Il était une fois un soldat qui avait servi la Foi, la Vérité et la Patrie, et durant si longtemps, et au cours de tant de batailles que la Mort l’avait tout particulièrement menacé, mais Dieu l’avait protégé et il en était sorti sain et sauf.
Il revint dans sa demeure, mais il n’avait ni famille, ni biens, mais un seul morceau de pain dans son sac…
« Achève ta vie comme tu pourras ! »
Et le soldat s’en fut droit devant lui.
*
Il marcha un jour, un autre, et un troisième. Il avait mangé tout son pain, et il ne lui restait qu’à s’étendre et à raidir ses jambes tant il était las.
Et soudain, le soldat vit un homme d’une grande beauté qui venait à sa rencontre.
« Où vas-tu, soldat ?
– Droit devant moi, âme charitable. »
Et il conta comment il avait servi toute sa vie la Foi, la Vérité et la Patrie.
« Tu as bien vécu sur cette terre, soldat ; entre dans la vie éternelle. »
Le soldat se confondit en remerciements.
« Enfin, je vais vivre, » se dit-il.
Et il prit le chemin de droite.
*
Il chemina, chemina, et atteignit à la frontière du paradis.
Quel enchantement ! Quelles prairies ! Quelles vallées ! Il contemplait… Tant de merveilles surgissaient sans cesse… mais, brusquement, il désira fumer et il ne possédait plus un grain de tabac.
Il regarda à droite, à gauche, un bâtiment immense comme un palais, mais pas la moindre boutique.
Trois staretz se promenaient dans le paradis.
Le soldat leur adressa la parole.
« J’ai grande envie de fumer ; serait-il possible, vieillards, de se procurer du tabac ?
– De quel tabac est-il question ? Crois-tu donc, soldat, qu’on s’inquiète ici de pareille baliverne ? »
Et ils le sermonnèrent de telle façon qu’il regretta de leur avoir adressé sa requête.
Mais il n’en désirait pas moins fumer. Peut-être y a-t-il un endroit secret où l’on en vend ? Mais il ne connaissait pas les lieux et ne voulait plus rien demander.
*
Et le soldat s’en fut droit devant lui. Il rencontra à nouveau l’homme fort beau qui lui avait déjà adressé la parole.
« Pourquoi, soldat, courbes-tu la tête ? quelqu’un t’aurait-il offensé ?
– Je n’en puis plus, tant je désire fumer.
– Ah ! s’il en est ainsi, prends cet autre chemin ; tu trouveras tout là-bas. »
Le soldat remercia, prit le chemin à gauche et accéléra sa marche.
*
Et déjà des diables couraient à sa rencontre en agitant leurs pattes crochues.
Il faisait déjà bien chaud, mais le soldat n’y prenait garde ; il en avait vu bien d’autres.
Les diables l’entourèrent et parlaient en susurrant :
« Que désires-tu, soldat ?
– De quoi as-tu besoin ?
– Nous avons tout ce que tu peux souhaiter.
– Ordonne ; nous serons heureux de te servir. »
Le soldat essayait de les écarter, mais les diables filaient comme des balles et il ne pouvait s’en défaire.
Il arriva jusqu’à la fournaise.
« Donnez-moi une petite place pour me reposer un moment. »
Les diables le prirent alors par la main et le placèrent dans la fournaise comme ils auraient fait d’un rôti.
« Auriez-vous du tabac ? demanda le soldat.
– À ta volonté.
– Veux-tu aussi des cigarettes ?
– Peu importe, ce que vous avez sera bien. »
Et les diables lui apportèrent une énorme quantité de tabac, de quoi fumer à satiété.
Après le tabac, ce fut de la vodka : « Bois à ta guise ! »
Le soldat fuma, but, et eut le désir de s’assoupir. Mais quant à cela, impossible. Les diables s’emparaient aussitôt de lui, qui de ses bras, qui de ses pieds, et le tourmentaient sans répit.
Un jour passa, puis un autre, et le soldat s’habitua à sa fournaise.
Le tabac était à volonté, il y avait de quoi boire, la vie était possible ; seuls les diables le harcelaient par trop.
Et le soldat se prit à réfléchir. Comment se débarrasser de ces forces malfaisantes ?
Il prit une ficelle, un morceau de craie, et entreprit de mesurer sa fournaise.
