Il ne parvenait pas à oublier cette angoisse. Il marchait rapidement. Ce qui le frappa à cette heure insolite, ce fut la mercerie des sœurs Bergamini avec son rideau de fer baissé, sa tente enroulée, un bandeau déchiré battu par le vent froid du matin comme un petit, un minable étendard. Il rencontra un seul passant, un vieux qui marchait à grands pas, traçant des angles sur le trottoir, semblables à ceux d’un éclair, et qui parlait tout seul comme pour résoudre un grave problème. Quand le vieux passa à côté de lui, il le regarda avec une surprise joyeuse, en levant solennellement son chapeau et cria : « Vive la jeunesse ! » Anicet se sentit un frisson dans les cheveux, se rapprocha du mur et allongea le pas sans rien répondre.

La rencontre du vieillard augmenta son angoisse. Il s’arrêta. Il était sur le point de revenir sur ses pas. Mais il aurait dû dépasser le vieux qui marchait doucement et qui lui aurait de nouveau crié : « Vive la jeunesse ! » Cette crainte le retint. Il se reprit à marcher vers la gare, mais avec un effort et comme s’il s’éloignait pour toujours de …

La veille, il avait mis le réveil à cinq heures. Il s’habilla rapidement et sans bruit. Avant de sortir, il alla écouter à la porte de sa mère. On n’entendait rien, pas même une respiration difficile. Probablement, le matin, le sommeil de sa mère perdait de sa lourdeur nocturne et s’allégeait. Quand parfois Anicet rentrait la nuit, l’appartement était plein comme une forge d’un halètement morne et angoissant. Anicet éprouvait à la fois douleur et honte. En traversant le couloir sur la pointe des pieds, il se demandait comment un ronflement aussi fort, aussi bestial, pouvait sortir de ce corps si petit, si réduit, et qui, dans le lit, sans perruque et sans râtelier, la tête serrée dans un foulard qui finissait au sommet en deux petites oreilles de lapin, était encore plus petit, plus réduit.

Il trouva la porte fermée et le paillasson roulé dans un angle. Avant de sortir, il regarda parmi les boîtes à lettres des locataires celle qui portait le nom de sa mère : « Isabele Negri, » comme on regarde pour la dernière fois la maison natale. La via Plinio était déserte et froide encore de nuit. Partir sans saluer sa mère… Il lui semblait qu’il se détachait de la terre, de la vie, des choses bonnes et naturelles. Il s’acheminait vers une aventure pleine de liberté certes, mais pleine aussi de responsabilité et de périls.

Et tout cela parce qu’il allait faire une excursion sur le lac Majeur ? Il arriva sur la place de la gare. Il pouvait arriver quelque chose à sa mère. À son retour, il pourrait ne plus la retrouver… Quelle sottise !

Sa mère… la Terre…

À Arona, il s’embarqua sur le Verbano. Il plongea un regard à travers une écoutille de la salle des machines, vit les pistons qui se mettaient en mouvement, mais un mécanicien se retourna et le regarda, les yeux blancs dans sa figure noire, et Anicet se rejeta en arrière. Puis il demeura en extase devant les palettes de la roue à aubes qui battaient l’eau et la blanchissaient d’écume, mais de là encore il dut s’éloigner, parce qu’un matelot qui passait rapidement en tirant une corde lui dit qu’il gênait la manœuvre. Le bateau se détacha lentement de l’embarcadère.

Le billet de première classe lui conférait les droits les plus élevés, mais lui imposait aussi quelques responsabilités. Anicet fourrait dans sa poche tantôt une main, tantôt l’autre, croisait les jambes tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, appuyait le coude d’abord au dossier, puis le rapprochait de son corps ; il regardait en connaisseur le lac et les mouettes qui descendaient pour le piquer du bec, les rives fleuries de villas, les montagnes vêtues de bois jusqu’à mi-côte et nues jusqu’à leurs sommets qui s’accrochaient aux nuages ; il éprouva pour ce paysage célèbre tout le respect qui lui est dû ; il fut content de lui-même.

Il déjeuna à l’Isola dei Pescatori. À une table voisine, il y avait un couple de Scandinaves amoureux qui trinquaient les bras entrelacés et se cherchaient la main sous la nappe. Après avoir bu son quart de vin jusqu’à la dernière goutte, Anicet sentit les fumées de l’optimisme lui monter au cerveau. Lui aussi autrefois… Lui aussi avait fait Bruderschaft avec une jeune fille… une jeune fille blonde… une jeune fille qui s’appelait Isabelle… Il fit mentalement le compte de l’argent qu’il avait encore en poche, et bien qu’il ne réussît pas à faire un calcul exact, il commanda une omelette à la confiture, que le garçon alluma en sa présence et arrosa de flammes bleutées.

