(Cote deuxième de l’inventaire de mes châteaux
en Espagne, comprenant la théorie philosophique
du roman.)
À M. BENJAMIN C.
Explique-moi, cher ami, quel désir immodéré pousse tous les hommes à écrire leurs mémoires ? Plaisir singulier que nous trouvons à dire comme le Pigeon de La Fontaine : « J’étais là, telle chose m’advint, » lorsque nous n’avons pas même pour nous écouter une chère colombe sensible et aimante, lorsque nous pouvons à peine espérer être lus de quelques désœuvrés. Car, où ai-je été, moi, par exemple ? Une chose m’est-elle advenue quelque peu digne d’intérêt ? Sans doute j’ai bien rencontré sur l’étroit et court chemin de ma vie quelques aventures simples et vulgaires comme celles de Graziella et de Raphaël. Mais qui songerait à de pareilles fadaises si le style de Lamartine n’en avait pas fait de merveilleuses œuvres d’art, comme ces terres grossières dont Bernard Palissy a fait d’inestimables curiosités ? Et moi qui n’ai, ni comme eux les secrets sublimes de l’art, ni comme le baron de Trenck, ou Latude, d’émouvantes aventures à raconter, que pourrai-je t’écrire pour satisfaire le caprice de mon esprit ?
Peu d’existences, cependant, ont été aussi remplies que la mienne. Des passions ardentes, des transports exaltés, des émotions poignantes ont brisé ma santé, usé ma mémoire, fatigué ma réflexion, épuisé ma sensibilité.
C’est que pour l’homme qui pense s’ouvre un monde nouveau, des régions inconnues : le mysticisme, cette théocratie peuplée de prodiges ; le scepticisme, cette démocratie aux mœurs indépendantes et curieuses ; l’idéalisme, ce royaume des abstractions ; le rationalisme, cette république aux habitudes sévères et studieuses ! Les mystères de la foi, les vérités de la raison ! Bientôt, l’esprit ne veut plus repasser cette porte dorée qui l’a conduit dans le pays des rêves. Il y fait sa vie, y évoque ses passions, y concentre ses affections. S’il daigne descendre sur la terre, c’est pour y habiter ces châteaux en Espagne, ravissantes demeures, si splendides, si riches, si séduisantes ! La réalité qu’il rencontre, il en fait, bon gré mal gré, l’élément de son idéal. La paysanne que voit Don Quichotte est sa Dulcinée, son âne est une haquenée, sa toile grossière une admirable étoffe de Perse, et le blé qu’elle crible des diamants qu’elle choisit pour sa broderie.
Don Quichotte ! caractère sublime, où se trouvent réunis la délicatesse de l’esprit, la grandeur de l’âme, la noblesse de la conduite, et ce culte divin de l’imagination qui peut seul nous élever au-dessus des petitesses de notre temps. Te rappelles-tu, cher Benjamin, le discours chez les chevriers ? te rappelles-tu ces mille passages où le chevalier de la Manche témoigne de son intelligence éclairée des arts, de son respect de la femme, de son courage, de son humanité, de son dévouement ? Et pourrais-tu voir avec les épiciers, dans ce livre, la critique de toutes ces vertus et l’exaltation des penchants sensuels et des préjugés vulgaires de Sancho Pança ? Ne penses-tu pas que Cervantes en a fait, au contraire, la plus sanglante satire de nos modernes sociétés ?
Ainsi donc, cher Benjamin, laisse-moi t’écrire les mémoires de mon imagination. Je veux t’introduire dans un de mes châteaux en Espagne favoris, et te présenter aux images dont mon cœur a conservé le plus doux souvenir, ou que mon esprit a parées des plus douces séductions.
Prologue dans le goût d’Anne Radcliffe.
