VII
Elle se passa, ni plus ni moins lente que celles aux heures non tragiques. La laveuse vint laver et s’étonna à peine que la cave fût détrempée quand on lui eût expliqué qu’une commande de vin avait fait nettoyer des bouteilles, ce qui, par hasard, s’était réellement passé la veille.
Le péril immédiat était donc conjuré.
Il le pouvait peut-être d’autant plus demeurer qu’on eût dit que le défunt avait fait le nécessaire pour donner aux auteurs de sa fin anticipée la possibilité de se débrouiller vis-à-vis du public indiscret.
Représentant de commerce, voyageant sans cesse, apparaissant et disparaissant au gré des possibilités que lui donnait son emploi, il était bien la victime rêvée pour des meurtriers souhaitant qu’on ne s’inquiétât pas d’une anormale absence. Bien plus, le matin même de ce jour sinistre, elle avait reçu une lettre et un télégramme, mensongers et dictés par la volonté de surprendre, indiquant que la tournée commerciale en cours se prolongerait sans doute huit ou quinze jours encore ; et le voisinage en avait eu connaissance.
Tout était donc pour le mieux, à condition que les morceaux du corps dépecé pussent proprement disparaître.
La nuit venue, ils étaient encore accoudés devant ce problème.
« Nous avons, conclut-il, au moins une huitaine devant nous ; après quoi, notre heure de partir – si longtemps attendue – pourra sonner son appel. Or, huit fois vingt-quatre heures, c’est plus qu’il n’en faut pour venir à bout de ces paquets de viande et d’os… à condition de ne pas commettre d’imprudences. »
Et, la tête dans les mains, allongé sur la soie saumon du couvre-lit, il brisait les idées les unes contre les autres ; tous les plans lui semblaient impraticables, dangereux. En temps ordinaire, le danger ne lui faisait point peur ; au contraire, il frémissait souvent d’une volupté plus grande à le rechercher, à le frôler, à le tenter. Mais, en l’occurrence, le péril signifiait la séparation, la perte de l’aimée, de sa « gosse » qui était tout le sang de ses veines et la mœlle affolée de ses os, en même temps que toute la tendresse de son cœur ; et sa folie d’amour le rendait astucieusement prudent ; de même les maniaques aliénés déploient des cautèles surprenantes pour la sauvegarde de leurs lubies.
En bas, le calorifère – une sorte de « salamandre » chauffant toute la maison – ronflait sous l’effort du charbon dilaté et du vent d’est.
À cause qu’ils avaient grelotté de fatigue et de fièvre, ce poêle était bourré de combustible et ses parois, au rouge vif, irradiaient l’incendie. Les boiseries proches du foyer grésillaient ; une fumée, monta, âcre.
Un peu effrayés, ils descendirent calmer cette exagération d’embrasement.
« Il rôtirait un bœuf, ce poêle ! s’exclama-t-elle, sans arrière-pensée.
– Et même autre chose ! » précisa-t-il, déjà féru d’un projet nouveau.
Dans la cuisine, ses mains fouillèrent parmi les ordures d’une boîte. Des os, vestiges de pot-au-feu familial, y traînaient.
En quelques minutes, l’enfer minuscule du foyer les annihila.
« Voilà pour les os, » affirma-t-il, tout heureux du succès de l’expérience.
Elle allait répondre ; le chien bondit en hurlant vers la porte de la courette qu’un passant venait de heurter.
Alors, lui, récita :
« … et des lambeaux affreux
Que des chiens dévorant se disputaient entre eux. »
« Je sais quoi faire des os ; je sais quoi faire de la chair, corrigea-t-il. Nous sommes sauvés, ma petite à moi.
Seulement, il y a la tête, oui, la tête… elle est impossible, cette tête !
– Et le reste…
– Quel reste ?
– Tu sais bien…
– Ah ! oui, les… l’intérieur ; pas commode non plus. Ça ne fait rien, nous trouverons. En attendant… »
Un fracas interrompit ce discours optimiste ; là-haut, dans leur chambre, un tonnerre métallique roulait, suivi d’un bruit plus sourd.
« Mouton… c’est le Mouton ! » s’exclama-t-elle.
D’un bond, elle fut là-haut, anxieuse de savoir ce que leur enfant « à eux » commettait pour provoquer ce bruit.
Ce n’était presque rien ; la « fillette » réveillée s’était laissée glisser de son petit lit blanc, avait accompli son petit tour de promenade et avisé un seau ; le renverser lui avait plu et, maintenant, elle jouait à faire rouler la tête du mort, la tête ricanante qui recevait des petits coups de pied et des taloches de mains inhabiles et frêles.
L’enfant pleura quand on lui eut retiré son joujou pour le restituer au seau de toilette.
« Il faut en finir ; ça ne peut pas durer, » déclara-t-il.
(À suivre)
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 970, dimanche 21 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)


