On raconte que maintenant les dieux prennent des vêtements ordinaires. Il peut arriver que votre attention soit un jour attirée par quelque gentleman rêvant au long des vitrines. Si vous vous attachez à ses pas, il se glisse dans la rue prochaine, et sur-le-champ vous voyez venir à vous un vagabond. Suivez le vagabond : celui-ci entre dans un café, et il va s’asseoir tout au fond, vous tournant le dos. Dès que vous l’aurez rejoint, vous trouverez à sa place un gendarme fumant une grosse pipe, et dont les yeux seront pâles comme ceux d’un aveugle. Il est inutile de pousser plus loin votre enquête, mais vous aurez eu la satisfaction de contempler quelques instants un insaisissable dieu.

Les consommateurs d’une brasserie remarquèrent un tel dieu qui, par un soir d’été, traversa à trois reprises la place de la Sorbonne. Il avait l’apparence d’un docte personnage, et ces consommateurs le surnommèrent aussitôt Solness. Il fut bien établi qu’il était en tout cas sorcier, car à son troisième passage il contourna la statue d’Auguste Comte, et l’on cessa soudain de l’apercevoir, quoiqu’il marchât d’un bon pas vers la rue Cujas. Voici ce que rapportent, au sujet du dieu Solness, des gens que je ne puis nommer et qui furent dans sa confidence.

L’occupation principale des dieux est de faire des expériences sur l’univers. Solness, au cours d’un séjour au quartier Latin, fut charmé par l’idée que toutes les querelles entre les hommes (surtout entre les peuples) venaient des différences profondes de leurs caractères. Ce n’était pas une idée nouvelle ni saisissante, mais justement elle sembla au dieu si fragile qu’il l’estima fort belle et digne d’être éprouvée par une réalisation durable. C’est un peu le sentiment qui nous incite à sauver d’une noyade quelque moucheron éphémère, presque invisible.

Solness, dans cette expérience, se conduisit en technicien, et il n’épargna pas sa peine. Au lieu de prétendre unifier la pensée des hommes par certains discours ou incantations, comme nous aurions cherché à le faire en semblable circonstance, il entreprit un travail qui dura plus d’un siècle. Pour se ménager du temps, les dieux ont un étrange pouvoir qui consiste à dérober deux ou trois secondes à nos nuits ou à nos jours et à les grossir autant de fois qu’ils veulent. Il leur suffit d’accélérer tous les rythmes et de changer les ressorts des horloges, et ceux des montres chez les bijoutiers. Pour le mouvement des astres, c’est une affaire très simple, puisque tout se tient dans l’univers.

Il peut paraître déconcertant que nous soyons malgré nous l’objet de ces longues fantaisie pendant quelques instants de notre existence. Nous aimons beaucoup être consultés pour ce qui touche à notre propre destin, ou prendre au moins conscience de ce qui nous est arrivé. En vérité, les dieux ne changent rien au cours de la vie ordinaire, et il nous reste de ce passage dans leurs imaginations seulement une grande fraîcheur au cœur, un peu plus tard, lorsque nous reprenons les coutumes et les espoirs qui sont nôtres.

Solness s’occupa d’abord des bars automatiques. Il empêcha – à peu de chose près – tout autre moyen de se procurer quelque nourriture. Il limita les végétations alimentaires du globe à quatre ou cinq produits essentiels qu’on ne pouvait consommer qu’après usinage, et il supprima les animaux sauvages pour laisser aussi sans espoir le goût de la chasse. Les bars fournissaient seulement une sorte de repas. Des machines veillaient à ce que personne ne prît plus d’un repas.

