Ce qu’il y eut d’effrayant dans la mort de Chavarande, ce furent, à côté de sa simplicité prouvée par l’autopsie : « décès foudroyant causé par une embolie, » quelques circonstances mystérieuses que certains devinèrent, mais furent tout heureux d’oublier quand le rapport légal leur permis d’être rassurés. J’étais du nombre. Cependant, plus que les autres, je gardai le souvenir des détails horrifiants qui m’avaient frappé, quand j’eus la triste occasion de contempler le corps là où il était tombé. C’était dans le jardin que Chavarande possédait vers Brétigny ; avec plusieurs camarades conviés à déjeuner, je trouvai le pauvre diable étendu sur le dos, au bord d’une pelouse ; ses bras étaient tordus, ses mains crispées, comme ayant voulu au moment suprême étreindre quelque chose ; les yeux, grands ouverts, avaient une expression indicible d’épouvante qui nous glaça tous. Quelle monstrueuse vision leur avait donnée ce regard de fou, cet inoubliable regard que la mort n’avait pas réussi à éteindre ? Autour de la bouche, copiant strictement la forme des lèvres, une tache de couleur indéfinissable apparaissait ; elle était presque pareille à ces teintes corruptrices, dont les cadavres se barbouillent lentement ; vue de près, elle s’entourait d’un sillon bizarre fait, on eût dit, par la corrosion d’un puissant acide. Enfin, près du corps immobile, un guéridon avec des verres et deux chaises de jardin étaient renversés.

Que n’aurait-on supposé sans l’examen légal qui détermina de justes causes ? Tout aurait été permis, sans doute, et notre camarade nous serait apparu comme la victime d’un meurtre bizarre. Mais, devant les affirmations de la science, nous ne pûmes que nous incliner : une embolie ; avait-il succombé à quelque émotion violente ?

Chavarande, mort de peur ! Cette pensée nous eût fait sourire en d’autres temps. C’était un brave et résolu garçon que notre ami, intelligent et doué d’une force de volonté peu ordinaire ; rompu à tous les sports, il avait déjà affirmé sa puissance combative, en corrigeant plusieurs drôles qui avaient eu la mauvaise chance de l’attaquer ; il ne connaissait guère l’émotion, avouant lui-même qu’il ne parvenait pas à trembler quand il aurait pu se le permettre sans honte. Il se disait pourtant un sensitif, mais ses nerfs étaient si merveilleusement domptés qu’ils ne le troublaient jamais de leurs vibrations involontaires.

Malgré cela, Chavarande aurait été maîtrisé par cette force qu’il dédaignait. N’en portait-il pas d’ailleurs tous les stigmates quand on l’avait ramassé ? ces yeux terrifiés, ces bras tordus, pétrifiés par la mort dans un dernier geste d’épouvante ? Quelle peur surnaturelle l’avait donc terrassé ?

Le temps vint, heureusement, nous distraire de ces pensées funèbres. Chavarande fut bientôt oublié par ceux qui l’avaient connu. À quoi bon s’étreindre le cerveau pour deviner l’indéchiffrable ? La vie n’est-elle pas assez tourmentée déjà sans la compliquer d’émotions inutiles ? Je fus sans doute le seul à me souvenir quelquefois de lui, c’est-à-dire à réfléchir aux circonstances mystérieuses de sa fin, car il n’y avait plus que cela qui m’intéressait encore. Je l’aurais pourtant oublié comme les autres, sans une rencontre que je fis.

Je passais, un jour d’été, sur les boulevards. L’air était d’une lourdeur désespérante et du feu semblait couler entre les maisons ; les gens avaient à peine la force de se traîner et ils jetaient des regards envieux sur ceux qui, affalés aux terrasses des cafés, buvaient des boissons fraîches en s’épongeant. J’allais céder à la tentation de la bière, quand, en me frayant un passage, je heurtai brutalement quelqu’un. Comme c’était un homme âgé, d’aspect triste, je lui donnai un vague coup de chapeau. Mais, en le regardant mieux, je fus furieusement étonné. Un nom me vint aux lèvres : « Burgelin » et je le prononçai. L’homme s’arrêta, indécis et me fixa d’un œil troublé ; je le vis hésiter, puis faire mine de passer outre, mais je le pris par le bras et il dut se résigner à ma rencontre.

En contemplant ce camarade imprévu, je fus saisi de mille stupéfactions. Était-ce là ce Burgelin que j’avais connu autrefois, beau, élégant, plein de distinction et de morgue ? Dans cet homme aux cheveux gris, à la barbe mal faite, aux joues creuses, aux vêtements fripés, sans grâce, à la cravate nouée de travers, aux souliers sales, il n’y avait plus rien du brillant ami de Chavarande, élevant l’art de se bien vêtir à la gravité d’un dogme. Encore un pauvre diable qui avait subi ce qu’on appelle des revers. Décidément, j’avais eu tort de l’arrêter ; n’allait-il pas me raconter les tristes étapes de son infortune et finir par me taper ?