Fatigué des pénibles études que mes derniers examens avaient exigées, j’allai me reposer dans une campagne des environs de Paris. Je ne te la décrirai point, mon ami, bien que ce soit l’une des plus belles qui se puissent voir, parce qu’un tableau digne et fidèle en a été tracé par De Latouche qui l’a prise pour titre d’un de ses meilleurs ouvrages : La Vallée aux Loups. La villa Cophte de Chateaubriand, la sombre forêt de pins qui y est jointe, le charmant bois d’Aulnay, l’étang de Plessis-Piquet, ce ravin si pittoresque et si vaste qu’on nomme la Fosse-Bazin, présentent une nature si riche, si variée, qu’on ne peut se croire à quelques lieues de Paris. Mais ce qui piquait bien plus ma curiosité que toutes ces beautés, c’était le voisinage d’une femme que sa grâce, son élégance et la singularité de ses habitudes faisaient citer dans tous les environs. Retirée dans le refuge d’une ancienne abbaye, habitation que le regard ne pouvait pénétrer, elle était accusée par les uns de magie, par les autres d’inconséquence. Celui-ci la taxait de folie, celui-là de superstition ; mais nul n’accusait ni les qualités de son cœur, ni les mérites de son esprit.
Je ne songeais qu’aux moyens romanesques de me présenter chez elle, lorsque je fus prévenu.
Un billet me fut apporté, par lequel une femme retenue captive dans l’Abbaye et sur le point d’être jugée réclamait le recours de mon ministère. J’ai assez de sang-froid pour braver les aventures, et assez de gaieté pour défier les mystifications. Je me mis en chemin. Après que je me fus fait reconnaître, la grille me fut ouverte ; je traversai de longues cours désertes environnées de ces bâtiments lourds et sévères des anciens refuges, puis un cloître ruiné, puis quelques grandes salles nues et voûtées, mornes et silencieuses ; enfin, un souterrain ; au centre s’ouvrait une trappe fermée d’une large pierre, qu’on souleva devant moi ; on appliqua dans l’ouverture béante une échelle mobile et je descendis au fond d’un véritable in pace. Là, à la lueur d’une lampe qu’on me laissa, je vis, sur de la paille qui jonchait un coin du sol, une femme étendue. Elle était charmante ! ses traits étaient pleins de douceur et d’agrément ; c’était évidemment une de ces bonnes natures qui ne manquent pas d’esprit, mais que l’extrême faiblesse de leur caractère livre en raillerie à ceux qui l’entourent. Un peignoir blanc enveloppait son corps et faisait ressortir l’éclat de ses longs cheveux noirs épars sur ses épaules. Ses beaux bras rougissaient sous l’étreinte d’énormes fers, et ses pieds nus étaient également enchaînés à des anneaux scellés dans le mur.
Je fus quelque temps à me remettre de l’émotion qu’un tel spectacle avait fait naître en moi. Enfin, je repris courage et lui dis qui j’étais, pourquoi je venais. Elle m’apprit en ces termes le sujet de son procès :
« Madame (elle désignait ainsi la maîtresse du château), Madame a pris depuis bien longtemps soin de moi, pauvre orpheline. J’allais me marier de son consentement, lorsqu’hier j’eus le malheur de dire que je préférais un bon petit mari comme le mien, à tous les héros de roman du monde. Vous savez sans doute comment pense Madame. Elle s’en offensa, car la nuit je vis entrer dans ma chambre des hommes masqués qui, après m’avoir mis ces vilaines chaînes, me descendirent dans ce caveau où j’ai eu bien peur, et où je n’ai encore vu qu’un affreux gardien qui m’a apporté ce pain et cette eau pour mon déjeuner.
– Votre crime, est bien grave, Mademoiselle ! lui répondis-je.
– Mais, Monsieur, que peut-on me faire ?
– Je ne sais ; je ne suis pas bien au courant des lois pénales du royaume des Romans. Mais d’après ce que j’en vois, je ne suis guère rassuré. Prenez courage, cependant, je vais voir Madame, et préparer votre défense. »
Elle me tendit à l’anglaise sa belle main enchaînée, j’y mis un baiser à la française, puis je frappai sur un timbre qu’on m’avait laissé à cet effet. On vint m’ouvrir et je demandai qu’on me conduisit à Madame. Ce qui fut fait.
J’avais vu jusqu’alors des cloîtres en ruines, des salles sombres et nues, des cours où poussait la ronce, un portier difforme, un geôlier d’une figure repoussante ; le domestique qui me conduisait ne valait guère mieux.
