Il y a des pierres levées, des pierres couchées, des pierres qui chantent, d’autres qui dansent ; il y en a même qui saignent ! Et ces pierres ont chacune leur histoire, leur légende. Tous ces lourds signets de granit marquent de curieuses pages dans le livre breton.
Irai-je chercher au fond de l’antiquité sombre ces farouches guerriers armoricains, entourant le dolmen du sacrifice et y faisant mourir leur prisonnier au milieu d’affreux tourments ?
Évoquerai-je les Korriganes, lutins des landes désertes, qui viennent prendre leurs ébats sur les épaules de ces monstres immobiles ?
Vous parlerai-je de cette sainte qui, en l’honneur de sa fête, fit jaillir une cascade des lianes d’un roc noir ? Ou bien de cette reine infortunée qui pleura tant son fils, que ses larmes, changées en grains de sable, formèrent à elles seules une pierre chantante ?
Dame !… si les reines pleurent, les pierres ont bien le droit de chanter !…
Mais ce sont là de vieux souvenirs mainte et mainte fois rappelés aux pardons et aux veillées bretonnes. En vous les redisant, j’aurais peur de leur enlever leur parfum de naïveté locale. C’est en Bretagne que se trouve la foi robuste en ces légendes : hélas ! je ne suis pas breton !
Il faut, pour intéresser ses lecteurs à ces choses, être soi-même convaincu de ce que l’on dit. Il est un art que l’écrivain d’aujourd’hui ne possède pas : c’est celui de bien conter les vieilles histoires.
Ce que je vais vous apprendre n’est pas tiré du recueil poudreux des siècles. Il n’y a pas longtemps qu’est arrivée cette aventure : elle est vraie, elle est très simple ; mais, en y pensant, mon cœur se serre !…
*
Janic avait juste dix-sept ans, ni un soleil de plus ni une lune de moins. Quand on lui demandait d’où il venait, ce qu’il faisait, il répondait invariablement : « Je suis venu sur de la paille dans une chapelle, à Notre-Dame-d’Auray, et je fais comme mon frère Jésus : je suis pauvre ! »
Il ajoutait avec un peu de honte qu’il mendiait de temps en temps.
Janic avait de grands yeux bleus, vagues, pleins de malheur. Il était vêtu de grosse toile usée, ses cheveux blonds flottaient dans le vent sans avoir connu un chapeau depuis qu’ils poussaient. Il y a ceux qui naissent coiffés et ceux qui naissent nu-tête !… Janic était de la dernière catégorie.
L’enfant s’était senti triste le jour où il s’était senti vivre. Il allait par les landes et les villages, faisant le plus de chemin possible pour oublier. – Quoi ?… – Mon Dieu ! pour oublier qu’il y a au monde des gens « qui demeurent ! » Rester en présence d’une maison, d’un foyer ! quel supplice, quand on n’a ni maison, ni foyer… Janic marchait !
Il se nourrissait de pommes et de châtaignes à la saison. Au printemps, il gardait les bêtes et on lui donnait du lait caillibot. Le soir, il dormait n’importe où. Avant de s’endormir, il répétait : « Notre-Dame d’Auray ! ayez pitié de moi ! » Souvent, il ne bégayait que la moitié de son invocation ; il tombait dans l’herbe ou sur la mousse : « Notre-Dame d’Au… » et le voilà endormi ! La bonne Dame entendait le reste. Elle prenait la tête de son protégé sur ses genoux, lui fermait ses yeux de sa main douce et lui jetait les rêves au front. Le matin, il s’éveillait aux cris des alouettes, encore tout ébloui de ses songes ! Mais la vierge s’en allait avec eux.
« Protégez-moi, Notre-Dame ! C’est dur de vivre… » et Janic se remettait à marcher, marcher jusqu’au soir.
*
Cette lande !… oh ! quel désert, quelle tristesse ! Une longue plaine couverte d’un voile de bruyères roses ; au milieu, une pierre levée, une pierre effrayante !… un fantôme, un fantôme solide !
S’il avait été fait de vapeur, il aurait fui ; mais il était fait de rocher !… C’est-à-dire, une peur qui est visible et saisissable ! Ordinairement, la peur ne peut se voir. Janic se signa et se mit bravement en route à travers les bruyères. Il allait entre une immensité rose et une immensité bleue. Au-dessus de lui, le soleil d’août, œil ardent, lui brûlait le visage ; devant lui, se dressait la pierre, menaçante comme le bras d’un géant enterré !
Pauvre Janic ! il ne voulait pas s’arrêter ; il se dirigeait du côté d’une paroisse, afin d’y trouver du pain et un gîte. Il arriva tout près de la pierre, la tourna en se signant une seconde fois. Puis, il demeura interdit ; son bâton lui tomba des mains.
