« Ayant épuisé mon esprit à ces futilités du costume, je m’abandonnais volontiers au caractère des autres ; je recevais leurs impressions, elles devenaient les miennes – ; je sentais par leurs sensations ; je voyais la vie par leurs yeux, comme on regarde un paysage avec deux jumelles. Chavarande, surtout, avait cette amicale influence sur moi. Je ne sais si vous avez connu toutes ses manies ? Le hasard des lectures l’avait conduit à s’occuper de magnétisme ; il s’était découvert un tempérament parfait de médium et, après bien des enfantillages et des tâtonnements, il était arrivé à diriger sa volonté sur les autres comme le faisceau lumineux d’un phare.

Il n’abusait cependant pas de ce pouvoir étrange ; il était même, j’en suis sûr, un peu effrayé de cette puissance dont il ignorait les causes, pareil à un enfant qui aurait entre les mains une arme terrible, mais inconnue. Il n’osait pas non plus s’en servir sur les autres : il avait peur de leurs sarcasmes. Chavarande, l’insouciant et gai Chavarande devenu médium, il y aurait eu de quoi rire, n’est-ce pas ? J’étais donc le seul à le savoir, et je me prêtais assez volontiers à ses fantaisies.

Un jour, pourtant, il s’en vanta devant quelqu’un. Nous étions trois à déjeuner, lui, moi et une drôle de petite bonne femme qui était pour le moment sa maîtresse. C’était une gentille compagne, blonde et frêle, assez nerveuse, mais têtue comme un bourrin d’Auvergne. Elle s’appelait, je crois, Marpha.

Chavarande lui ayant demandé quelque chose, elle refusa en riant ; notre ami insista, elle fit résistance de plus belle, passant de l’amusement à la rosserie. Vexé, Chavarande enfin la laissa, non sans lui dire que c’était par bonté d’âme et que s’il l’avait voulu, elle aurait obéi, malgré tout. Il n’en fallait pas davantage pour stimuler la curiosité de cette enfant. Incrédule, elle demanda des explications, puis, quand je les lui eus fournies, des preuves. Notre ami refusa d’abord ; il regrettait d’avoir parlé, car il ne lui plaisait guère de dévoiler son mystérieux pouvoir à cette poupée. Mais Marpha ne savait pas céder. Elle nous ennuya si bien qu’on dut lui obéir.

Je me résignai donc à mon rôle de sujet et Chavarande fit les passes accoutumées…

Quand je repris ma liberté, j’aperçus d’abord Marpha. Elle me regardait avec des yeux drôles, étonnés et amusés aussi. Un sourire flottait sur ses lèvres.

« Très bien, monsieur le sujet, dit-elle en riant, vous avez parfaitement obéi. Mais je suis encore un peu incrédule, et ce n’est pas parce que je vous ai vu faire vos tours que je dois croire. Pourtant, si vous obéissez au dernier ordre de votre ami, j’aurai le bec cloué.

– Quel ordre m’as-tu donc donné ? demandai-je à Chavarande qui sourit.

– Je ne puis te renseigner, affirma-t-il. Mais aie confiance en moi, tu ne t’en plaindras guère.

– Oui, oui, cria joyeusement la jeune femme, il ne faut rien lui dire, sinon je croirai, moi, que vous êtes de mèche tous deux.

– Alors, je me résigne, » dis-je en m’inclinant devant Marpha qui riait toujours et me regardait avec une insistance faite pour ne pas trop me déplaire. Cette petite blondine avait l’air absolument de m’évaluer en tant qu’homme, et le voisinage de Chavarande ne la gênait pas pour me convier de ses coups d’œils significatifs.

Bien entendu, nous parlâmes encore de la suggestion et Marpha, tout en admirant le pouvoir de son amant, ne put cacher qu’avec elle Chavarande en aurait été pour ses frais.

« Je suis trop volontaire, dit-elle, pour m’asservir aux caprices d’un autre et votre fluide, mon cher, s’userait contre moi, comme de la fumée sur une roche. »

Charavande releva ce défi. Il fit asseoir la jeune femme devant lui et, malgré ses rires, commença les premières passes. Je vis, tout de suite, qu’il aurait du mal à réussir. Ses premiers mouvements restèrent sans effet, à la grande joie de Marpha ; mais, sans se lasser, il continua vigoureusement, passant des gestes latéraux aux passes longitudinales, concentrant toute sa volonté dans ses yeux qui brillaient alors d’une étrange flamme. Ceux qui ne connaissaient pas Chavarande comme moi auraient été stupéfiés en le considérant ; son visage, ordinairement si pur de tous soucis, était contracté sous l’effort ; ses mâchoires étaient serrées, retenant le souffle qui rompt le travail de la pensée ; toute la vie était réfléchie dans ses regards hallucinés et plongés droits dans ceux de Marpha. Celle-ci, à la longue, ne riait plus ; ce fut le premier symptôme que je remarquai. Plusieurs fois, elle essaya de réagir, mais après un geste violent pour se redresser ou parler, elle retombait littéralement sur sa chaise, comme écrasée par un fardeau trop lourd, sur ses épaules.