Mais voilà qu’arrivé devant une charmante maison rustique, avec une sorte de péristyle soutenu par des colonnes de bois de grume enveloppées de lierre, il appela. Une jeune fille accourut, vraie paysanne de Lignon, jupon rose relevé par des guirlandes de fleurs, corsage brodé, chapeau de paille fine décoré de rubans de soie, et si jolie ! si jolie !! si jolie !!!
D’autres également parées de costumes invraisemblables lui succédèrent et m’introduisirent dans les plus somptueux appartements près d’une Dame que ma main est indigne de décrire.
Grande, de taille élancée et souple à la fois, d’un maintien hautain, d’un regard fier et inflexible, elle semblait trouver d’instinct les poses les plus gracieuses de la statuaire des Girardon et des Coustou ; une robe de soie noire coupée par des brides de velours sur la poitrine, un ruban jaune vif autour du cou, formaient toute sa toilette et nul n’en pourrait rêver qui lui convint mieux.
Je dis à cette admirable personne que notre devoir nous prescrivant une visite au Président du tribunal devant lequel nous avions à plaider, je venais, chargé de la défense de M.elle L…, demander le nom du magistrat qui la devait juger.
Elle me répondit qu’elle comptait remplir elle-même cette fonction.
Je lui fis remarquer que c’était impossible, qu’elle ne pouvait être à la fois juge et partie ; qu’offensée, elle ne pouvait se faire justice elle-même. Je lui proposai de remettre le jugement de l’affaire à des arbitres. Elle accepta cette idée avec empressement. Elle désigna une dame qui m’était connue, et qui, mère de grands enfants, faisait pâlir les plus fraîches jeunesses par l’éclat de son teint, la vivacité brûlante de ses yeux noirs et la splendeur de sa beauté ! Avide de plaisirs, bien que sortie de la plus pieuse éducation, compatissante aux faiblesses qu’elle n’ignorait pas, esprit ardent, ingénieux et sans préjugé.
Je désignai pour ma partie une mère de famille des environs, femme singulière, se plaisant aux hommages comme à un témoignage dû à sa supériorité ; dominant par sa noblesse, sa richesse, la distinction exquise de sa toilette et de ses manières, l’éclat étincelant et solide à la fois de son esprit ; mais expiant le lendemain par les soins de la famille, par une dévotion fervente, ces joies du monde et glaçant par sa dignité les élans que ses charmes avaient excités.
En attendant que ces arbitres fussent réunies et en eussent nommé un tiers, Madame me conduisit à travers de magnifiques salons jusqu’à sa bibliothèque où elle me laissa à mes réflexions.
Le sujet n’en manquait certes pas. J’avais à défendre une femme bien digne d’intérêt et d’affection, réservée à des peines cruelles sans doute, car le roman est d’ordinaire bien féroce pour ces jeunes victimes innocentes, malheureuses et persécutées. J’avais à combattre un adversaire renommé pour son esprit et qui exerçait sur tout ce qui l’entourait le prestige de la séduction. Il fallait persuader trois juges, du sexe le plus difficile à convaincre. Et, pour préparer une telle entreprise, quelques instants seulement m’étaient donnés.
Je voulus travailler. Mais je défie un amateur de livres d’entrer dans une bibliothèque sans y jeter un coup d’œil. Sur de vastes rayons d’ébène s’étalait une merveilleuse collection de romans depuis l’Âne d’Or d’Apulée jusqu’à l’Inès de Nodier, depuis Longus jusqu’à George Sand. La bibliothèque bleue, elle-même, y était au complet. Les vieilles éditions de Troyes offraient leurs dates authentiques et leurs images monstrueuses. Plus loin se trouvaient tous les mystiques possibles, depuis les Pythagoriciens jusqu’à Coissin. Les livres de sorcellerie et de magie y fourraient leur latin grossier. Les alchimistes, les hermétiques, les magnétistes y comptaient leurs plus obscurs comme leurs plus fameux représentants ; et les manuscrits de l’Orient venaient compléter les richesses de cette bibliothèque précieuse.