Accroupie au bas du dolmen, une fillette maigre et brune grattait la terre avec ses ongles.
« Que fais-tu là ? » demanda Janic, qui se sentit mal au cœur comme si la fillette eût été une sorcière.
Elle se leva, secoua sa jupe, ses haillons plutôt, remplis de sable.
« Tais-toi ! fit-elle, en mettant un doigt sur sa bouche, le père Yvon m’a dit qu’à la troisième heure du jour, le trou près d’être fini et quelqu’un passant, muet, j’aurai le trésor ! Mais, dame ! il faut m’aider à le finir et sans rien redire ; mon trésor est au fond ! »
Janic, ébahi, se garda de souffler mot. La croyance, en Bretagne, c’est la brise qui vient du large : elle vous pousse en avant !
Janic regarda un moment la fillette. Elle comprit.
« Je suis Jeanne, » dit-elle.
Le garçon inclina la tête gaiement ; cela signifiait :
« Et moi, je suis Janic.
– On ne se connaît pas ; mais c’est égal, on s’entend de suite, continua-t-elle ; tu ne dois pas être riche ; il y aura du trésor pour toi ! Moi, j’ai seize ans, vienne le Pardon des Fleurs. Je garde les vaches chez une vieille, je n’ai pas de parents… On m’a dit que, sous cette pierre, je trouverais un sac d’or ! Le père Yvon le sait… Il faut que ce soit une innocente qui le cherche. Voilà un mois que je creuse. Tu es là ; tiens, prends la pioche ! »
Elle lui donna une pioche qu’elle avait cachée sous la bruyère. Ses yeux noirs rayonnaient !
Elle était jolie, cette innocente, avec ses haillons et sa foi étrange !… jolie comme une héroïne de ballade ! Janic dit intérieurement :
« Notre-Dame d’Auray !… Que je voudrais avoir une sœur pareille à Jeanne !… Que je suis content de m’appeler Janic et de trouver un trésor !… »
Il brandit sa pioche. Mon Dieu ! Cette fille avait-elle travaillé !… Autour de la pierre levée, il y avait une véritable fosse. Les deux enfants y descendirent. Ils déblayèrent la terre et les racines de bruyère. Ah ! c’est Janic qui y allait de bon cœur !
Quand il attaqua la base du dolmen, le dolmen trembla, et il ne disait rien ; il voulait devenir muet pour trouver le trésor du père Yvon ! L’innocente parlait pour deux :
« Du courage, mon gars !… Sainte Vierge, ça va reluire tout à l’heure dans le trou !… »
Janic était exténué. Elle lui prit le bras et le fit asseoir. Tous deux, blottis à l’ombre du dolmen, les pieds pendants dans la fosse, ils se mirent à causer, elle tout haut, lui par signes. Dame ! l’envie lui prenait de répondre, mais il songeait au trésor, et ouvrait de grands yeux pour se faire comprendre…
Enfin, n’y tenant plus, il lui secoua les mains, le fichu, les cheveux… Elle riait !… Janic, aussi : Ah ! que cette innocente était donc gentille !… Il n’en avait jamais vu de jolie comme ça ! Son cœur se prenait à battre, à battre… Notre-Dame d’Auray ! il ne battait point ainsi quand il faisait sa prière ! Le malheur s’en allait de son regard vague. Elle, pensant que, peut-être, il allait parler, lui faisait des mines encore plus tentantes que son babil. Elle lui mit le doigt sur la bouche pour le faire taire… Il était trop tard ; Janic se dégagea et l’embrassa de toutes ses forces, en s’écriant :
« Jeanne ! Je m’appelle Janic ! Quand nous aurons trouvé le trésor, nous nous marierons ! »
. . . . . .
Ils regardèrent alors piteusement à leurs pieds. Hélas ! en fait de trésor, ils n’avaient découvert que l’amour.
Trois heures sonnaient à la paroisse voisine.
Les tintements passèrent comme une plainte au-dessus de la lande ; le dolmen s’ébranla tout à coup… Le gigantesque roc s’abattit sur les pauvres enfants et les écrasa…
Quand les paysans repoussèrent la pierre, ils ne purent distinguer Jeanne de Janic, tant ils étaient défigurés. Cependant, ils virent que beaucoup de cheveux noirs étaient restés collés aux lèvres de l’adolescent blond : ils en conclurent, avec terreur, que la pierre avait puni deux amoureux !
*
N’est-il pas vrai que ce récit serre le cœur ?
N’est-il pas vrai que les pierres bretonnes sont douées d’une puissance surnaturelle ?
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(Rachilde, « Variétés, » in L’Estafette, lundi 12 août 1878 ; sous le titre : « Une Histoire bretonne, » in L’École des femmes, première année, n° 17, jeudi 23 octobre 1879. Léon Gaucherel et Auguste Delâtre, « Dolmen de Locmariaker, » Paris : Société des aquafortistes, eaux-fortes modernes originales et inédites, première année, dixième livraison, 1863)
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☞ Cette légende a été reprise, avec quelques modifications, dans Le Scapin, en décembre 1886.
