n’avez rien à craindre de moi. C’est plutôt vous qui m’avez entraîné dans une bizarre aventure et avez bien failli causer ma perte !…

– Moi ?… » balbutia l’Australien, abasourdi.

Il contemplait l’inconnu, qui portait encore un pantalon de toile caoutchoutée, mais avait le torse nu et lui souriait !… La nuit, la tortue ne souriait pas !… Puis Gregor Silverton aperçut son cotre, redressé, qui se balançait gentiment sur les flots bleus…

« Oui, dit l’homme, j’ai renfloué votre bateau, imbécile !… »

Enfin, non loin de son cotre, mais sur la grève, le pêcheur découvrit une masse sombre, bombée, qui lui parut métallique, et il beugla, littéralement :

« La tortue !

– Quelle tortue, idiot ?… »

Ce qu’il y avait de plus formidable, c’est que l’homme riait, maintenant, mis au courant des transes nocturnes du pauvre pêcheur de la baie de la Trinité. Et il expliqua avec complaisance :

« Écoutez-moi bien et tâchez de comprendre, mon ami !… Je me nomme Jérémie Bills et je suis ingénieur. J’avais choisi cet endroit, que je croyais parfaitement désert, de la Grande Barrière, où les fonds sont propices et le relief du sol sous-marin curieux, pour expérimenter un nouvel appareil de mon invention, destiné à l’exploration des abîmes sous-marins les plus inaccessibles, les plus profonds, surtout. Disons qu’il s’agit là d’une sorte de scaphandre, si vous voulez !… Ou, plutôt, d’un tank sous-marin… »

Silverton avait moins peur, mais croyait bien toujours rêver. L’extraordinaire Jérémie Bills continua :

« On ne peut descendre très profondément dans la mer, vous le savez, à cause de la pression formidable de l’eau. J’ai résolu le problème par ce tank, que vous voyez là, que vous ayez pris à tort pour une tortue, car il n’en revêt même pas la forme, et qui peut se comparer aux modernes mitraillettes terrestres, nouveaux chars d’assaut dans lesquels prend place un seul homme, couché. Il en est ainsi pour mon char sous-marin, supportant la pression de l’eau. Mais à quoi bon descendre au fond des mers, si c’est pour n’y rien voir et ne pas pouvoir se défendre contre les monstres qui y vivent ? C’est pourquoi mes bras et ma tête sont libres, émergeant de leur prison métallique et d’une carapace caoutchoutée, et j’ai, pour me défendre, une petite lance foudroyante, parcourue par un courant électrique. Afin de me protéger la tête contre la pression, mon appareil s’adjoint au fond de l’eau, et mû par un déclic, une sorte de petit plafond, de plateforme, également résistante, qui s’étend au-dessus de ma tête, me permettant ainsi la liberté de mes mouvements…

– Ah !… oui !… » fit Gregor Silverton, abasourdi, en se levant.

Jérémie Bills acheva :

« Je me suis empêtré dans vos filets, stupide garçon, et les pinces de mon tank les ont déchiquetés. Évidemment, au fond de l’eau, j’ai la tête dans un casque de scaphandrier, et, en outre, une calotte de caoutchouc. Je venais d’ôter mon casque seulement quand vous m’avez aperçu, le visage nu. Je vous ai appelé, mais vous n’avez pas répondu. Je ne vous aurais jamais fait chavirer si vous ne m’aviez harponné, et, quand je me suis vu en danger, j’ai préféré vous flanquer à l’eau, voilà !… Sans rancune !… »

Sur ces mots, Jérémie Bills retourna à son char sous-marin et Gregor Silverton à son cotre. Mais, quand l’Australien quitta la Grande Barrière, il put voir l’étrange scaphandre de l’ingénieur s’enfoncer dans les flots. Un dernier frisson le parcourut. Puis il n’y eut plus rien.

Gregor Silverton regagna la baie de la Trinité. Il n’a jamais revu l’homme-tortue de la mer de Corail, qui poursuit ailleurs ses grandes explorations, agrippant de ses mains libres des coquillages fabuleux ! Il est vrai que Gregor Silverton a changé de lieux de pêche et que, de son cotre, l’ingénieur Jérémie Bills, tout à son œuvre scientifique, présage des inventions de l’avenir, a quitté les récifs de la Grande Barrière de Corail. Peut-être, un jour, entendrons-nous parler de lui !…
 
 

 

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(Max-André Dazergues, in Jean-Pierre, l’hebdomadaire moderne de la famille, deuxième année, n° 90, jeudi 28 décembre 1939)