*
Au début, les diables ne dirent rien et se poussèrent simplement du coude entre eux, puis ils comprirent que le soldat mitonnait quelque chose contre eux.
« Que fais-tu, soldat ? demanda l’un d’eux.
– Serais-tu devenu aveugle ? Ne vois-tu pas, je prends des mesures pour construire une église : vous n’avez pas même où prier ici. »
Le diable en fit part à leur chef qui vint en personne se rendre compte du fait.
C’était exact, le soldat rampait, une ficelle à la main, prenait des mesures pour édifier une église dans la fournaise !
« Il nous contraindra peut-être à prier, » gémissaient les diables.
À l’instant même, le chef envoya un messager au paradis, afin de se plaindre du soldat.
« Quel soldat nous avez-vous envoyé en enfer ? Il veut construire une église ! Est-ce donc possible ? Une église en enfer !
– Pourquoi donc en recevez-vous de semblables ? fut-il répondu au paradis.
– Reprenez-le ! implorèrent les diables.
– Comment le reprendre, puisqu’il se trouve bien où il est ? »
Et ce fut sans résultat que s’en revint le messager.
« Qu’allons-nous devenir ? Pauvres de nous ! » sanglotent les diables.
Soudain, un jeune diable eut une idée lumineuse.
« Arrache-moi la peau, dit-il au chef, fais-en un tambour et que quelqu’un donne l’alarme. Le soldat aura peur et fuira. »
Il en fut ainsi fait.
« Mais prenez garde, ajouta le chef, à bien boucler les portes derrière lui, sinon le soldat pourrait se raviser et revenir, et nous serions perdus. »
*
Et les diables d’entamer un beau vacarme. À peine le soldat eut-il entendu le roulement de tambour qu’il prit ses jambes à son cou et se sauva de l’enfer.
D’un bond, il franchit le portail. C était tout ce que les diables voulaient.
Ils claquèrent la porte et verrouillèrent à l’intérieur.
Le soldat s’arrêta un instant : personne et nul branle-bas.
Il revint sur ses pas, se cogna le nez sur la porte. Elle était fermée.
« Ouvrez, diables, ou je défonce la porte. »
Mais eux, agitant leurs queues sous la porte :
« Non, frère, va où bon te semble ; nous sommes plus heureux sans toi. Nous ne te laisserons plus entrer. »
Où pouvait aller le soldat ?
Heureusement, son sac de tabac était plein.
Il fuma de désespoir et s’en fut droit devant lui.
*
Il marcha, marcha, et rencontra le bel inconnu.
« Où vas-tu, soldat ?
– Je ne le sais pas moi-même ; les diables m’ont chassé de l’enfer !
– Mais, où te mettrais-je bien, créature humaine ? Je t’ai envoyé au paradis, – cela ne t’a pas plu ; en enfer : cela ne fut pas mieux.
– Je préférerais encore monter la garde.
– Soit, mets-toi en faction à ce portail, là-bas. Mais, prends garde, ne laisse passer inutilement personne. »
Le soldat remercia et prit sa faction.
Et il vit venir un être aux yeux exorbités et aux dents aiguisées.

« Qui va là ?
– La Mort.
– Où vas-tu ?
– Chez Dieu.
– Pourquoi ?
– Pour recevoir ses ordres ; qui devrai-je faire mourir ?
– Attends, interrompit le soldat ; j’irai moi-même le lui demander. »
*
Or, Dieu ordonna que, durant trois années, la Mort fauchât les plus vieilles gens.
Le soldat fut ému de compassion : il eut pitié des vieillards.
Il revint et dit à la Mort :
« Va, Mort, par les forêts et ronge durant trois années les plus vieux chênes. »
La Mort se mit à pleurer.
« Pourquoi est-ce que Dieu me châtie de la sorte et m’envoie ronger les chênes ?… »
Mais elle n’osa désobéir.
Elle s’en fut dans la forêt.
Trois années durant, elle erra là-bas, dans la forêt, choisissant les chênes séculaires, rongeant leurs racines, et cela nuit et jour.
Les années s’écoulèrent et la Mort s’en revint trouver Dieu.
« Que veux-tu à nouveau ? lui demanda le soldat.
– Recevoir les ordres de Dieu : qui devrai-je faire mourir ?
– Attends, j’irai moi-même. »
*
Or, Dieu ordonna que, durant trois années, la mort fauchât la jeunesse.