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LE TRÉSOR
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Il y a des pierres levées, des pierres couchées, des pierres qui chantent, d’autres qui dansent ; il y en a même qui saignent. Et ces pierres ont chacune leur histoire : tous ces lourds signets de granit marquent de curieuses pages dans le livre breton.
Il y a la ronde fatale des korriganes et des lutins, qui viennent prendre la nuit leurs ébats sur les épaules de ces monstres immobiles. Il y a le souvenir, peut-être même les ombres de ces farouches guerriers armoricains aux moustaches immenses, aux casques embroussaillés de plumes d’oiseaux lugubres, qui se retrouvent montant des gardes abominables autour de ces rochers menaçants, sous la lune d’hiver. Il y a la Sainte nimbée d’or, qui, le jour de sa fête, vient pleurer le long de son roc préféré – et la source jaillie de ses larmes est très douce aux maux des yeux. Il y a la reine infortunée qui appela par trois fois son fils tué en guerre, et trois grosses pierres marquent dans la lande ces trois cris de désespoir : à la Toussaint, les inertes pierres se mettent à résonner entre elles d’un écho lointain, affaibli comme la plainte de cette mère après trois cents ans de chagrin ! Quand les mères crient, les rochers sont émus.
Et puis, il y a, tout à côté de Plougastel, non loin de la roche du Capucin, – qu’on aperçoit après avoir traversé la rade de Brest, – ce dolmen branlant qu’un grand vent agite sans jamais pouvoir le déraciner, des menhirs qui ont peut-être des jambes humaines enfoncées sous la terre !…
En ce pays, il me fut dit l’histoire, plus moderne qu’une légende et conte de vieillard déjà, que je vais vous redire.
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Janic avait juste dix-sept ans. Ni un soleil de plus, ni une lune de moins. Quand on lui demandait d’où il venait, ce qu’il faisait, il vous répondait très sérieusement :
« Je suis né sur la paille, dans une chapelle de Notre-Dame d’Auray, et je fais comme mon frère Jésus : je suis pauvre. »
Il ajoutait avec un peu de honte qu’il mendiait de temps en temps.
Janic avait de grands yeux bleus, vagues, pleins de malheur. Il était vêtu de grosse toile usée. Ses cheveux blond pâle et longs flottaient dans le vent sans avoir connu un seul chapeau depuis qu’ils poussaient : Janic n’était pas né coiffé, lui !…
L’enfant s’était senti triste depuis qu’il s’était senti vivre. Il allait par les routes et les villages, faisant le plus de chemin possible pour oublier. Oublier quoi ? Mon Dieu ! qu’il y a au monde des gens qui demeurent. Rester en présence d’une maison, d’un foyer, quel supplice pour ceux qui n’ont ni foyer ni maison !
Janic marchait. Il se nourrissait de pommes et de châtaignes à la saison. Au printemps, il gardait les vaches, et on lui donnait du lait caillé. Le soir, il dormait importe où. Avant de s’endormir, il répétait : « Notre-Dame d’Auray, ayez pitié de moi ! » Souvent, il ne prononçait que la moitié de son invocation : il tombait sur l’herbe ou sur la paille : « Notre-Dame d’Au… » et il partait pour le pays des anges. La bonne Dame entendait le reste, car elle ne manquait pas de prendre la tête de son protégé sur ses genoux célestes, de lui fermer les yeux de sa main douce et de lui semer des rêves sur le front. Le matin, il s’éveillait aux cris des alouettes, encore tout ébloui de ses songes. Mais la Vierge s’en allait avec eux : Janic se retrouvait seul.
« C’est dur, de vivre ! » disait-il.
Et il se remettait à marcher, marcher jusqu’au soir.
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Cette lande, oh, quelle tristesse, quel désert ! Une longue plaine couverte d’un voile de bruyères roses, violettes au déclin de l’horizon. Au milieu de la lande, une pierre levée, une pierre effrayante ! Un fantôme, et un fantôme solide. Un revenant en plein jour, qui s’était fait rocher pour qu’on le pût mieux voir, c’est-à-dire la peur atroce et analysable. Ordinairement, la peur ne peut pas se voir ; celle-ci, on pouvait la toucher !…
Janic se signa et, bravement, se mit en route à travers les bruyères. Il allait entre une immensité rose et une immensité bleue. Au-dessus de lui, le soleil d’août, œil ardent, lui brûlait le visage. Devant lui se dressait le menhir menaçant comme le bras d’un géant. Pauvre Janic ! Il ne voulait pas s’arrêter. Il se dirigeait vers une paroisse, afin d’y trouver du pain et un gîte. Il arriva tout près de la pierre, la tourna en se signant une seconde fois. Puis il demeura interdit. Accroupie au bas du menhir, une fille maigre et brune grattait la terre avec ses ongles.