Une simple discipline physiologique et administrative formait donc aux yeux de Solness la trame de l’uniformité qu’il désirait créer. Toutefois, il ne songea nullement à réformer d’abord les mœurs ni la société, et il laissa aux hommes la variété des professions et leurs loisirs. Il se contenta d’imposer une rigoureuse exactitude dans les emplois du temps. Chacun se levait à la même heure dans le même fuseau horaire (tous les réveille-matin indéréglables sonnaient ensemble et c’était dans les villes comme un chant de millions d’oiseaux). Puis chacun prenait son bain, s’habillait et se hâtait vers les bars pour le petit déjeuner. Le signal du travail était donné par les cloches de gigantesques beffrois. Comme les industries se répartissaient en des lieux géométriquement ordonnés au sein des cités et comme les cultures champêtres s’accomplissaient le long de vastes aires rayonnantes, pas un homme ne parvenait à son ouvrage plus tard ou plus tôt que les autres. L’effort individuel était dosé selon les difficultés de la profession.

Le dieu Solness dut tâtonner plus longtemps quand il en vint à résoudre le problème des grandes communications. Impossible de contraindre les échanges commerciaux, qui sont le premier prétexte à des aventures brutales. Mais il songea plutôt à multiplier les voyages afin de faire fusionner les foules de l’univers. Les travailleurs passaient fréquemment d’une région à une autre, et l’on vit des paysans beaucerons affectés trois mois par an à la culture du riz aux antipodes. La rapidité et l’extrême confort des avions ou des navires atténuèrent les sentiments qui devaient naître, malgré tout, des changements de décor. En outre, le réseau des communications comportait, en chacun de ses fragments aussi bien que dans son ensemble, des stations séparées par le même intervalle de temps. Les routes étaient pavées d’une matière qui brûlait le cuir des chaussures et la plante des pieds, et laissait intacts les pneus des autocars. Le vagabondage devenait ainsi impossible, et si l’on voulait prendre quelque exercice, il y avait des gymnases munis d’innombrables pistes dont les spirales se recoupaient dans les trois dimensions de l’espace.

Mais c’est trop dire ou trop peu, car nous ne pouvons pénétrer les délicatesses les plus vraies de ce système. J’ajouterai seulement que Solness eut des ennuis avec les poètes : ceux-ci s’obstinaient à parler un langage tel qu’ils parvenaient à décrire des paysages étonnants, visibles, disaient-ils, dans le verre de leurs apéritifs (quoiqu’il n’y eût plus en usage qu’une seule espèce d’alcool d’un bleu terne). Solness eut beau multiplier des écrans et les objets en caoutchouc : dans la lumière tamisée, les rêveurs s’amusèrent, en clignant les yeux, à transformer par exemple un tire-bouchon en archange, une table en désert tropical, et ainsi ils construisaient obstinément un autre monde avec des images. Cela eût été une occupation inoffensive si cet autre monde, essentiellement contestable, n’avait pas eu tendance à faire naître des contestations trop bruyantes. Solness n’hésita plus dès lors à neutraliser la poésie en la portant aux plus hauts honneurs dans lesquels on l’oublia.

Restaient des saboteurs qui détraquèrent quelques machines. Or les machines étaient solides. On ne pouvait d’un coup détraquer toutes les machines. L’opinion condamnait, d’ailleurs, ces actes, dont l’inutilité évidente renforça la sagesse universelle. L’amour, les querelles, les passions et les aventures régnaient seulement pendant les heures de loisir : une sorte de musique tempérée qui contribuait à l’harmonie des êtres et des choses. Peut-être fut-ce l’une des plus charmantes réserves du dieu Solness. Enfin, satisfait, il s’absenta.

Les dieux possèdent, à ce qu’on prétend, le don de s’absenter à chaque minute. Solness se transforma véritablement en un employé qui, le dimanche, allait pêcher à la ligne au bord de la rivière, et, pendant une dizaine d’années, il oublia tout à fait qu’il était un dieu. Dans le faubourg, on le vit passer, chargé de tristesse ou léger d’espoir, car finalement il était tombé amoureux d’une jeune fille, et il songeait, en fredonnant des airs de jazz, à sa jeunesse limitée et qu’il aurait voulu éternelle. Il fut, un dimanche, réveillé par des explosions fortes et nombreuses qui l’incitèrent à reprendre son rôle de dieu.

