C’est parce que j’ai souvent trouvé la compagnie des fous plus intéressante que celle des hommes sensés que je promis au docteur Lewthwaite d’aller voir Thomas Iles.

De sorte qu’un mois avant la mort de ce dernier, il me fut possible de reconstituer ce que je crois être l’histoire, ou plutôt la tragédie, vécue par Thomas Iles et son ami Dykes.

Le drame commence véritablement à l’achat d’une nouvelle bouilloire par Mme Dykes. Les bouilloires ont été la cause de nombreux changements sur la face du monde ; l’exemplaire dont nous allons parler ne coûta pas plus d’un shilling et trois pence, et sa solidité, quand on l’acheta, paraissait être à toute épreuve. Un samedi 13 février, Mme Dykes recevait chez elle cinq de ses amies et elle demanda à son mari, qui dormait paisiblement au premier étage, de venir faire le thé.

Henry Dykes grogna, descendit l’escalier bruyamment, emplit d’eau la bouilloire et la mit sur le gaz. Cette tâche délicate et dangereuse remplie avec succès, il rentra dans sa chambre, pour attendre l’ébullition de l’eau. Tout à coup, une violente explosion, suivie des cris apeurés des femmes, mit brusquement Henry sur ses pieds ; il descendit les seize marches à la fois, entraînant avec lui une demi-douzaine de tringles de tapis, et fit au rez-de-chaussée une entrée plutôt sans dignité. Il n’eut pas besoin de demander ce qui se passait : sa femme et ses cinq amies étaient dans la cuisine, pâles et bouleversées. Sur le parquet, les restes de ce qui avait été une bouilloire neuve étaient éparpillés, mais ce qui frappa le plus Henry, c’était l’absence presque absolue d’eau. Au lieu des flaques qu’il pensait trouver, il n’y avait sur le réchaud, par terre et dans ce qui restait de l’ustensile, que des blocs de glace. Henry n’en revenait pas.

Une idée germait lentement dans son cerveau : il venait d’arriver un événement étrange, hors de l’ordinaire, et cela l’ennuyait. Le morceau de glace qu’il avait ramassé se mit à goutter sur le réchaud, et le sifflement de l’eau qui se vaporisait eut pour effet de rendre à Mme Dykes l’usage de la parole. Elle ne voyait dans cet incident qu’une plaisanterie de son mari, et elle fit tous ses efforts pour en rire, à cause de ses invitées.

Mais le soir, elle ne permit pas à Henry d’oublier ce qui s’était passé ; il protesta en vain de son innocence et jura qu’il n’était pas responsable de l’affaire. Il avait vaguement l’idée (les idées d’Henry étaient toujours assez vagues) que sa femme était injuste envers lui. Il prit son chapeau et s’enfonça bravement dans le brouillard londonien, que justifiait d’ailleurs la saison. Plongé dans ses pensées, il marchait, droit devant lui, et se trouva tout à coup rue Orpington, devant la maison qu’habitait son ami Thomas Iles. Il résolut de raconter à celui-ci ses ennuis, car nul mieux que Thomas ne saurait expliquer les événements qui avaient troublé l’après-midi de ce samedi : Thomas était très versé dans les éléments des sciences ; de plus, comme il lisait toutes les revues scientifiques qu’on trouve dans les bibliothèques publiques, il pourrait certainement tirer Henry de son incertitude, car Henry était sûr que le phénomène était explicable.

Mais il lui fut plus difficile qu’il ne pensait de persuader son ami de la véracité de son histoire. Vers minuit, Thomas Iles commença de perdre du terrain : d’ailleurs, les anxieuses instances d’Henry le priant d’éclairer cette affaire anéantirent les derniers soupçons qu’il aurait pu garder.

Regardant fixement Henry, il dit enfin :

« Conçois-tu, Dykes, que le sort t’a donné un pouvoir qu’on ne rencontre qu’une fois sur cent milliards – peut-être sur mille milliards – de fois ? »

Mais Henry ne fut pas touché. Des nombres si élevés avaient pour lui bien peu de sens.

