VIII
Sur la cuisinière au ronflement ininterrompu, dans la lessiveuse qui était comme une énorme marmite, les derniers morceaux du cadavre achevaient de bouillir.
À des gens ignorants d’une foule de choses, cette cuisine aurait pu sembler monstrueusement abjecte ; en réalité, on fait tous les jours, dans certains endroits de Paris, bouillir quelques cadavres d’hôpital pour séparer la chair du squelette à préparer.
Lui, connaissait le procédé ; il l’appliquait tout simplement.
Et, au fur et à mesure que, depuis trois jours, les morceaux sectionnés du mort cuisaient, de neuf heures du matin jusque très avant dans la nuit, il le désossait et le calorifère du vestibule dévorait les os dans son brasier incandescent ; les os seulement, car il aurait été de la dernière imprudence d’y jeter de la viande qui, sûrement, eût empuanti tout le voisinage d’une odeur horrible et dénonciatrice. Cette chair cuite, l’idée leur était venue de lui donner l’estomac du chien Bob pour tombeau. Puis une répugnance les avait fait hésiter en même temps qu’ils se rendaient compte que ce seul animal ne parviendrait pas à engloutir tout cela.
Alors, il s’était arrêté au parti le plus sagement pratique dans sa témérité. Chaque soir, il faisait de cette chose innommable un certain nombre de paquets, contenant des morceaux coupés en minimes fractions, et il s’en allait, un peu avant l’heure de l’apéritif, prendre le tramway qui le conduisait vers les bois de Montmorency ou les fourrés de Saint-Gratien et, au cours de sa promenade, il éparpillait le contenu des paquets que les animaux errants, à foison dans ces parages, ne tardaient pas à faire disparaître et qui, en tout cas, n’attireraient guère l’attention des improbables promeneurs d’hiver. De la chair cuite apparaît, en effet, bien rarement au public comme provenant du cadavre d’un homme assassiné ; il est convenu en quelque sorte que les fragments d’un corps coupé en morceaux doivent se retrouver par grosses fractions, et sanglants ou décomposés. Ce ne serait pas le cas.
Au surplus, personne ne s’avisa de remarquer le manège. Sa besogne faite, il revenait à leur café habituel, en face de la gare, prendre son apéritif accoutumé, et nul n’aurait jamais imaginé que ces paisibles consommateur, jouant avec leur enfant blond et souriant, fussent des meurtriers occupés à brûler et à émietter la dépouille de leur victime.
C’est pourquoi ils se félicitaient de leur succès devant la lessiveuse où bouillait le dernier sinistre pot-au-feu.
Encore un jour, et tout serait terminé.
Ça n’avait pas été sans peine ; les entrailles du mort, surtout, leur avaient causé de l’ennui. Il n’avait pu être question de les faire cuire ; d’autre part, les enterrer purement et simplement ouvrait la porte à trop de risques et de dangers. Heureusement, le hasard était venu à leur aide… Ses parents à elle étaient chimistes, droguistes pour mieux dire, et la fournissaient de certains produits en abondance. C’est ainsi qu’ayant exprimé le désir de faire désencaustiquer et blanchir tous les parquets avant de les cirer à nouveau, elle avait reçu une bonbonne entière d’acide nitrique. Cet acide fut un bain magique dans lequel se corrodèrent longuement les viscères et les intestins. Quand l’œuvre de demi-destruction fut ainsi accomplie, lui, dans la cave, fora un trou profond et y ensevelit les reste sous une couche de poussière de charbon et de terre ; la boue précédemment laissée referma sa couche sur les vestiges du travail. Ainsi, la disparition s’était effectuée méthodiquement et sans encombre.
Il ne restait que la tête quand il revint, le soir de ce dernier jour, de sa « promenade » à travers les bois. Elle était cuite d’ailleurs, elle aussi. Mais elle commençait à répandre, malgré cela, une odeur mauvaise et qui ne tarderait pas à s’accentuer jusqu’à devenir peut-être compromettante.
La faire dévorer par le feu ? Impossible ; l’ouverture relativement étroite du calorifère tubulaire ne permettait pas de tenter l’opération. Il aurait fallu briser ce chef à coups de hache ou de marteau, le réduire en débris et, cela, il n’osait pas le tenter. Pourquoi n’osait-il pas s’attaquer à la tête comme au reste du corps ? Il y a des bizarreries nerveuses qui ne s’expliquent pas ; celle-là était du nombre ; peut-être eût-il préféré courir le risque d’une arrestation et de ses conséquences plutôt que de mettre en morceaux cette tête que, nonobstant, il n’avait pas hésité à faire cuire.
Et pendant qu’il était là, à la considérer dans toute son horreur de pauvre chose ronde et informe à la fois, il se demandait si ce n’était pas elle qui les perdrait tous les deux et si, véritablement, il ne l’avait pas vue rire dans le noir de la cave, et rire encore plus méchamment sous les coups de pied du Mouton joli, qui jouait, avec elle, au football. Jouer au football avec la tête d’un cadavre ! ?…
C’était très exactement l’impression qu’il avait eue.
Maintenant que l’image se représentait à son esprit, une intuition lui venait par degrés, comme lorsqu’on cherche la solution d’un problème compliqué et que, petit à petit, les déductions arithmétiques se profilent en blanc sur le fond sombre d’un tableau imaginaire.
(À suivre)
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 976, samedi 27 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)