Les beffrois avaient sauté et il fut impossible d’établir comment le crime avait été préparé. Cela ne semblait pas d’ailleurs un crime aux yeux du public, mais un phénomène analogue au réveil mécanique des volcans. Les policiers en voyaient la cause dans la construction même des beffrois : si ces bâtiments avaient été vraiment solides, ils auraient pu résister au choc sans qu’on eût à constater beaucoup de dégâts. À l’avenir, il faudrait prévoir, disait-on, des matériaux plus sûrs, de telle façon que la réparation fût plus rapide que toute destruction. On songea trop tard à chercher les coupables qui demeurèrent inconnus. D’ailleurs, dans une humanité aussi égale, ces coupables étaient n’importe qui, et leur arrestation n’avait pas de sens véritable. Le dieux Solness n’eut guère le temps de décider s’il fallait attribuer quelque valeur à la ruine des beffrois qu’on se hâtait de relever. Bientôt des scènes plus étranges se jouèrent. Il arrivait, à un moment indéterminé des soirées, que des groupes d’hommes, surgis soudain des cinémas, des gymnases, des cafés, se mettaient à attaquer les passants. Ils se livraient à ces attentats sans se proposer aucun but ni aucun avantage. Comme arme, ils employaient surtout la dynamite. Ces bagarres, d’abord accidentelles, se multiplièrent. On voyait soudain, dans la rue, des passants se grouper puis se battre. Toutes ces échauffourées auraient été d’ailleurs facilement pressenties par un témoin impartial : cela commençait par des regards méfiants ; certains passants se détournaient pour avoir vu quelqu’un mettre la main dans sa poche, et cette crainte se propageait peu à peu jusqu’à ce qu’un groupe, formé par hasard, prît l’initiative de s’élancer sur les suspects afin de n’être point attaqué. Or tout le monde était suspect. Au bout d’une semaine, il n’y eut pas d’homme ni de femme qui ne portât sur soi quelque arme ou un peu de dynamite. Je laisse à penser quels deuils… Solness ne parvint pas tout de suite à comprendre comment une telle horreur avait pu se déclencher. Puisque aucune idée hostile ou intéressée n’existait dans les cœurs, il n’y avait pas de raison pour que la moindre attaque se manifestât. Il dut admettre toutefois que le crime une fois mis en mouvement se multipliait de toute nécessité dans l’indifférence : les gens n’attribuaient pas d’importance à la mort, préoccupés seulement du moment anxieux qui précédait les batailles. Les batailles prenaient fin aussi brusquement qu’elles avaient commencé.

« La cause la plus minime, murmurait Solness, peut être à l’origine de cette catastrophe. »

Sans comprendre, le dieu parcourait les rues blanches du nouveau quartier Latin. Mais les campagnes ?

À peine fut-il parvenu dans les banlieues, que déjà cette singulière terreur s’y était répandue. Les paysans qui habitaient des agglomérations circulaires au centre de leurs cultures s’étaient enfermés chez eux et passaient presque tout leur temps à s’épier par les fenêtres. Le travail avait été abandonné, et combien de temps vivrait-on sur les stocks ? Il suffit enfin au dieu de constater que tous les champs étaient bordés de pruniers et de prunelliers pour saisir le mystérieux enchaînement des faits qui avaient amené le règne du mal.

Depuis assez longtemps, les cultivateurs s’occupaient à purger le sol des herbes et des épines que Solness laissait subsister, dans la pensée qu’il n’avait pas le droit de tout détruire et de tout juger. Bientôt, grâce aux soins des hommes, les plaines n’offrirent plus aux regards la moindre trace de végétation sauvage. Aux abords des fermes se dressaient simplement des lignes de fleurs énormes et savamment espacées. Elles appartenaient à des espèces vulgaires de l’ancienne flore, et, en quelques années, une sélection d’une habileté inouïe en avait fait des monstres à peu près semblables entre eux, malgré la variété de leurs couleurs : roses, marguerites, bluets aussi grands que les horloges des beffrois.