Je feuilletais sans le savoir depuis plusieurs heures ces trésors, lorsqu’on vint m’appeler. Je fis une chaude prière au dieu des malheureux et je me rendis au tribunal.
C’était la crypte d’une ancienne chapelle. L’arbitre de Madame était assise à gauche dans une de ces demi-toilettes de soirée qui allient la recherche et le négligé. Une robe de taffetas gris-perle coupé de rayures d’un rouge brun, laissait voir ses blanches épaules et ses bras à demi-couverts de gants longs et glacés. Des barbes de dentelles blondes et des rubans de feu se mêlaient aux fortes tresses que formaient ses cheveux derrière de larges bandeaux. La nôtre était à droite en robe de laine noire, gants de filet noir, bracelets de jais, dentelles noires dans les cheveux, et sur la poitrine une croix de diamant qui semblait illuminer sa personne. Au centre présidait une religieuse, choisie par les deux autres juges. Une chape de bure grise cachait son corps, une guimpe de toile blanche couvrait son front et laissait seulement apercevoir un visage aussi doux qu’intelligent.
Madame, s’étant assise en face de moi, lut un réquisitoire que je copie ici :
Exposition philosophique.
« M.elle L…, que vous allez avoir à juger, a été amenée par moi devant vous sous une accusation très grave. Cette jeune personne qui ne manque ni d’esprit, ni d’instruction, a outrageusement insulté le roman. Ici même, dans ce lieu où l’imagination règne en souveraine, elle a osé mettre je ne sais quel marchand destiné à devenir son époux au-dessus des héros de roman. Le beau Roméo, le brillant Amadis, le tendre Paul, le mélancolique Werther, le chevaleresque Ivanhoé, sont ainsi relégués dans l’ombre et sacrifiés à un mortel obscur. Ce mépris des grands noms, ce dédain des créations de l’imagination m’ont paru des crimes irrémissibles et je vais vous en faire juges.
Voyons donc ce qu’est un héros de roman.
Au-dessus de ce monde où se meuvent nos bras et nos pieds, notre âme, quand elle s’élève, en reconnaît un autre, c’est le monde idéal, le monde de l’imagination. C’est par là que l’homme se distingue de la bête. L’œil de l’aigle, le flair du chien, la tendresse des colombes, la prudence du serpent, l’industrie des abeilles, l’art du rossignol, peuvent nous étonner, nous surpasser, nous être cités en modèle. Mais qui trouvera dans l’animal la trace de l’imagination ? À peine la verrez-vous dans l’homme occupé de la matière de l’employer, de la dominer, de l’étudier. Aussi l’antiquité lui est presque étrangère. Saturne, les Titans, les Cabires, Orphée, Prométhée, Jupiter, toute cette mythologie primitive eut trop à lutter contre les désordres du monde physique pour s’occuper beaucoup du monde de l’esprit ; et sitôt qu’elle eut quelque repos, elle se délassa de ses fatigues dans les voluptés sensuelles. Je me rappelle cependant quelques passages de Platon et notamment le début du Phèdre. On y sent non seulement l’instinct du développement le plus intime du cœur, mais aussi cette admiration morale de la nature qui devait un jour créer le style descriptif. Seulement, chez Platon comme chez ses successeurs, dans l’école d’Alexandrie surtout, le goût des abstractions domine trop pour que ses doctrines puissent être familières à d’autres qu’aux philosophes. Le christianisme, au contraire, en épurant les sentiments et les âmes, vulgarisa le goût pour la rêverie et la contemplation. Mais l’invasion des âmes jeunes des peuples barbares dans le vieux monde apporta un auxiliaire admirable à ces dispositions. Au milieu d’une population grossière et féroce, les esprits s’isolèrent et, des germes du passé plantés sur ces terres vierges encore, on vit surgir cette forêt ombreuse et touffue du Moyen-âge, la civilisation romane. Elle créa un genre qu’elle appela le roman, proprement dit, et où se trouve non seulement comme dans les poèmes anciens la fiction près de la réalité, mais une fiction neuve, distincte, élevée, originale et trop sûre pour n’être pas la peinture d’un