Dans l’isola Bella, mêlé à un troupeau de touristes qui suivaient le guide, suspendus à ses lèvres, Anicet vit un pilotis de l’âge lacustre transformé en éponge, le lit à rideau dans lequel dormit Napoléon Ier, les jardins dégradant en terrasses et peuplés de statues.

Il débarqua à Stresa d’un bateau populaire, plein de femmes qui chantaient des chansons montagnardes et de joueurs d’accordéon. Des jeunes gens blanc vêtus et de jeunes arthémis poussaient des canots dans le lac, s’éloignaient en ramant, s’appelaient d’une embarcation à l’autre avec des cris aigus de mouettes.

Dans le jardin de l’hôtel des « Îles Borromées, » sous les parasols multicolores, d’autres jeunes nymphes, d’autres jeunes hommes blanc vêtus prenaient le thé.

Anicet se sentit fort gêné, lui qui était vêtu de noir, et allongea le pas pour ne pas se montrer. Puis, tout à coup, un grand enthousiasme dilata son âme, une grande confiance, le souffle d’un grand destin. Et il commença à marcher, à marcher, à marcher.

Il s’arrêta tout d’un coup. Un serpent passa sur la route, là-bas, un cercle qui tantôt se pliait et tantôt se relevait.

Anicet s’avança tout doucement. Le serpent ne bougeait pas. Anicet s’avança encore. Le serpent était écrasé à mi-corps. Dans la poussière, on voyait les traces d’un pneu d’automobile.

Anicet, fasciné, ne parvenait pas à détacher ses yeux de ce spectacle.

Quand il se remit en marche, il portait un grand froid en lui, comme un frisson répandu dans tout son corps.

Il traversa Pallanza et marcha encore. Il arriva dans une ville hérissée de cheminées, qu’on lui dit s’appeler Intra. Il marcha encore. Le soir tombait. Sur la gauche s’ouvrait l’embouchure d’une vallée, et une route partait dans la même direction. Où donc voulait aller Anicet ? En longeant le chemin côtier, il restait sur la voie que suivent les bateaux à vapeur, c’est-à-dire sur la voie du retour de sa maison. Mais la voie inconnue l’attirait irrésistiblement. Il n’y réfléchit pas deux fois.

Toute trace d’habitation disparut. Les arbres de part et d’autre devenaient toujours plus nombreux, et les ombres de la nuit s’épaississaient. Dans la lueur mourante du jour, comme si la lumière même était devenue son, Anicet entendit un violon.

Où avait-il entendu ce motif ?

Il continua à marcher au fil de cette musique.

C’est plus qu’une villa : c’est une maison haute, à plusieurs étages, tout éclairée. Anicet croit que les lumières du crépuscule se reflètent dans les fenêtres et les font briller. Puis il s’aperçoit que les fenêtres des autres façades brillent aussi. Du reste, le soleil s’est couché depuis longtemps, le ciel se couvre du bleu de la nuit, et cette petite lueur rose qui s’attarde à l’Occident n’est pas telle qu’elle puisse allumer des reflets. Une tranche de lune brille, solitaire. Cette maison n’est pas une maison privée. Peut-être un hôtel. Et plein d’invités. Et ce soir, il y a fête à bord…

Pourquoi a-t-il dit : « à bord » ? Dans son esprit, une analogie s’est formée entre cette maison éclairée et un transatlantique la nuit au milieu de l’océan, les flancs rayés de lumières. Anicet décompose l’involontaire association d’idées et l’analyse. Les mots « à bord » lui sont venus spontanément aux lèvres, et, comme il lui arrive souvent, il les a prononcés en partie. Anicet s’est réveillé, le son de sa propre voix l’a ramené à la réalité. Avec surprise. Il regarde autour de lui. Pourquoi est-ce qu’on a honte de parler tout seul ? Heureusement, il n’y a pas âme qui vive et ceux de la maison sont trop loin. Cette habitude de penser à voix haute lui vient du fait qu’il est trop solitaire, qu’il n’a pas d’amis, pas de camarades.

Anicet vit avec sa mère. Seuls tous les deux. Tant qu’il était petit, leurs rapports étaient étroits et très loquaces, libres de toute réticence, de toute pudeur, de tout secret. Mais maintenant, Anicet a vingt ans. Leur vie en commun est devenue silencieuse. Anicet dit seulement ce qui est indispensable. Aux questions de sa mère, il ne répond pas du tout, ou bien il répond d’une manière plus brève, à monosyllabes, souvent d’un ton hargneux, pour éviter toute possibilité de conversation. Il le regrette, mais il ne peut faire autrement. Il le regrette parce qu’il sent que les rapports entre lui et sa mère deviennent chaque jour plus tendus, perdant toujours davantage de leur intimité. Il prévoit que sous peu ils seront comme deux étrangers, contraints de vivre ensemble, sans moyen d’en sortir. Et il pleure la mort de cette amitié, la plus réconfortante, la plus précieuse des amitiés. Pourquoi doit-il y avoir chez le fils qui vit avec sa mère ce sentiment humiliant, cette crainte de se sentir tourné en dérision ? Et cet ennui aussi, comment le dissimuler ? Cette honte de se trouver d’accord dans les idées, dans les goûts, dans les jugements ?