Or les enfants se mirent à regretter les prunelles. Parfois, les mamans racontaient aux veillées que, dans les champs d’autrefois, on trouvait de petits fruits qui n’appartenaient à personne et qu’on pouvait manger malgré leur amertume. Sur leurs cahiers d’écoliers, les enfants dessinaient d’abracadabrants arbustes portant des sphères bleues de dimensions variées. La légende des prunelliers se répandit dans les villes, mais on n’en voyait plus depuis longtemps, et le Jardin des Plantes avait été fermé de crainte qu’on détruisît les ultimes spécimens de ces prunelliers ainsi que ceux des fougères et des aubépines, et les deux dernières orties bien plus précieuses encore que tout le reste.

Un jour, dans une ancienne fosse à décombres, un jeune voyou découvrit quelques noyaux. Au lieu de les porter aux bureaux de la Société d’histoire naturelle, comme il aurait dû le faire, il imagina, avec quelques galopins, de les semer dans des pots qui furent soigneusement dissimulés au fond de l’appartement d’un vieil homme sourd et aveugle. Celui-ci était un des rares infirmes de ce monde, et deux des garnements avaient la charge de lui apporter ses repas du bar automatique voisin. Les prunelliers poussèrent en haut d’une armoire à glace, hors de portée des mains du vieillard. Ils restèrent malingres, mais, sur dix sujets, on récolta trois ans plus tard une soixantaine de noyaux qui furent semés l’année suivante dans le terroir d’un village. Le maire du village avait favorisé cette extravagance pour obéir au caprice d’un petit neveu, puis il songea à en tirer profit.

Le seul alcool livré au commerce était jusqu’alors une agréable liqueur bleue. Notre homme fabriqua de l’eau-de-vie de prunelles : surprise et succès immenses. D’autres cultivateurs et commerçants s’ingénièrent à obtenir rapidement des variétés de fruits qui permirent à beaucoup de gens de se procurer en secret des cocktails toujours renouvelés. Personne ne devint alcoolique, personne ne s’enivra, et ce fut peut-être une autre erreur. Mais les hommes retinrent de leurs liqueurs inédites le désir (d’abord modéré comme tous leurs sentiments) de se singulariser par quelque action saugrenue ou par quelque jeu. Ils étaient trop semblables entre eux et d’un tempérament trop uni pour se contraindre. Et la plus légère déviation changea ainsi le bien en mal. Trois intellectuels (mais non des poètes) goûtèrent de ces boissons, et ils firent sauter les beffrois. D’autres imaginèrent une bataille de rues, après quoi il devint impossible d’enrayer le développement des catastrophes, puisque aucune idée, aucune haine, aucun amour ne les suscitaient.

Le dieu décida sans retard d’effacer le monde auquel il s’était complu. Auparavant, il voulut toutefois qu’un dernier beau jour éclairât les lieux que de si inquiétants malheurs venaient d’éprouver. Il donna une fête pendant laquelle la plus belle confiance renaquit dans les cœurs grâce aux réjouissances qui furent prodiguées. Le soir, les lumières s’éteignirent lentement et les étoiles s’effacèrent une à une au lieu d’intensifier leur éclat. Enfin, un adolescent fit un dernier geste vers la jeune fille avec laquelle il avait dansé tout l’après-midi, et qu’il crut voir s’éloigner au long du boulevard beaucoup plus longtemps qu’elle ne fut visible véritablement. Car tout avait déjà disparu .

« Ce monde était vraiment beau, murmurait Solness le lendemain matin, mais beau comme un impitoyable jeu d’étoiles. Il semble d’abord qu’on doive préserver les plus humbles nations ou villages, et même les mauvais caractères comme les bons. Que les hommes travaillent comme autrefois, je veux dire comme il y a très longtemps, et qu’un plus grand Seigneur veuille bien trouver des lois toujours plus paisibles. »

Il alluma une cigarette. Quoiqu’il fît grand jour, ses confidents ne virent bientôt plus que la braise de la cigarette. Puis la braise tomba et s’éteignit. Ce dernier épisode se passa au Luxembourg, derrière la statue de Polyphème.
 
 

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(André Dhôtel, illustration de Lucien Boucher, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 1474, jeudi 1er décembre 1955. Cette nouvelle a été reprise dans le recueil éponyme, illustré par Daniel Nadaud, Paris : Éditions Fata Morgana, 2012)