« Ce n’est qu’une affaire d’atomes, continuait Iles. Tu sais que tout est composé d’atomes ; quand on fait chauffer de l’eau, tous les atomes qui la composent sont mis en mouvement, comme nous disons, nous autres savants ; enfin, quand les atomes ont pris une certaine position, l’eau est bouillie. C’est la même chose quand on fait geler de l’eau : les atomes sautent en tous sens, et quand ils sont dans la position convenable, l’eau devient glacée. Donc, quand tu mets l’eau sur le gaz, il y a bien peu de chances que les atomes se placent de façon à transformer le liquide en glace. Je te l’ai dit, ajouta-t-il en devenant de plus en plus enthousiaste, cela ne se produit qu’une fois sur des milliards et des milliards de fois, et c’est toi qui as amené ce résultat. »

Henry voulut prendre son chapeau, mais Iles continuait :

« Sais-tu bien qu’en frappant du poing sur un mur en briques, tu pourrais faire traverser le mur par ta main, si tu pouvais échanger tes atomes avec ceux du mur ? »

Henry, matérialiste, était incapable de suivre son ami dans ses théories, pas plus qu’il ne comprenait ses paroles. De plus habiles que lui auraient peut-être fait de même ; aussi, prenant son chapeau, il remercia Iles et s’enfonça de nouveau dans le brouillard. Il inclinait à traiter sa visite à son ami comme une perte de temps. Une seule opinion l’emportait chez lui : c’est qu’il n’était pas coupable de l’explosion de la bouilloire. Quand il regagna sa demeure, Mme Dykes était déjà couchée ; puisqu’il n’y avait guère d’autre décision à prendre, il suivit cet exemple. Mais le sommeil ne voulait pas venir. Pour la centième fois, il repassait en son esprit les événements de la journée : ce qu’avait dit Thomas, l’inanité absolue de la vie si l’on ne sait pas ce qui peut arriver lorsqu’on met sur le gaz une bouilloire pleine d’eau. Et l’histoire du mur : on frappe un mur, on combine nos atomes avec ceux du mur. Peut-être avait-il, à son insu, influé sur les atomes de l’eau, cet après-midi. Cette idée lui plaisait, et il examinait tous les côtés de la question. Pourquoi se contenter de cogner le mur ? Il faudrait essayer de passer au travers. Il serait amusant, par exemple, de savoir ce qui se faisait dans la maison voisine. Une telle faculté ne conférait-elle pas à celui qui la possédait un pouvoir illimité ? Plus besoin de payer pour assister au spectacle ou à un match de football, il suffirait d’entrer, de marcher à travers les murailles. C’est ce qu’il ferait, bien sûr.

Henry se mit à rire et se retourna dans son lit. Au bout de trois minutes, il changea encore de position. Quelle idée saugrenue que celle de passer à travers les murs ! Henry quitta son lit et tourna le commutateur, au risque d’éveiller sa femme, qui dormait profondément. Il se dirigea vers le mur et le tâta. La cloison paraissait bien dure, et la couleur verte qui la recouvrait n’avait rien d’attirant. Mais lorsqu’un être humain dépourvu d’imagination commence à en avoir, il est inutile de l’arrêter.

Une obsession s’emparait à présent de Henry Dykes. Il recula de trois pas et s’avança vers le mur, mais, au moment critique, son courage l’abandonna, et il étendit les mains en avant comme pour se protéger. Il essaya de nouveau, mais en vain, car il ne réussit qu’à se cogner les pieds, ce qui l’arrêta net.