Anicet n’a plus de doutes : dans cette maison, il y a fête. Le son du violon qui vient de l’intérieur le confirme. C’est ce même motif qu’Anicet a commencé à entendre quand il était encore sur la route, et qui maintenant se fait entendre plus clairement. C’est un motif lent et un peu monotone, un motif qu’Anicet a dans l’oreille, mais dont il lui est impossible de se rappeler comment il se nomme.

La maison est précédée d’un jardin très bien cultivé. Anicet est devant la grille. Il voudrait voir quelqu’un avant d’entrer. Mais dans le jardin il n’y a personne. Et appeler ? Peut-être dérangera-t-il. Tout le monde est sans doute à l’intérieur, en train d’écouter le violoniste.

Voilà, il y a quelqu’un dans le jardin. Anicet cherche le moyen de signaler sa présence. Un gros oiseau s’envole de derrière un buisson.

Et la sonnette ? Il n’y a pas de sonnette. Anicet se décide à ouvrir la grille. Après tout, il n’est pas un vagabond. Il a des cartes de visite en poche, que sa mère a fait faire exprès pour lui avec une couronne de baron dans un coin.

La grille n’oppose aucune résistance : elle est déjà ouverte. Pourquoi, ce soir, des idées aussi absurdes viennent-elles à Anicet ? Maintenant que l’espace est libre devant lui, il lui semble être arrivé devant une mer sur laquelle il devra cheminer à pied.

Des plates-bandes arrondissent dans l’ombre leurs silhouettes décoratives, des globes de buis et des festons en forme de barque bordent l’allée. Les larges feuilles des plantes tropicales reluisent çà et là. Les palmes courbent leurs éventails. Le gravier répond avec un craquement « distingué » aux pas timides d’Anicet. Anicet sent que ce costume que sa mère a fait teindre en noir il y a quelques jours, ces souliers poussiéreux, il sent que tout cela détonne dans ce jardin. Anicet voudrait être en veste blanche et pantalon noir. Il voudrait être plus grand. Il voudrait être blond. Et se montrer ainsi aux gens de céans. À ces femmes très belles et indifférentes. À ces jeunes filles altières comme des amazones et qui n’ont que mépris pour les hommes comme lui.

Ces vêtements sont sa honte. Si, ce matin, il n’avait pas mis son costume teint, il aurait dû mettre son habit gris, à martingale, celui que sa mère a fait retourner par le concierge-tailleur de la maison d’en face, qui, pour cacher le déplacement de la pochette de droite, a ouvert une autre pochette à gauche. Et son paletot d’hiver ? Le col et le revers des manches étaient usés ; sa mère lui a fait mettre un col et des parements de velours. Et elle plaisante sur cette humiliation, elle dit que les parements de velours lui donnent une allure de poète romantique.

Au fur et à mesure qu’Anicet s’avance, le son du violon se fait plus distinct. À présent, on comprend que le son vient d’un des étages supérieurs. Mais pourquoi ce violoniste répète-t-il toujours le même motif ? Anicet hésite à chaque pas et s’arrête, espérant et craignant en même temps de rencontrer quelqu’un. Des fauteuils de jardin et des chaises longues sont rassemblés devant la porte. Un siège à bascule, sous un petit abri de toile rayée, oscille encore lentement, comme si quelqu’un s’était levé à cet instant même.

Ces sièges sont encore « chauds d’humanité. » Ils gardent les attitudes et les formes de leurs occupants. Ici, deux personnes ont parlé entre elles, un homme et une femme. Les fauteuils sont tous deux en paille et se ressemblent ; cependant, le fauteuil mâle se distingue par quelques signes imperceptibles du fauteuil femelle. Anicet s’imagine, lui aussi dans le fauteuil mâle, et dans le fauteuil femelle… Pourquoi, pourquoi l’amour dont son âme est pleine n’est-il jusqu’ici qu’un rêve, seulement un rêve ?

Son nom aussi aggrave sa misère, l’embarras de sa vie. Des noms comme Anicet arrêtent n’importe quel destin. C’est un nom d’homme qui vit avec sa mère. D’un homme qui, à quarante ans, va encore se promener avec sa mère, quand la vie est déjà toute passée. Anicet s’imagine qu’il s’appelle Armand ou Norbert ; il entend une voix de femme qui l’appelle « Norbert. »

« Anicet » est facile à tourner en ridicule. Un jour, à un dîner, devant ces jeunes filles qui finirent ensuite par le griser, Anicet avait essayé d’expliquer que son nom signifie « invaincu. » Ce fut une risée générale, qui le démonta. On peut aussi l’abréger, le réduire à Nicet, Icet, Cet. Mais ce n’en est pas moins toujours un nom ridicule.