monde entrevu. Dans Homère et dans Virgile, les dieux sont des hommes plus forts ; ils se jalousent, se querellent et se battent. Dans les romans de chevalerie, au contraire, la divinité n’apparaît que voilée et de loin, mais elle est partout, elle donne à toute chose une teinte sublime, un reflet du ciel. La nature a des voix immatérielles pour lesquelles l’âme se passionne. On ne met plus comme dans le poème homérique une épithète à la mer pour nous indiquer qu’elle est bleue, à l’arbre pour nous indiquer qu’il est haut. Mais on décrit le paysage par ces traits qui vous révèlent le sentiment de qui s’y trouve. Au lieu de ces passions brûlantes, sensuelles et furieuses, de Médée et de Didon, se développent de chastes, pudiques et constantes amours où le cœur semble se fondre. Vous n’aurez plus de ces Vénus aux formes si belles que nul ne peut en concevoir de plus accomplies, ni de ces Laocoon d’où semble sortir le cri de la douleur, ni de ces Jupiter si puissants dans leur calme ; mais des yeux d’une sainte sculptée ou peinte à cette époque sortira je ne sais quelle effluve magnétique qui vous touchera au fond même de votre être. Je ne chercherai pas non plus à décrire cette impression recueillie, profonde, étrange, indéfinissable que nous cause l’aspect d’une cathédrale gothique. Enfin, en musique, les chefs-d’œuvre sérieux des vieux maîtres d’Italie, ou des allemands modernes, n’ont-ils pas de ces effets magnétiques, de ces émotions plutôt enivrantes que puissantes où l’esprit, oubliant tout ce qui l’entoure, se croit élevé dans une sphère meilleure ?
Tel est le genre romantique. Le Moyen-âge en dessina l’ébauche ; il ne lui manquait que de réunir à son inspiration si délicate la perfection plastique et classique des anciens ; il l’atteignait déjà dans l’architecture, et semblait près d’y toucher aussi dans les autres arts avec Tasso et Pérugin, quand les esprits furent rappelés dans la vie active, par les vices du corps religieux où ils s’étaient réfugiés. À peine quelques peuples en retard, comme l’Angleterre, qui produisit Shakespeare au XVIIème siècle, quelques arts plus lents à se développer, comme la mimique et la musique, en conservèrent-ils la tradition. Bientôt tout s’effaça, jusqu’à ce que de nos jours on tentât de ressusciter plutôt le style que l’esprit du genre romantique. Au lieu de rechercher l’inspiration féconde de ces artistes primitifs, on ne reproduisit souvent que leur forme maladroite, comme ces hommes qui, dépourvus de la foi religieuse, croient pouvoir y suppléer avec des pratiques minutieuses et des apparences hypocrites.
Cependant, quelques âmes vouées à la retraite, dégagées des intérêts et des passions du monde, ont conservé le culte de l’imagination, et c’est de celles-là que je tiens à honneur de faire partie.
Il est même de ces âmes qui, simples et incultes, mais naturellement bonnes, délicates et solitaires, ont instinctivement la révélation du monde des esprits. On ne saurait croire combien il y a, parmi les ouvrières et les campagnardes, de caractères mystiques, de natures magnétiques, de tempéraments lucides, perles enfouies, richesses qu’une société ignorante en même temps que cupide laisse sans emploi et sans profit.
Quand le romantique eut disparu, le romanesque seul resta. On appelle ainsi l’application des caprices de l’imagination aux réalités de la vie, soit qu’elle les envahisse tout entières, leur prêtant de nouvelles conditions, de nouveaux personnages, sombre ou gaie comme dans Lewis ou Hoffmann, soit qu’elle ne fasse qu’en disposer les événements et les caractères, comme dans Richardson et l’abbé Prévost.
Ainsi, qui dit : Héros de roman, veut dire ou caractère romanesque, et alors le type est bien supérieur aux hommes que nous voyons puisque l’imagination l’a composé à plaisir de qualités prises sur divers sujets – ou caractère romantique, et alors ce type est bien plus élevé encore, puisque c’est l’assemblage des facultés les plus délicates de notre âme.
