X
Hâtivement, les préparatifs furent faits. Il importait qu’ils fussent très simples ; les voisins ne devaient pas songer que les locataires de la petite maison la quittaient pour une longue absence. Au hasard de très brèves conversations, Elle et Lui laissèrent entendre simplement qu’ils profitaient de leur liberté, encore acquise durant quelques jours, pour effectuer une partie de campagne, depuis longtemps projetée, dans un coin assez retiré et point tout proche. C’en était autant qu’il fallait pour ne pas éveiller d’inutiles curiosités, une fois close et déserte la demeure.
… Quand, définitivement, ils furent sur le point de la quitter, quand les aiguilles de la pendule, approchant de la minute inexorable, l’amplifièrent au point qu’elle effaça tout ce que d’autres heures, mauvaises et bonnes, avaient, depuis des années, tracé sur le cadran, les deux amants crurent faiblir et reculer.
Ils oubliaient la tragédie et l’hallucination de ces jours emperlés et empuantis de sang. Ils revivaient l’idylle, fraîche et smaragdine comme l’aube, somptueuse et frémissante d’or comme un beau soir, dans laquelle leurs deux êtres avaient sombré jusqu’au point de ne plus rien connaître des préjugés et des devoirs humains, non plus que des lois du vulgaire. Du bruit les arracha de leur pensée.
Leur enfant, le Mouton, dans l’étroitesse du vestibule, s’impatientait et, au porte-manteau, harcelait les vêtements familiers qui pendaient jusqu’à sa portée. Las de ce jeu, il se précipitait vers eux, dans la salle, dont la glace réfléchissait leur pauvre image embarrassée et triste.
« On s’en va, dis, maman ? » proféra-t-il, plaintif et comme implorant.
La prière du tout-petit égrena le chapelet de leur extase, d’un coup bref. Oui, il avait raison, Mouton. On devait s’en aller.
Tout était prêt. La voiture, commandée à Enghien, allait arriver. Elle arrivait, et son roulement, brusquement arrêté, raclait le pavé inégal de la route.
Alors, cette fois, ce fut la belle frénésie des amours beaux et nobles, qui magnifient jusqu’aux pires errements, dont la force les jeta l’un vers l’autre. Sur le seuil de la porte près d’être franchi, sur le seuil lumineux, ils unirent la passion de leurs lèvres, cependant que l’ombre des pièces étendait un écran noir derrière leur clarté : le rideau tombait entre hier et demain.
*
Sur le pont d’un bateau, que l’été méditerranéen suspend entre deux ciels, l’œil amusé des passagers, qu’une traversée de vingt-trois jours incite à se distraire d’un rien, suit les ébats d’un enfant rose et blond dont le pied, devant lui, pousse un ballon très lourd, bien plus lourd que ne sont, à l’accoutumée, ces jouets rebondissants.
Celui-là, flasque et dur à la fois, semble mal élastique ; il est vieux, sale, rongé et usé. Il faut vraiment la condescendance infinie des parents attentifs à l’exaucement des moindres désirs puérils pour que telle horreur ait été, dans leurs bagages, embarquée.
… Hélas ! Un accident, des pleurs, des cris. La sphère, trop brutalement propulsée par le pied du papa, a bondi entre les grilles espacées du bastingage. À peine un petit choc sur l’eau qui se referme… qui se referme « bien vite, chère madame, ne vous semble-t-il pas ? » disent les passagères… sur un ballon, même mal gonflé.
La minuscule catastrophe a fait pâlir la maman. Des gens, qu’elle repousse un peu trop fort peut-être, la consolent de ce petit événement. Lui revient, et, en calmant de caresses le chagrin du bébé, les visages des parents se frôlent… On dirait qu’ils s’embrassent et, aussi, qu’ils frissonnent.
Des embruns passent, pleuvent sur le pont. Le bateau pique dans la vague. Avec lui, le large et le mystère du lendemain les happent. Le dernier morceau de l’homme est, là-bas, qui flotte en la mer berceuse. Eux vont « vivre leur vie, » beaux, calmes et sereins, sans vain souci des préjugés et de ces lois que quelques hommes peuvent bien nier puisqu’elles sont seulement l’œuvre d’autres hommes.
FIN
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(Eugène Lericolais, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, quatrième année, n° 984, dimanche 4 janvier 1914 ; « Étudiante en médecine disséquant un cadavre, » gravure parue dans Frank’s Leslie Illustrated Newspaper, 1870)