Là, dans ce fauteuil à niche, dans ce fauteuil qui a l’air d’une guérite pour sentinelle assise, dans ce fauteuil si familier et si démodé qu’il ressemble à une vieille tante ruisselante de falbalas et la tête serrée dans une coiffe à tuyaux ; dans ce fauteuil, quelqu’un est resté seul et à l’écart pour lire et méditer ; et dans ce fauteuil aussi, Anicet s’imagine lui-même, il s’imagine lui-même en ce quelqu’un qui est resté seul et à l’écart, indifférent aux jeunes filles qui le regardent de loin, si différent des autres jeunes hommes de son âge, superficiels et vains.

À droite, quatre personnes se sont réunies autour d’une cinquième qui pontifiait. À gauche, trois autres ont pris le thé à cette table.

Mais comment se fait-il que, sur cette table, il y ait encore les tasses vides avec un peu de café au lait dans le fond ? Le couteau posé par la lame au bord de l’assiette au beurre ? La petite cuillère sur laquelle brille encore une larme de miel ? Les serviettes froissées et abandonnées à côté des tasses ?

Personne n’est encore sorti de la maison. Probablement, personne ne sortira tant que le violon continuera de jouer. Mieux vaut donc… Anicet s’approche de la porte d’entrée. Tout près, sur un troisième guéridon sont groupées des bouteilles bariolées, et à leur tête, comme un officier devant sa troupe, un gros siphon d’eau de Seltz, sanglé dans une résille de paille, menace de sa bouche en forme de torpille. De grands verres sont posés çà et là sur le guéridon, les uns vides, mais teintés d’un liquide rouge dans le fond, d’autres à moitié pleins, une lamelle de citron flottant encore à la surface, abandonnés par les buveurs. Mais qu’est-ce que cette maison, d’apparence si riche, et dans laquelle on trouve à la même heure les préparatifs pour le thé, l’apéritif et le petit déjeuner ? Évidemment, le service marche très mal, et ainsi s’explique l’absence de personnel à la grille, dans le jardin et à la porte d’entrée. Ici, pense Anicet, se rappelant une locution française chère à sa mère, ici « on entre comme dans un moulin. » Pourquoi ce violon répète-t-il toujours le même motif ? Anicet examine cette nouvelle association d’idées, l’analogie entre le motif monotone du violon et le tic-tac monotone d’un moulin.

C’est en vain qu’Anicet cherche la sonnette à côté de la porte. Il n’y a pas de sonnette, mais seulement une main de bronze, une main de femme petite et jolie. Anicet la touche avec une certaine hésitation, dans la crainte qu’elle ne saisisse brusquement la sienne et qu’elle ne l’empêche de s’enfuir.

Le coup de la petite main de bronze surprend Anicet. Il ne s’attendait pas à ce que cette petite main de femme donnât un coup aussi rude et péremptoire. Mais il est encore plus surpris de se sentir tomber en avant. La porte était entre-close et Anicet a tout juste le temps de s’accrocher au chambranle.

Au coup de la main de bronze, le violon a brusquement cessé de jouer. Anicet s’arrête sur le seuil de l’antichambre, regarde les portes qui s’ouvrent sur elle, lève les yeux vers le haut de l’escalier.

Là-haut non plus, personne ne se montre. Seul un faible gémissement naît derrière lui.

Anicet se retourne d’un geste brusque ; il voit la porte qui se ferme toute seule, lentement.

Anicet maintenant rit de sa peur. Il regarde, – le menton lui tremble encore, – il regarde le petit appareil sur la porte, le ressort qui se détend avec lenteur. Il lit sur la petite plaque d’émail : « Ne fermez pas la porte, le Blunt s’en chargera. » Ce gémissement, qui meurt peu à peu comme la plainte d’un petit animal qui a fini de souffrir, donne à penser à Anicet que, si les gonds de la porte avaient été huilés, on n’entendrait pas ce bruit irritant. Mais que peut-on attendre de domestiques qui, à l’heure du dîner, n’ont pas encore enlevé les reliefs du petit déjeuner ?

Quand la porte est fermée, le violon recommence à jouer. Le son est maintenant clair et fort, et Anicet comprend que le violoniste est dans une chambre du dernier étage. Mais pourquoi répète-t-il toujours le même motif ?

Dans les quelques meubles de l’antichambre, il règne une étrange variété de styles. Un bahut Renaissance coudoie une table tout en cristal, un fauteuil florentin fait un duo avec une chaise aux jambes en tubes métalliques formant un S.

