IX

 
 

Pendant qu’il contemplait la tête cuite et qu’il pensait au jeu du ballon, le souvenir lui venait d’un très gros autre ballon, qu’un soir on avait ramassé, au cours d’une promenade, dans un coin de parc, à Enghien, et que l’on avait rapporté sans trop savoir pourquoi, peut-être avec la très lointaine arrière-pensée qu’un jour le petit enfant essaierait ses premières courses à la poursuite de la boule légère et roulante.

Si sa mémoire ne le trompait pas au sujet de cette futilité, il devait être énorme, ce ballon.

L’idée se précisa, l’obsédant même impérieusement.

Elle, la pauvre amante, anxieuse, observait les pensées qui couraient sous et sur le front de son amant. Elle connaissait tant et si bien ses moindres habitudes que lorsqu’elle vit son regard briller plus clair et un demi-sourire arquer sa lèvre, vivement prévenante, elle interrogea :

« Tu as trouvé quelque chose, dis-moi, mon grand ?

– Oui… veux-tu bien aller me chercher le ballon ?

– Le ballon ?…

– Oui… tu sais bien, le gros ballon que nous avons rapporté d’Enghien… le ballon pour Mouton…

– Ah bien !… mais pourquoi faire ?

– Tu vas voir… une idée.

– Toujours, toujours, tu as des idées… Mais tu sais, il est-là-haut dans le débarras, à côté de… sa chambre, le ballon… Viens avec moi, veux-tu, dis, Mien ? »

Et elle insistait sur ce mot, sur ce « Mien, » qui, depuis la chose accomplie, lui était un réconfort dont elle se grisait pour se persuader qu’à jamais elle l’avait conquis.

Ils gravirent tous deux l’escalier et, à tâtons, cherchèrent. Le ballon, mi-dégonflé, était flasque et mou.

Quand ils posèrent leurs mains sur lui, un identique tressaillement leur gravela l’épiderme ; il leur parut qu’ils maniaient, une fois de plus, les chairs flétries et molles du cadavre.

Hâtivement, Lui prit la chose ovoïde sous son bras et ils redescendirent dans la cuisine, où, toujours, la tête cuite les accueillait avec un ricanement exaspérant.

« Il est plus gros ! Ça va bien ! s’exclama-t-il, en faisant aussitôt la comparaison entre les deux objets. Donne-moi donc des ciseaux, » pria-t-il.

Assez expertement, cependant qu’elle maintenait le ballon contre sa poitrine, Lui coupait les fils qui unissaient deux des tranches de cuir. La vessie de caoutchouc apparut. D’un coup de pointe, il la creva et, dégonflée, elle devint aisée à extraire.

« Parfait, » murmura-t-il.

Et il l’incisa à demi. Puis, prenant la membrane de caoutchouc, il en enveloppa aussi soigneusement que possible le crâne, après y avoir vérifié que la cervelle en était bien tout à fait extraite et qu’il ne restait plus de lambeaux de chair sur les os.

Quelques secondes plus tard, la sphère de cuir s’appliquait complètement sur le tout. La tête disparaissait dans cette cachette imprévue tout à l’heure.

« Il n’y a plus qu’à recoudre, » déclara-t-il à sa compagne, dont l’émoi terrifié n’avait pas perdu un de ses mouvements.

Sur la table de la salle à manger traînait encore une boîte à biscuits, carrée, en fer blanc, dans quoi elle avait accoutumé de ranger les fils, les aiguilles, les boutons, les morceaux de ruban et de dentelles.

Elle y chercha le nécessaire et, habituée à l’horreur, elle cousit, malhabilement sans doute, mais solidement.

Et c’était là le principal.

Maintenant, tout était fini… La fuite devenait possible, immédiate et sans péril.

Car, depuis que la pensée lui était venue d’utiliser le ballon, il envisageait d’un seul trait toute l’exécution du plan conçu.

Naguère, il avait, un instant, songé à emporter lui-même la trop gênante tête à Paris et à se risquer à l’immerger dans la Seine. Mais, outre que cette tentative n’allait pas sans quelque danger, tout au moins en ses conséquences, elle eût présenté une minute plus particulièrement critique : celle où l’employé préposé à l’octroi eût pu, à la gare de Paris, par zèle intempestif, vouloir s’assurer du contenu d’un paquet forcément volumineux ; cela d’autant plus que la démarche de son porteur aurait, sans doute, manqué de désinvolture, une tête de cadavre ne se transportant pas avec la même liberté d’esprit que tout autre fardeau coutumier.

Au contraire, l’enveloppe du ballon fournissait à l’encombrant débris humain le meilleur des passeports. Il n’y a pas d’exemple que le plus féroce des gabelous se soit amusé à perforer de sa sonde le ballon d’un enfant que ses père et mère accompagnaient…

En quelques phrases, rendues rapides et plus sonores par l’enthousiasme du succès désormais certain, il expliqua ces choses. Comme toujours, elle partagea son avis.

Le temps pressait.

Les patrons – ou les clients – du mort pouvaient s’impatienter, s’inquiéter, s’enquérir, aviser, qui sait, la police. Il fallait partir au plus tôt. Et puis, à quoi bon attendre davantage, dans cette atmosphère de cauchemar et ce cadre d’horreur ?
 

(La fin au prochain numéro)

 
 

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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, troisième année, n° 979, mardi 30 décembre 1913 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)