Dès le premier jour de son arrivée à l’atelier, Jean Colza, envoyé par son département, parut une brute. Sa tête épaisse était enfermée de toutes parts dans un poil divergent. Ses yeux attentifs demeuraient immobiles sous un front obstiné. Son premier dessin fut désastreux. Le maître illustre qui corrigeait, s’assit sur le tabouret d’où l’élève venait de glisser avec une hâte respectueuse, regarda le modèle, regarda le papier, se mit à rire silencieusement et, sans mot dire, passa au voisin. Aucun sentiment ne passa sur la face obscure de Jean Colza. Il dessina ainsi deux ans, sans faire aucun progrès ; sur quoi on l’engagea à peindre.

Un matin, il apporta à l’atelier une nature morte qui étonna tout le monde. C’étaient des pommes rouges de gelée, à six sous la livre. Elles sortaient à demi d’un cornet de papier gris, d’où quelques-unes avaient roulé sur la table en bois blanc. Il y avait là-dessous vingt séances obstinées. Jean Colza reçut des compliments. Il apporta successivement une mandarine près d’un verre de vin rouge, un artichaut près d’une terrine de grès jaune, et un hareng saur pendu avec le masque de Beethoven. Il exposa. Il vendit. Il avait trouvé sa voie.

Il avait pour atelier un hangar de la rue Vercingétorix, chauffé par un poêle de corps de garde ; les murs gris étaient écaillés de taches blanches où le plâtre paraissait ; le sol était de terre battue. Il y avait là des chevalets en bois blanc, à demi disloqués, des tabourets crevés, une table chargée de chiffons à couleur, de pipes, de tubes, de fioles ; et, d’un paquet éventré de tabac, les pinceaux s’élevaient pressés du col d’un pot de grès. Jean Colza peignait des laitues, des oignons, des fruits communs et des nourritures pauvres. Il n’était pas de ces romantiques qui recherchent les ciboires, les verres de Venise et les colliers de perles. Non qu’il les méprisât ; il n’y avait jamais pensé : avec un rouget, un morceau de fromage et le pli d’un torchon, il composait des tableaux qui ne l’intimidaient pas. La renommée s’établit de la conscience de son travail, et du sérieux de son œuvre. On loua la qualité de ses camemberts ; unique à grumeler le zeste d’un citron, on raconta que quand il faisait tourner le vert sombre d’un demi-setier, sa toile paraissait en verre, et le verre en carton. Un critique salua avec éloquence cet art né du peuple, fait de la vie populaire, cette véritable peinture d’une démocratie consciente. Jean Colza devint un symbole, une idée littéraire ; on donna un banquet en son honneur, et il fut invité à l’Élysée.

Et alors l’ambition lui vint. Il rêva les honneurs. Il eut honte du fromage et du demi-setier. Il voulut, comme les autres, faire ce qu’il n’avait pas fait. Il envia ceux qui déploient sur de glorieux nuages des figures allégoriques ; et il décida d’exposer un nu grandeur nature, sur un fond fait avec du blanc et du noir.

Il ruminait ce projet, un matin, en faisant sa palette, quand on frappa à la porte. « Pas besoin de modèle ? » dit une grande fille mince. Elle était, elle aussi, noire et blanche, avec des yeux bleus, un ruban dans les cheveux, un chapeau fécond en plumes et en agréments divers, un boa roulé autour du cou, une jaquette bleue et une petite jupe à carreaux. « Montrez-vous ! » dit Jean Colza. La fille émergea nue d’un tas compliqué de linges et de vêtements, et elle vint, en se balançant, jusque devant le poêle. Là, elle hancha, et mit une main derrière la nuque. « Tournez ! » dit Jean Colza. Elle pivota, de façon à soumettre à l’œil cligné du peintre le revers de son anatomie. Elle resta un instant cambrée, puis changea d’aplomb, et de son corps décrivait ainsi des figures diverses. « Pouvez-vous tenir cette pose ? dit Jean Colza. Nous allons travailler. »

Il prit une toile de quarante, et, sans parler, il commença à peindre. Il traça légèrement l’arabesque du corps. Du double talon rose jaillissaient la cheville étroite et le mollet courbé. L’un des jarrets tendu était rond et brillant, l’autre enfermait un creux d’ombre entre deux tendons. Le dos, vigoureux, se modelait dans la nacre ; une omoplate dessinait son rudiment d’aile ; la nuque dorée fuyait sous les cheveux ; et un bras levé achevait, par des laques roses, ces couleurs enchantées.