De la boule de marbre noir qui se trouve sur la colonnette au bas de l’escalier, un Mercure au pied ailé prend son vol en tenant gracieusement un globe lumineux.

La même étrange variété de styles se répète sur le large escalier qui, couvert d’un tapis tigré bordé de deux bandes rouges, part de l’antichambre. Avant d’arriver au premier étage, l’escalier se divise en deux bras ; sur la rampe en fer battu s’arrondissent les tulipes des volutes modem-style. D’en bas, Anicet compte trois étages en tout. Du premier au second, l’escalier d’une seule branche est clos par des barres verticales, entremêlées de cercles et de trapèzes. Du second au troisième, de longs tubes horizontaux en métal chromé font briller la rampe.

Au premier étage se trouvent probablement les chambres à coucher, et se faire surprendre dans la partie la plus intime de la maison serait grave pour Anicet. On pourrait le prendre pour un voleur ; pis encore : croire qu’il est allé là-haut pour cueillir dans l’intimité…

Qui ?

Anicet tousse deux fois, trois fois. Il ne croit pas que ce soit la peine d’appeler. Appeler qui, appeler comment ? Il sent tout le mauvais goût d’un « holà, quelqu’un de la maison ! » ou d’un « il n’y a personne ? »

Le bruit de ses pas appellerait l’attention, et pourtant Anicet traverse l’antichambre sur la pointe des pieds. Il entre dans un salon vivement éclairé et désert, dans lequel on voit encore les traces des gens qui y ont été jusqu’à peu de temps auparavant. Sur le bras de ce fauteuil ancien, serré à la taille comme une femme qui porte un cornet, une dame a posé la broderie à laquelle elle était en train de travailler. Anicet s’attarde dans le salon ; une heureuse inquiétude entre par ses narines : ce léger parfum de femme. Dans les vases, les roses sont encore humides de rosée. Là-bas, sur ce fauteuil articulé comme un fauteuil de dentiste, le porte-livre a été poussé de côté et le livre est resté ouvert au milieu. Que lisait-elle ? Anicet s’approche : C’est à toi que je parle, Clio, d’Alberto Savinio, dans l’édition de luxe, avec un dessin de l’auteur dans lequel Clio, avec une tête de chien, « enferme » derrière la porte de l’Histoire les événements mémorables. « Dans cette maison, pense Anicet, je n’ai pas encore trouvé une seule porte fermée. Qu’est-ce que ça veut dire ? » Au fumoir, Anicet respire un parfum de Chesterfield insinuant et douceâtre. La cigarette est appuyée au bord du cendrier. La cendre est encore courte. Un filet de fumée bleuâtre monte tout droit, se courbe, s’arrondit en un petit anneau de Saturne. Quatre chaises sont rangées autour de la table de jeu, des petits tas de fiches devant chacune des quatre places. Les cartes distribuées et retournées, sauf cinq devant la Chesterfield qui fume encore, et cinq à la place qui se trouve vis-à-vis : full de sept ici, full de huit là. Mais le vainqueur n’a pas recueilli son gain ; l’enjeu est encore au milieu du tapis vert.

Et derrière cette tenture ?

Le dîner est resté inachevé. Des fragments de poulet dans les assiettes, les parties de la poitrine filandreuses et blanches comme les jambes des femmes qui ne prennent pas le soleil, les cuissettes couleur d’acajou verni ; les assiettes en croissant, les unes vides, les autres contenant encore le vert de la salade. Un des candélabres au milieu de la table est bas : il n’a que deux branches, dépouillé de tout ornement, l’autre est haut, le tronc massif, les quatre branches larges comme le candélabre d’une synagogue, chargé de fruits et de petits amours. Les bougies sont allumées.

Sur la table de l’office est posé un plat d’argent avec le restant du poulet ; le cercle des pommes de terre rôties est brisé en plusieurs endroits. Sur une étagère, Anicet reconnaît l’Antiasthénique I. T. R. que sa mère lui fait prendre deux fois par jour, dans un peu d’eau, pour « le remonter. » Anicet est content de trouver le flacon de l’Antiasthénique I. T. R. Il le prend en main ; il lui semble retrouver sinon un ami, tout au moins un visage connu. Sur la partie blanche de l’étiquette il y a écrit au crayon : Isabelle…

Anicet reste cloué, la bouteille suspendue en l’air. Isabelle est cette jeune fille… cette jeune fille blonde… cette jeune fille avec laquelle il fera Bruderschaft dans l’île des Pêcheurs. Elle aussi a donc besoin de « se remonter » ? Elle a été malade ? Elle est faible de constitution ?

Peut-être trouvera-t-il quelqu’un dans la cuisine.