Je vous laisse donc à penser quelle peine mérite cette femme qui a outragé un tel idéal. D’après les traditions du roman, elle devrait être enchaînée nue sur un rocher pour y devenir la proie des monstres de la mer, ou bien, transportée dans un palais enchanté, elle devrait, soit y végéter dans une condition misérable, sous quelque métamorphose honteuse, soit y être constamment occupée à l’un de ces travaux difficiles que les fées inventent pour le supplice de leurs ennemis.
Mais nous ne serons point si sévères et nous nous bornerons à demander qu’elle fasse amende honorable aux héros qu’elle a outragés. »
La belle orateur ayant ainsi conclu, la présidente me donna alors la parole et j’improvisai quelque chose comme ce que je vais rapporter :
« Certes, Mesdames, vous venez d’entendre un pompeux panégyrique du roman ; jamais peut-être, il n’a été pareillement exalté ; jamais théorie philosophique n’en a été déduite avec tant d’appareil. Mais cela était-il bien nécessaire ? Qui vous a dit que nous contestions l’importance de l’esprit romantique ? le charme du caractère romanesque ? Nous a-t-on vu comme de sévères confesseurs défendre sous peine d’excommunication de semblables lectures ? Avons-nous été épier le livre qui se cache sous votre chevet ? Avons-nous surpris ce volume qu’à notre entrée vous dissimuliez sous votre ouvrage de broderie ? Avons-nous coupé ce bas de journal que convoitent des regards indiscrets ? Non. Notre estime est acquise au roman, et nous aimerions certainement mieux voir nos filles romanesques qu’insensibles.
Qu’avons-nous donc fait ? Nous avons dit que, pour nous, nous préférions tel homme qui devait être notre mari à tous les héros de roman. Qu’y a-t-il là de si condamnable ? J’aime Fénélon, mais je lui préfère ma mère ; j’aime Werther, mais je lui préfère mon mari.
Oui, M.elle L… préfère la réalité à la fiction. Et la réalité n’a-t-elle pas sa poésie ? L’amour des enfants, la passion des amants, les joies de l’amitié, l’enthousiasme des masses, le patriotisme, les merveilles des arts et des sciences, les beautés de la nature ont-elles besoin de fictions pour nous plaire ? Faut-il puérilement supposer derrière chaque objet qui nous séduit je ne sais quel génie, quel esprit qui l’anime de son souffle ? Si mon ami me convient, faut-il que je me creuse la tête à le parer de qualités imaginaires ?
Ne pourrait-on même pas regarder comme des aberrations ces élans vaporeux, vers un monde inconnu ? L’extase, la vision, la contemplation sont-elles physiologiquement bien loin de la fièvre et du délire ? Le magnétisme est une maladie nerveuse comme le somnambulisme et la catalepsie. La rêverie est l’affection désastreuse et funeste d’un esprit désœuvré ; elle ruine la santé et compromet la vie. La mélancolie, cet élément suprême du genre romantique, porte le caractère de la souffrance. Peut-on dire que ce soit un bien ? – Une fois je fus fortement repris par un de mes amis, chimiste poétique, fils du XVIIIe siècle, qui allie l’admiration de la nature à la haine des tyrans, et la sensibilité à l’observation, repris pour avoir fait l’éloge de la nature du soir. C’était sur un chemin découvert ; au loin, la vue était bornée par ces rideaux d’arbres dont l’ombre épaisse et les masses confuses ont un aspect si imposant ; sur les prairies qui nous environnaient courait un brouillard blanchâtre et léger ; une lune pâle répandait sur tous les objets ses tons tristes et indécis ; au-dessus de nous planait le vol lourd et silencieux des oiseaux de nuit, et le rossignol nous jetait ces notes voilées et tenues qui terminent ses chants. – J’admirais, je rêvais, mais lui me reprit. « Laisse, me dit-il, cette admiration aux esprits blasés, dont la sensibilité s’est épuisée et auxquels l’extraordinaire suffit à peine. La belle nature est celle du matin, où les fleurs s’ouvrent, où les hommes et les oiseaux chantent sous un chaud soleil, où tout est lumière, vie et chaleur. »
Disait-il vrai ? Mesdames les juges, je le laisse à votre appréciation. Voici seulement ce que je veux vous faire sentir.