« Cela demande, se dit Henry, du courage, de la décision et de la volonté.  »

Fermement, il recula pour la dixième fois, ferma les yeux et s’approcha de la cloison. Cette fois-ci, ce furent ses genoux qui reçurent le choc. Il rouvrit les yeux ; à sa vue s’offrait une chambre ressemblant étrangement à la sienne, mais il n’en fut pas du tout surpris. Il regarda à ses pieds, mais ne put voir que deux ou trois de ses orteils sortant du mur, au ras du parquet. Il essaya de pousser tout son corps en avant, mais quelque chose l’en empêchait ; il pensa que c’était son pyjama, mais avant d’avoir pu analyser ses sensations, il entendit un cri perçant et entrevit un visage qui disparut sous les couvertures d’un lit ; un livre, qu’on était en train de lire, tomba avec bruit. Henry retira en hâte sa tête… et ses pieds.

Le cri poussé par l’occupant de la chambre contiguë à la sienne avait sans doute éveillé Mme Dykes, et celle-ci, ignorant le véritable motif de l’interruption de son repos, demanda à son mari s’il se rendait bien compte de ce qu’il faisait. Le pauvre homme murmura quelque excuse qui fut sans doute jugée convaincante par son épouse, car, après avoir marmonné, Mme Dykes se rendormit. Henry éteignit la lumière et regagna son lit, mais le sommeil se refusait de plus belle à venir ; trop de pensées se heurtaient dans la tête de l’expérimentateur.

« Pourquoi, se demandait-il, pourquoi seule ma tête a-t-elle traversé le mur ? » Dans le présent état de son esprit, il ne lui venait pas à l’idée que c’était une chose qui sortait de l’ordinaire, que de pousser sa tête à travers un mur en briques sans en ressentir les effets. Il supposait seulement qu’il n’avait aucun pouvoir sur les atomes de son pyjama : voilà pourquoi ce vêtement se montrait réfractaire. Cette constatation l’ennuya ; c’était un nouveau problème qui se posait. Faudrait-il, pour entrer gratis au théâtre, se déshabiller à la porte et apparaître à l’intérieur en maillot de bain ?

Il se demanda ensuite si la présence d’un papier de tenture ferait obstacle, et encore, comment il se faisait qu’il perçât la muraille si aisément ? Tout cela était si embarrassant. Il s’endormit enfin lorsque les premières lueurs de l’aube filtrèrent par les persiennes.

Une heure plus tard, il se leva. Il se souvenait clairement des événements de la nuit, mais il crut fermement qu’il avait rêvé. Il se mit à rire tout haut, et par là réveilla sa femme.

Il fut inquiet pendant tout le temps que dura le petit déjeuner. Avait-il rêvé ? Dans la clarté au matin froid, la pensée qu’il avait marché à travers un mur pour vérifier une théorie n’était pas très alléchante. Cependant, il ne devait pas rester longtemps dans le doute.

M. Gilman, son voisin, fit au ménage Dykes une courte visite aussitôt après le déjeuner ; il venait prier Mme Dykes d’aller voir sa femme. Cette dernière, le soir précédent, était demeuré très tard au lit – une mauvaise habitude à laquelle il était tout à fait opposé – et elle avait eu une espèce d’attaque : elle avait cru voir une tête humaine sortir du mur.

Ici, M. Gilman se mit à rire nerveusement : sa femme prétendait avoir reconnu les traits de M. Dykes. La pauvre femme, pensait-il, était sans doute très fatiguée ; il allait l’envoyer se remettre à la campagne. Mme Dykes se hâta de se rendre auprès de sa voisine.

Ce fut alors que Henry Dykes griffonna quelques mots à son ami Thomas. Ce billet est venu depuis en ma possession. On y lit : « Cher Tom, le charme a opéré : il faut croire à ce qu’on voit de ses propres yeux. Aussi, si tu veux bien venir me voir, je te montrerai ce qu’il en est. — Sésame Dykes. »

Quand Thomas Iles fut venu, le soir même, Henry lui narra en détail les événements de la nuit précédente, en insistant sur la vision de Mme Gilman.

Enfin, Thomas vit clair : Henry avait rêvé le tout ; son rêve lui avait été suggéré en premier lieu par quelque article oublié qu’il avait lu, et ensuite par un cri venu de la maison voisine. Henry essaya en vain de faire comprendre à son ami qu’il disait la vérité, qu’il savait qu’il n’avait pas rêvé, qu’il était impossible qu’il eût rêvé ; Thomas demeura sceptique.