Du robinet, un filet d’eau coule dans une bassine où flotte sur le côté un poisson blanc, l’œil fixe et opaque. À côté du filtre à café, la flamme du gaz souffle sous la casserole. Sur la grande table de marbre est posé un gâteau énorme, avec un grand nombre de petites bougies enfoncées dans la croûte de chocolat. Anicet les compte : il y en a vingt. Isabelle a donc le même âge que lui ?

Le son du violon. Anicet l’avait oublié. Pourquoi répète-t-il toujours le même motif ?

Tandis qu’il traverse le salon en sens inverse, Anicet remarque un fauteuil à bascule, que tout à l’heure il n’avait pas noté. Un coussin est attaché par quatre petits rubans rouges au cercle noir du siège. Quelqu’un vient à peine de se lever : le fauteuil oscille encore. Pourquoi Anicet pense-t-il que c’était là le fauteuil « préféré » de la grand-mère ? Bien que vieille, la grand-mère d’Isabelle avait gardé une vivacité toute juvénile, un caractère enjoué et un peu fou, sa manie de se moquer de ses petits-enfants. Un livre est ouvert sur un escabeau turc à côté du fauteuil ; sur la page sont posées les lunettes. Anicet se penche et regarde : C’est le Voyage sentimental de Laurence Sterne.

Puisqu’il n’a trouvé personne dans le salon, personne dans la salle à manger, personne dans la cuisine, Anicet se sent autorisé à monter au premier étage. Il passe devant l’Hermès lampadophore en s’écartant, dans la crainte qu’Hermès ne lui casse son globe lumineux sur la tête. Il commence à monter. Pourquoi poser le pied ainsi au bord des marches ? Anicet devient hardi et il commence à fouler le tapis tigré : le fouler « en maître. » Quel étrange sentiment ! Il lui semble marcher dans des souvenirs. Peu à peu, Anicet se sent des droits sur cette maison déserte et illuminée.

Les portes des chambres s’ouvrent sur le couloir. Anicet s’enhardit et, sur le seuil, crie : « Personne ? » Le son du violon lui répond. Avant d’entrer, Anicet regarde une dernière fois l’antichambre, là-bas au fond, comme du bastingage d’un navire il regarderait le port dont il va se détacher pour toujours.

La première pièce est teintée d’un rose enfantin. La petite fille est à peine sortie. Il y a encore dans l’air son odeur de poussin fleurant le talc. Au milieu se trouve le parc entouré d’une balustrade de bois, le petit matelas sur lequel Isabelle peut jouer sans se faire mal… A-t-il vraiment pensé « Isabelle » ? Anicet regarde ce trait au crayon sur le mur rose, ce numéro, cette date, ce nom : le nom est bien celui-là.

Et si elle était dans la salle de bains ? À peine a-t-il ouvert la petite porte rose qu’Anicet sent sur sa figure un souffle chaud. Sur l’eau, les nymphéas savonneux flottent, encore en mouvement, les serviettes sont étendues sur les chaises blanches. Avant de sortir, Anicet regarde de nouveau cette marque sur le mur, cette date, cette « stature. » Mais pourquoi ce violon répète-t-il toujours le même motif ?

Les recherches d’Anicet ne sont plus indéterminées maintenant. Il sait maintenant « qui » il cherche dans cette maison. Et d’une main tremblante, anxieuse de trouver la surprise tant désirée, il ouvre cette porte…

Sa mère avait fait construire pour lui, par Sadun le menuisier, ce haut pupitre à plan incliné, sur lequel il devait écrire debout, afin de perdre l’habitude de se tenir penché. Ce pupitre, il l’a tatoué entièrement, l’a couvert de graffiti et de dessins gravés au canif et remplis d’encre, dont chacun représente un symbole différent de l’ennui que lui inspiraient la version latine, la leçon d’histoire, le problème de géométrie.

C’est un pupitre haut à plan incliné, construit pour faire perdre à Isabelle l’habitude… Mais combien moins abîmé ! On voit que c’est une jeune fille qui travaille à ce pupitre. Sur le plan incliné, les Vies de Cornélius Nepos sont ouvertes à la page 126. À côté se trouve un cahier dans lequel sont tracées ces lignes d’une écriture négligée : « Quand au contraire tu prépareras la guerre, tu te tromperas toi-même si tu ne m’as placé… » Après le mot « placé » l’écriture est interrompue ; une petite tache d’encre brille comme un petit œil luisant. Anicet se penche : la tache est fraîche.

Aller dans la chambre contiguë en passant par le couloir prolongerait ce jeu de cache-cache, le rendrait plus pénible. En deux sauts, Anicet est à la porte de communication : il l’ouvre.

Un méli-mélo d’habits jetés à travers la chambre sur les chaises, les fauteuils, les canapés, sur la commode même. Au fond de la pièce, les battants d’une grande armoire sont ouverts ; dans les glaces intérieures brillent les lumières parmi lesquelles, comme sur une scène, vivent d’autres habits suspendus et alignés : du matin ou de promenade, de soirée ou de campagne, ornés ou sans ornements, d’été ou d’hiver, de demi-saison ou neutres.