Chavarande accéléra ses mouvements : il était baigné de sueur, mais, sentant qu’il arrivait au but, il dédaigna la fatigue. Enfin, la tête de Marpha s’appuya brusquement au dossier de la chaise et ses yeux, toujours grands ouverts, nous fixèrent, mais cette fois sans nous voir. Elle avait succombé à l’influence magnétique.

Chavarande continua encore quelques passes qui assurèrent sa victoire définitive, puis il s’arrêta.

« Malgré sa volonté, dit-il, elle ne pouvait résister ; elle était trop nerveuse pour ne pas être une bonne proie comme toi, moins facile peut-être. »

Il la regarda quelques instants, immobile et raide, les bras tombants le long du corps, la bouche un peu ouverte avec un reste de sourire glacé sur les lèvres. Après avoir fermé les paupières, il me dit :

« Je ne veux pas la fatiguer par des expériences quelconques ; l’essentiel est qu’elle soit tombée là où je voulais. Qui sait, d’ailleurs, si sa volition serait suffisante pour qu’elle obéisse à mes ordres ?

– Tu ne lui parles pas ?

– Pourquoi ? Mais essayons, après tout ! »

Il se plaça devant la dormeuse.

« Marpha, m’entends-tu ? »

La tête de la jeune femme bougea ; ses lèvres s’entrouvrirent doucement pour laisser tomber ces mots :

« Oui, je t’entends.

– Veux-tu encore m’obéir ?

– Non ! je ne veux pas ! »

Ceci fut dit avec une grande énergie et le front se contracta.

« Tu m’obéiras quand même !

– Non, non, non ! »

Chavarande appuya doucement sa main sur la tête de Marpha. Après une pression assez longue, il me regarda.

« Bizarre, dit-il ; même dans cet état somnambulique, elle m’échappe encore. Ce serait la fatiguer pour rien, que lui imposer des ordres. Pourtant, avant de la réveiller, je veux lui insuffler une idée toute semblable à celle que je t’ai imposée. »

Il se pencha encore vers la jeune femme et, scandant ses mots :

« Petite Marpha, tu m’entends toujours ?

– Oui, répondit-elle d’une voix basse, à peine distincte.

– Hé bien ! je veux, je t’ordonne que dans un an, jour pour jour, tu viennes vers moi, quel que soit endroit où je me trouve, quel que soit l’endroit où tu vives, et qu’avant de me parler tu me prennes dans tes bras et m’embrasses aux lèvres. Viendras-tu ?

– Oui, répondit-elle, après une longue hésitation.

– Ainsi, dis-je à mon tour, c’est un ordre pareil que tu m’as donné ? Je ne m’en plaindrai pas si la personne est jolie, celle vers qui tu m’envoies ?

– Tu ne t’en plaindras pas ? C’est Marpha ! Mais chut ! je t’expliquerai plus tard. »

Et il réveilla la jeune femme qui, paisiblement, revint à elle, nous regardant de ses yeux étonnés et rieurs.

« Ai-je donc dormi ? demanda-t-elle, en étendant les bras.

– Dis plutôt que je t’ai endormie, rectifia gaiement Chavarande.

– Non ! ce n’est pas possible, » et Marpha se leva d’un bond.

« Tu m’as endormie, toi ?

– Burgelin te dira si je mens.

– C’est exact, dis-je, mais je dois avouer, et ceci vous rassurera, que Chavarande, s’il a pu fermer vos jolis yeux, n’a pas été capable de vous imposer sa volonté. Vous n’avez cédé qu’au sommeil et c’est une défaite très honorable !

– Cela ne me console qu’à moitié, » murmura la jeune femme. Puis, se souvenant sans doute de la première expérience que notre ami avait faite sur moi : « J’espère, qu’il ne m’a pas suggéré quelques idées baroques pendant que je donnais. Je n’ai pas obéi à ce qu’il me commandait, c’est entendu, mais je ne veux pas être chargée d’une pensée étrangère, si douce qu’elle soit. J’en serais furieuse. Chavarande ! »
 

(À suivre)

 
 

 

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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 945, dimanche 25 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)