« Repos, » dit le peintre. Le modèle, d’un pas souple, dégingandé et muet, vint se chauffer. Puis elle s’approcha de la toile ; elle vit en mouchetures légères s’esquisser le geste de sa forme ; et, par places, ces mouchetures accumulées se pressaient déjà en noyaux lumineux.

La seconde reprise marcha mal. « Bon Dieu, disait Jean Colza, que c’est difficile de dessiner une figure quand on en a perdu l’habitude ! » Il se souvint confusément que Michel-Ange commençait par dessiner le bassin. Il se mit donc à préciser les hanches, les reins luisants et lisses, et les masses de muscles jeunes et roses qui y étaient suspendues. Tout en peignant, il faisait des réflexions de peintre, et méprisait le bourgeois : « On croit, disait-il, que tout ça sert à s’asseoir. Pas du tout ; ça sert à se tenir debout. C’est le ressort et le contrepoids. » Et il se rappelait cette phrase d’un cours d’anatomie : « Tout ce qu’on dit sur la sublimité de l’attitude de l’homme, seul être qui regarde naturellement les astres, revient à dire que c’est un singe qui a des fesses. » Il peignait cependant dans le sens de la forme, arrondissait, reprenait un accent, balançait des contours, comparait des volumes. Les jambes lui parurent mal attachées ; un coup de torchon les effaça ; un autre enleva l’esquisse du dos et de la tête, et quand, au repos de onze heures, le modèle vint voir « où ça en était, » il ne restait plus, au centre de la toile, que le centre même, bien modelé, de sa personne.

On eût dit un fruit étrange et merveilleux, et Jean Colza se souvenait de tant d’autres fruits qu’il avait peints ; les murs en étaient garnis ; sa palette même, chargée de cadmium et de laque, les rappelait. Il recommença à peindre, mais les difficultés renaissaient à chaque instant ; il n’avait plus l’habitude des lignes flexibles et mêlées par quoi s’enchevêtrent les muscles. Il évoquait les courbes fermes et simples que la nature a données aux produits de la terre ; et l’habitude de ces courbes l’empêchait d’assouplir la forme vivante. Il barbotait en grognassant. Il maudissait sa main trop habile à peindre les citrouilles. Les veines bleues qu’il apercevait lui rappelaient le réseau gris blanchâtre qui se forme sur leur surface. Il dorait trop la peau. Il n’avait plus l’usage de gris si roses et si délicats. Il s’impatientait. Cependant, le modèle, qui lui tournait le dos, faisait de temps à autre une réflexion : « Pas, disait-elle, que j’ai les jambes longues ? – Oui, oui, » faisait-il sans l’écouter. Il s’était mis soudain à peindre avec fureur ; et maintenant sa main glissait, volait. Il fouettait sans hésiter de sa brosse le cadmium orangé, le rouge de saturne, le vert émeraude. Il allait, il allait… Midi sonna et la cloche d’une usine prochaine retentit. « C’est tout, » fit-il. Mais quand le modèle, sa chemise à la main, vint de nouveau regarder où en était le tableau, aucune trace de sa forme ne subsistait plus sur la toile ; elle vit, avec une stupeur indignée, que Jean Colza, emporté par l’habitude, avait peint un potiron.
 
 

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(Henry Bidou, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-quatrième année, n° 11770, mardi 19 janvier 1909 ; in Le Progrès, journal républicain quotidien, cinquantième année, n° 18012, lundi 23 août 1909. Pieter Willem Romenij, « Nature morte à la citrouille, » huile sur panneau, sd)