Des chaussures en vrac sur le tapis : bottines à boutons sur le côté et brodequins de montagne, escarpins de satin et chaussures « orthopédiques » à haute semelle de liège. Un gros livre sur la table de nuit presse entre ses pages un coupe-papier d’argent. Anicet regarde le titre : Fureur. Elle aussi ! Sur le lit est étendue une robe de mariage, blanche, longue, les bras ouverts, la mariée elle-même, sans tête, sans mains, comme passée sous le rouleau compresseur. Au pied du lit, deux petits souliers d’argent : l’un debout, l’autre penché sur le côté, comme une barque échouée sur la côte.

Anicet saisit la robe. Il veut sauver la mariée. La robe est encore chaude. Anicet y enfonce son visage, boit cette odeur. Il se précipite hors de la chambre – la porte est ouverte ; – un cri lui échappe : « Isabelle ! » Le violon, là-haut, continue à jouer.

Pour « sauver la mariée, » Anicet monte en un éclair au deuxième étage. Une enfilade de pièces lui fait perdre du temps. L’une est pleine de mappemondes, de cartes, de boussoles, de sextants, de microscopes, d’instruments de pêche, de fusils, de cartouches, de carniers ; l’autre est ornée de tableaux cubistes, de bustes de musées et de divinités païennes, de planches anatomiques, un mannequin avec une couronne de lauriers sur sa tête de bois ; une autre encore est tapissée d’agrandissements photographiques : Stravinski au piano, Greta Garbo dans le rôle de Christine de Suède, Léonard de Vinci en habit de sport avec son Leica en bandoulière.

Enfin, au toucher même de la poignée de la porte, Anicet sent que cette chambre est la « leur. »

Le lit – « leur » lit – est défait. Son pyjama à lui, sa chemise à elle, transparente, tellement fine qu’à la prendre en main… Anicet la prend dans sa main, chaude encore d’elle, odorante encore d’elle, et la chemise de nuit – plus docile qu’elle – se blottit entièrement dans son poing.

De son côté à elle, une revue illustrée gît sur la descente de lit, tombée de sa main que le sommeil a rendue inerte : la revue est ouverte à la page où Ange, grand dadais halluciné, a laissé choir son corps céleste sur le fauteuil des hommes.

Si un doute reste encore à Anicet… La veille, avant de mettre le réveil à cinq heures, Anicet, qui sentait poindre sa névralgie dentaire coutumière, avait pris un comprimé d’aspirine, puis avait remis le tube dans le tiroir de la table de nuit.

Anicet ouvre le tiroir : le tube est là.

Maintenant, Anicet est sûr ; il est sûr que derrière cette porte…

Oui : « elle » a été dans cette chambre. Le léger claquement de ses pas sur le parquet luisant, le son de sa voix dans l’air sont encore là. Quoi d’autre encore ? Ses larmes…

La tablette du secrétaire est abaissée. La chaise a été à peine déplacée. Et ce stylo à côté de cette feuille de papier ? Elle le sait bien pourtant qu’il n’aime pas qu’on touche à ses affaires. Anicet prend le stylo et le met dans sa poche. Il regarde la feuille de papier. Sa vue a-t-elle donc baissé ? Pour lire, il doit se pencher : « Notre petite Isabelle… » Une larme encore fraîche est tombée sur le papier et est en train d’effacer les deux dernières syllabes. Anicet s’appuie au secrétaire pour ne pas tomber. Néanmoins, dans son immense détresse, Anicet sent le « calembour étymologique » de cette larme qui, au prénom d’Isabelle, est en train d’enlever l’adjectif « belle. » À quoi bon continuer ?

Anicet arrive lentement au dernier étage. Le son du violon, très clair désormais, provient de la dernière pièce, au fond du couloir. Anicet ouvre la première porte. C’est une chambre à coucher. Très éclairée comme toutes les autres, elle a, contrairement aux autres, un air d’abandon. Anicet soulève la couverture déchirée en plusieurs endroits, découvre le matelas tacheté de plaques d’humidité, l’oreiller sans taie. Sur la table de nuit, il y a une bouteille vide, à laquelle un verre retourné sert de couvercle. Sur le napperon, l’inscription : « Bonne nuit » est brodée avec du coton rouge. Anicet ouvre la porte de la table de nuit, éveillant ainsi une pâle lueur sur les flancs du vase, retourné lui aussi. Anicet pense aux torches retournées qu’il a vues dans les tombeaux du cimetière monumental de Milan, aux soldats qui tiennent leur fusil incliné lorsqu’ils suivent le char funèbre d’un général. Son regard rencontre sur la paroi les yeux d’un portrait, une vieille dame aux cheveux blancs. De qui sont ces yeux ? Où a-t-il vu ces yeux ? De « combien » de vieilles dames aux cheveux blancs sont ces yeux ? Un livre tombé sur la descente de lit est à demi caché sous la table de nuit. Anicet le ramasse, le pose sur le napperon. Ce sont les Petites Œuvres morales de Leopardi dans l’édition de 1860. Anicet ouvre le tiroir : une perruque, un dentier… Comment cela peut-il être ? C’est absurde !