Le soldat fut ému de compassion. Il se souvint de ses frères d’armes : la Mort allait tous les faire périr…
Il revint et dit :
« Retourne, Mort, d’où tu viens ; durant trois ans, grignote les jeunes chênes. C’est ainsi que Dieu l’a ordonné. »
La Mort éclata en sanglots.
« Pourquoi, Seigneur, es-tu courroucé contre moi ? »
Mais elle n’osa désobéir : ce n’est pas de sa propre volonté qu’elle chemine sur la terre, mais on l’у a envoyée.
Elle s’en fut dans la forêt et grignota les jeunes chênes durant trois années : elle était épuisée.
Le temps s’écoula et la Mort revint chercher des ordres.
Et, pour la troisième fois, le soldat ne la laissa pas pénétrer et alla lui-même les quérir.
Et il fut ordonné par Dieu de faucher trois années de suite les enfants.
Le soldat fut ému de compassion : il eut pitié des bambins.
Et le soldat ordonna à la Mort de retourner dans cette même forêt et, trois années durant, de se nourrir dans les buissons de la nourriture des lièvres.
« Mon Dieu, pourquoi me tortures-tu ? » sanglota la Mort.
Elle s’en fut et se nourrit de feuilles pendant trois ans. Elle était à bout de forces.
Elle revint, remuant à grand-peine les jambes. Un coup de vent et elle tomberait à la renverse.
« Oh ! pensait-elle, ce coup-ci, je veux moi-même atteindre Dieu. Voilà neuf ans qu’il me punit sans motif ! »
Le soldat l’interpella ; elle se tut et monta le perron.
Le soldat l’attrapa par sa bosse et elle se mit à le battre avec son bâton. Un vacarme effroyable s’ensuivit.
*
Et le bel inconnu se présenta soudain.
« Qu’y a-t-il ? »
La Mort tomba à ses pieds.
« Mon Dieu, qu’ai-je fait pour encourir ta colère ? Depuis neuf années, je souffre, je parcours les bois, affamée ; trois années durant, j’ai rongé des chênes séculaires ; trois années, j’ai grignoté de jeunes arbres ; trois années enfin, j’ai mâchonné des feuilles. »
Le soldat avoua sa faute :
« Que Dieu lui pardonne ; il avait une telle pitié des hommes ! »
*
Et Dieu ordonna au soldat de porter durant neuf ans la Mort sur ses épaules et de la nourrir de noix afin qu’elle reprît des forces.
Aussitôt dit, la Mort enfourcha le soldat…
Et le soldat – qu’y pouvait-il, c’était un ordre de Dieu – se mit en marche.
Il cheminait avec elle à travers la forêt et s’arrêtait toujours aux noyers.
Quand elle eut bien mangé, elle entonna une chanson à elle, un refrain de mort, sans doute. Il était bien pénible de cheminer avec pareil fardeau.
Le soldat s’arrêta un instant, tira son sac à tabac et se mit à fumer.
La Mort le vit.
« Soldat, donne-moi aussi à fumer. »
Il ouvrit son sac.
« Entre dedans, dit-il, et fume tant que tu veux. »
Il est connu que la Mort n’entend rien à pareille chose.
La Mort plongea dans le sac. Le soldat, sans perdre un instant, tira la cordelette et rejeta son fardeau sur son dos.
Puis, comme si de rien n’était, il reprit sa faction aux portes du ciel.
*
Le bel inconnu vint à sa rencontre.
Il vit le soldat.
« Et la mort, dit-il, où est-elle ?
– Avec moi.
– Où ? »
Le soldat hésite : si la mort bondit hors du sac, il faudra à nouveau la porter sur le dos.
« Montre-la, je t’en prie. »
Le soldat détacha le sac. La Mort, d’un bond, fut sur ses épaules.
« Eh ! eh ! soldat… »
Et Dieu ordonna à la Mort de faire mourir le soldat.
La Mort sauta sur le sol.
« Tu as entendu, soldat ? »
Il avait entendu. « Que la volonté de Dieu soit faite. »
C’est alors que la Mort le terrassa.
_____
(Alexeï Remizov, traduit par L. et J.-M. Aimot, in La Revue française, vingt-deuxième année, n° 4, dimanche 23 janvier 1927 ; les illustrations sont extraites de la publication)