Comme il ne parlait pas, j’engageai la conversation au hasard.

« Que devenez-vous donc, mon cher ? lui dis-je. Nul ne vous voit plus à Paris. »

Il répondit d’une voix basse, hésitante :

« Je n’y vais que très rarement ; je ne bouge presque plus de mes terres. »

Mes terres ! La fortune ne l’avait donc pas méprisé ? Alors, pourquoi ces apparences de détresse, ces vêtements minables, cette allure humiliée et souffreteuse, cette voix tremblante qui n’osait pas s’enfler, comme celle d’un mendiant ? Malgré sa résistance, je le fis asseoir à une table et nous bûmes.

« Il y a bien longtemps que vous nous avez quittés, continuai-je. N’est-ce pas depuis la mort de ce pauvre Chavarande ? »

Il eut un geste brusque qui renversa de la bière sur ses vêtements. Il pâlit et ses yeux s’épouvantèrent ; pendant quelques secondes, il me fixa avec crainte ; je voyais ses mâchoires trembler légèrement.

« Pourquoi me dites-vous cela ? demanda-t-il enfin.

– Je ne me trompe pourtant pas, répliquai-je. Depuis que notre pauvre ami a disparu, personne ne vous a rencontré. »

Tout en parlant, je m’étais brusquement souvenu de certains détails peu à peu oubliés. Burgelin, l’intime compagnon de Chavarande, avait passé la nuit à Brétigny, au moment de la mort de notre camarade. Cependant, quand nous avions trouvé le corps inanimé, le compagnon fidèle était resté invisible ; nul ne devait le voir par la suite, pas même aux obsèques. Cette absence inexplicable nous avait frappée et peut-être que, sans la conclusion formelle du médecin-légiste, nous aurions eu de fâcheux soupçons.

Et voilà qu’après plusieurs années, au seul nom du mort, Burgelin se troublait. Cela me parut louche et j’insistai sur les mots, à plaisir.

« Pauvre Chavarande ! Cela ne vous a pas intrigué, sa mort si soudaine, si mystérieuse ? Lorsque j’y pense, je ne veux pas croire qu’un accident banal en ait été la cause. Ah ! si on avait voulu chercher… »

Mon compagnon ne répondit pas ; il buvait à petites gorgées, feignant de m’entendre à peine. Il ne me regardait même plus, mais je voyais bien le petit frisson qui trottait sous sa peau.

« Eh bien ! Burgelin, dis-je, vous ne parlez plus ? »

Il parut revenir à lui et me regarda avec angoisse. Puis, brusquement, il se leva et m’empoigna par le bras.

« Venez, dit-il ; c’est à mon tour de vous parler de Chavarande. »

Il avait perdu son allure lasse de vieil homme pauvre et il marchait à grands pas, m’entraînant à ses côtés, pareil à un prisonnier. Des gens nous regardèrent passer, ahuris.

Enfin, dans une rue plus tranquille, il me lâcha et, sans me regarder, fixant quelque chose dans l’espace, il parla, n’attendant même pas mes premières paroles.

« Vous avez dû vous dire : « Pauvre Burgelin ! » en me rencontrant. J’ai beaucoup changé, je crois, mais ce qui s’est le plus transformé en moi, nul ne peut le voir. Je m’habille mal aujourd’hui, mais je m’en moque ; cela n’a plus d’importance. Ce que j’étais autrefois, c’est à peine si je m’en souviens ; ce que je suis, je n’y pense pas. Mais ce que je serai demain me torture. Vous ne pouvez pas comprendre, c’est vrai ! Je trouve tout naturel que vous m’ayez pris pour un déchu ; tous mes compagnons d’hier auraient eu la même pensée en comparant l’homme que je suis avec l’homme que je fus.

Vous avez dû voir que je ne tenais pas à vous rencontrer. Si j’avais pu vous fuir, je l’aurais fait avec joie, mais le hasard m’a forcé à demeurer. C’est lui sans doute qui vous a fait parler de Charavande, et vous vous êtes aperçu que ce nom me troublait. C’est encore vrai ! Cependant, vous ne pouviez deviner pourquoi et vos allusions sont restées des choses mortes.

C’était moi, l’intime de Chavarande. Seul, je le connaissais parfaitement ; il ne se gênait pas pour me charger de toutes ses confidences. Son caractère volontaire et têtu s’accordait bien avec le mien, un peu indifférent et si tranquille ; je n’avais guère de soucis, dans ce temps-là, que ceux de l’élégance. La couleur d’une cravate m’intéressait plus que la profondeur d’un sentiment ; la forme d’un veston me retenait davantage que la curiosité d’une idée. »
 

(À suivre)

 
 

 

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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 943, vendredi 23 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)