Combien de temps Anicet est-il resté devant ce lit ? Avant de sortir, le souhait brodé sur le napperon lui monte aux lèvres, mais le livre en cache maintenant certaines lettres et on lit seulement « Bouit. »

Anicet ouvre la porte de la deuxième pièce : elle est éclairée à jour, mais vide. De la troisième pièce : elle est éclairée à jour, mais vide. De la quatrième : elle est éclairée à jour, mais vide.

Il continue jusqu’au fond du couloir. Il est fatigué. Il sent un grand poids sur les épaules. Le voici devant la pièce du violoniste. Le son est si proche désormais… On ne peut pas aller au-delà : c’est la dernière pièce. Le motif lent, monotone, continue à se répéter avec une insistance cruelle. Anicet sait que, derrière cette porte, il trouvera réunis tous les locataires de la maison. Tous ceux que, jusqu’à présent, il n’a pas réussi à rencontrer. Et il voudrait ne pas l’ouvrir, cette porte. Il voudrait ne pas les voir, ces personnes. Il voudrait ne pas se faire voir de ces gens. Il voudrait surtout ne pas voir ce violoniste insistant, monotone, cruel. Mais comment faire ? Il est fatigué…

Il ouvre la porte.

La pièce est vide. Vide de tous les locataires de la maison. Vide de meubles. Vide de…

Un pupitre de fer, très grêle, se trouve au milieu de la chambre. Un cahier de musique est ouvert sur le pupitre ; et devant le pupitre, à la hauteur de l’épaule d’un homme qui n’existe pas, un violon est suspendu en l’air, sur lequel l’archet monte et descend, monte et descend, monte et descend.

Anicet est au-delà de la stupeur, au-delà de la peur. Seule cette immense fatigue est encore en lui.

Alors, sur le cahier de musique, la page de droite commence à se soulever peu à peu…

Avec la terreur, toute sa vitalité perdue rentre tout d’un coup dans le cœur d’Anicet. Le motif répété tant de fois est arrivé à son terme : un nouveau motif commencera sur l’autre page, une page blanche peut-être.

Anicet sort de la pièce au pas de course ; il n’arrive pas au grand escalier qui se trouve au fond du couloir, mais trouve à droite une porte ouverte et les premières marches d’un escalier sur lequel il s’élance, la tête la première. Il descend, par l’escalier de service, autant d’étages qu’il en a monté par l’escalier principal. Cette petite porte donne probablement sur le jardin. Le battant résiste. Anicet pousse de toutes ses forces. Un vent impétueux fait irruption comme le plus grossier des intrus et le rejette en arrière.

Le vent l’a décoiffé. Anicet sort de sa poche un peigne et une petite glace. La glace lui montre le visage d’un vieillard : un vieillard de soixante ans. Si ce matin, quand il est parti de Milan, il avait vingt ans et sa mère soixante, maintenant que lui-même a soixante ans…

Il comprend son angoisse de ce matin. Quand il voulait revenir en arrière pour saluer sa mère. Il a donc parcouru toute sa vie dans la visite de cette maison illuminée et déserte ?

Il recoiffe ses cheveux blancs et rares, puis regarde autour de lui. Il y a quelques instants, il croyait être arrivé au fond d’un escalier, mais il s’était trompé. Les lames de bois des parois vernissées de blanc brillent. Dans la carafe de cristal fixée dans un porte-bouteille, l’eau agite des lueurs bleutées. Le lit est en forme de couchette et porte, imprimées sur le repli du drap, les initiales de la société de navigation.

La porte oppose maintenant une résistance moins grande. Le vent est un peu tombé. La passerelle est mouillée. Des paquets d’eau, poussés par le vent, franchissent le bastingage et lui frappent la figure. On n’aperçoit pas l’horizon ; seules les crêtes blanches des vagues qui fuient dans l’obscurité. C’est une immense rumeur de mer.

Anicet pense que si ce navire est celui de la mort et cette mer celle de l’éternité…

Il éprouve un grand soulagement.
 
 

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(Alberto Savinio [« Casa “ la Vita ”, » Milano : Valentino Bompiani, 1943], traduction de Jean Chuzeville, in La Revue de Paris, cinquante-septième année, juin 1950. Édouard Vuillard, « Le Jardin de Vaucresson, » détrempe sur toile, 1920-1936)