« Que fais-tu là ? demanda le geste étonné de Janic, car il se sentit soudain mal au cœur, comme si la fillette eût été un malin esprit.
Elle se leva, secoua sa jupe, ses haillons remplis de sable.
« Tais-toi ! fit-elle en mettant un doigt sur sa bouche. Le père Yvon m’a dit qu’à la troisième heure du jour, le trou près d’être fini et quelque passant, muet, j’aurai le trésor. Mais, dam ! il faut m’aider à le finir, et sans parler : mon trésor est au fond. »
Janic, ébahi, se garda de souffler mot. La croyance, en Bretagne, c’est la brise qui vient du large : elle vous pousse en avant. Il regarda un moment la fillette avec anxiété. Elle le comprit :
« Je m’appelle Jeanne, » dit-elle.
Le garçon inclina gaiement la tête. Cela signifiait :
« Et moi, je suis Janic !
– On ne se connaît pas, mais c’est égal, on s’entend de suite, continua-t-elle dans leur patois incohérent. Tu ne dois pas être riche : il y aura du trésor pour toi. Moi, j’ai seize ans vienne le prochain Pardon. Je garde les vaches. Je n’ai pas de parents. On m’a dit que, sous cette pierre, je trouverais un sac d’or : le père Yvon le sait… Il faut que ce soit une innocente qui le cherche. Voilà un mois que je creuse tous les jours un peu… Tu es là : tiens, prends la pioche ! »
Elle lui donna une pioche qu’elle avait cachée sous la bruyère. Ses yeux noirs rayonnaient. Elle était jolie, cette innocente, avec ses haillons poudreux, sa foi étrange !
Janic dit intérieurement :
« Notre-Dame d’Auray, que je voudrais avoir une sœur pareille à Jeanne ! Que je suis content de m’appeler Janic et de trouver un trésor ! »
Il brandit sa pioche. Mais qu’elle avait donc travaillé, la petite ! Autour du menhir, il y avait une véritable fosse. Ils y descendirent pour déblayer la terre et les racines. Janic y allait de bien bon cœur. Il ne disait rien, se résignant à son rôle de muet. L’innocente, elle, parlait pour deux :
« Du courage, mon gars ! Sainte Vierge, voilà la pierre qui tremble ! Attention !… Par ici, par ici !… Sainte Vierge, ça va reluire tout à l’heure dans ce trou !… »
Janic était exténué. Elle lui prit le bras et le fit asseoir. Tous deux, blottis à l’ombre, les pieds pendant dans la fosse, se mirent à causer, elle tout haut, lui par signes. Ah ! l’envie lui prenait bien de répondre ; mais il songeait au trésor, et ouvrait de grands yeux pour se faire comprendre.
Enfin, n’y tenant plus, il lui secoua les mains, le fichu, les cheveux. Elle riait. Lui aussi. Que cette innocente était donc gentille ! Il n’en avait jamais vu de jolie comme celle-là. Son cœur se mettait à battre, battre… Ah ! Notre-Dame d’Auray, il ne battait pas ainsi quand il faisait sa prière !… Le malheur quittait son regard vague. Elle, pensant qu’il allait parler et qu’on ne verrait pas le trésor, lui faisait des mines plus tentantes encore que son babil. Elle lui posa le doigt sur la bouche pour qu’il se tût. Trop tard : Janic se dégagea et l’embrassa de toutes ses forces, en s’écriant :
« Jeanne, je me nomme Janic. Quand nous aurons le trésor, nous nous marierons ! »
Ils regardèrent alors piteusement à leurs pieds : hélas ! en fait de trésor, ils n’avaient encore découvert que l’amour !
Trois heures sonnaient à la paroisse voisine. Les tintements passèrent comme une plainte au-dessus de la lande. Le menhir, rongé à sa base, s’ébranla tout à coup, s’abattit sur les deux enfants et les écrasa…
*
Et quand des paysans repoussèrent la pierre, ils ne purent distinguer Jeanne de Janic, tant ils étaient défigurés. Cependant, ils virent que beaucoup de cheveux noirs étaient restés collés aux lèvres de l’adolescent blond. Ils en conclurent avec terreur que la pierre avait puni les deux amoureux dans leur péché.
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(Rachilde, in Le Scapin, deuxième année, n° 8, deuxième série, décembre 1886 ; « Au Bord de la mer, » gravure sur bois d’A. Marie pour En Congé de Zénaïde Fleuriot, Paris : Librairie Hachette et Cie, collection « Bibliothèque rose illustrée, » 1874)