Henry commença de perdre son flegme, peut-être excusable en cela à cause des épreuves qu’il avait subies. Son visage était blême, et il se tordait les mains.

« Je vais bien te faire voir si je mens ! » gronda-t-il, et il se mit à se dévêtir.

Thomas prit peur. Un malheur quelconque avait sûrement frappé Henry qui, sans aucun doute, perdait la tête. Iles se demanda s’il ne ferait pas bien d’enfermer son interlocuteur pendant qu’il irait chercher un médecin, mais la pensée que Henry se jetterait contre le mur le fit hésiter.

Dépouillé de tous ses vêtements. Henry, furieux, regardait son ami :

« Ainsi, je suis un menteur, n’est-ce pas ? ]e ne connais pas la différence entre un rêve et la réalité ? dis-tu. Je suis fou, crois- tu ! Eh bien ! je vais te faire voir si je suis fou ! »

Thomas, horrifié, regardait Dykes s’avancer vers le mur. Involontairement, il fit un pas pour saisir Henry et l’arrêter, mais, à sa stupéfaction et à sa terreur, son ami disparut à ses yeux… et se fondit dans la muraille.

Le sang se glaça dans les veines du malheureux spectateur ; il entendit claquer une porte au loin ; un son de trompe d’automobile retentit au croisement des deux rues, mais il entendit aussi un cri étouffé, comme si ce cri venait du plus profond des briques de la cloison. À ce moment, Thomas recouvra l’usage de ses membres, et il se précipita vers le mur.

Iles déchira la tenture jusqu’à une hauteur d’environ six pieds ; derrière le papier, le plâtre était intact. De la main, Thomas frappa le mur ; celui-ci sonnait plein. Une sueur froide envahit le pauvre homme, car, à ce moment, il se demanda ce qu’il y avait de l’autre côté du mur, et il se souvint tout à coup, avec horreur, que la maison qu’habitaient les Dykes formait l’angle d’une rue ; et le mur qu’avait traversé Henry était un mur extérieur. Trente pieds plus bas, se trouvait l’asphalte du sol de la cour.

Thomas fut la dernière personne qui vit Henry Dykes. Il ouvrit la porte. La cour était vide.

Mme Dykes et Mme Iles trouvèrent Thomas une heure plus tard dans la chambre de Henry, joyeux et se parlant à lui-même. Il tenait en main une barre de fer avec laquelle il avait démoli le mur. Quand les deux dames entrèrent, Thomas les regarda et se mit à rire d’un rire de dément, en poussant des cris terribles. Sa femme s’évanouit.

Thomas, se baissant alors, ramassa une brique, l’éleva au-dessus de sa tête, et cria à Mme Dykes terrorisée :

« Vous voyez cette brique, madame ; eh bien ! c’est votre mari ! »
 
 

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(Eric S[amuel] Ambrose, traduit de l’anglais par Irène Robert, « Nos Contes d’action, » in Dimanche-Illustré, quatorzième année, n° 673, dimanche 19 janvier 1936 ; « Notre Conte, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2706, mercredi 17 août 1955. « Beyond the Wall » a été publié dans The Evening Standard, le 2 novembre 1932, illustré par Mendoza ; la nouvelle a ensuite été reprise en volume dans l’anthologie The Evening Standard Book of Best Short Stories, 1933)

 
 

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☞  Cette nouvelle a très probablement inspiré « Le Passe-muraille » de Marcel Aymé, paru en préoriginale sous le titre : « Garou-Garou, » dans Lecture 40, nouvelle série, n° 5, vendredi 15 août 1941, avant d’être repris dans le recueil éponyme chez Gallimard en 1943.
 
 

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MARCEL AYMÉ : GAROU-GAROU

 

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(Marcel Aymé, in 7 Jours, grand hebdomadaire d’actualités, n° 67, dimanche 15 février 1942. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)