Oui, j’ai aussi compris et aimé tout ce mode mineur de la vie de l’homme, si je puis me faire entendre par ces mots. J’ai cru toujours que, pour dégager nos esprits du fini connu, des faits observés jusqu’à nous, la Providence nous ouvrait dans des moments de sublime éblouissement, des jours nouveaux sur le champ de l’infini pur et de la masse indéfinie des faits à observer qui le composent encore. Mille fois dégoûté des petitesses du monde, j’ai trouvé dans la rêverie ma plus douce consolation. Là, je me suis persuadé que ce système nerveux, magnétique, nous fournirait quand il serait connu d’inappréciables trésors. Là, j’ai cru que la souffrance disparaîtrait de cette terre et que cette mélancolie douce et touchante la remplacerait dans les desseins de Dieu. La peine ne peut quitter la créature, mais ce ne sera plus la torture, ce sera comme Leibnitz et Saint-Augustin appellent le mal, un moins être, un mode mineur de sentiment. La maladie ne sera plus que cet accablement extatique où nous nous trouvons parfois. Les regrets amers deviendront de douces ressouvenances. Les larmes n’ont-elles pas aujourd’hui même leur charme ? Ne dit-on pas de douces larmes ?
« Les pleurs et la pitié,
Sorte d’amour ayant ses charmes,
Tout y fit ; une belle, alors qu’elle est en larmes,
En est plus belle de moitié. »
(LA FONTAINE, Contes)
Pour moi j’y ai toujours trouvé la consécration de mes sentiments. Je n’ai jamais aimé qu’après avoir pleuré. Un jour, elle – tu la connais, Benjamin, – elle venait de me jouer l’adagio si mélancolique de l’invitation à la valse. Ses doigts amaigris, affaiblis et agités par la maladie, se refusaient à enlever les traits brillants de l’allegro. Se voyant forcée de renoncer à cet art bien-aimé, elle fondit en pleurs, et les cacha dans mon sein. Je ne pus retenir les miens. Et jamais, jamais joie délirante, passion brûlante, bonheur accompli ne seront mis par moi près de la suave douleur que j’éprouvai en ce moment.
Lamartine s’est demandé pourquoi la tristesse venait ainsi se mêler à nos joies et en accroître le prix :
« Pourquoi gémit la tourterelle
Lorsque près du ramier fidèle
L’amour fait palpiter son aile,
Les baisers étouffent sa voix ? »
Et cela est vrai ! les plus fortes émotions de la passion offrent les traces de la peine, de la souffrance, je dirai même de la mort. Sainte Thérèse, dit-on, s’anéantissait dans ses extases. La langueur, l’accablement, l’abandon des forces, les sanglots, ne font-ils pas ressembler nos passions à une agonie ?
« Et toi dont le regard m’enivre,
Me fait mourir, me fait revivre,
De quoi te plains-tu sur mon cœur ? »
Non, le mode majeur ne serait rien si le mode mineur n’était auprès de lui pour lui prêter ses demi-teintes et ses ombres voluptueuses.
Vous voyez que je suis digne de goûter le roman. Mais ce que je ne saurais souffrir, c’est qu’on en fasse la loi de la société, qu’on oblige chacun à se courber devant cette idole. C’est la liberté de conscience que je réclame. Il ne peut être permis à nul d’insulter aux héros de romans, mais chacun doit pouvoir leur préférer tel ami réel que bon lui semble. Si l’imagination devait juger sa propre cause, elle pourrait sans doute victimer ceux qui refusent de se déclarer ses sujets, mais vous, juges impartiales, vous ne pouvez consacrer d’aussi ambitieuses et d’aussi exclusives prétentions. Aussi je crois que, loin de nous condamner, vous devez condamner Madame à payer à ma partie, à titre d’indemnité, une magnifique corbeille de mariage, parce qu’elle l’a sans droit, et de son autorité privée, enlevée, séquestrée, enchaînée, abusant ainsi sans pitié et de la faiblesse et de l’innocence. »
Épilogue dans le goût des Mille et une Nuits.
Le tribunal, après nous avoir entendus et après avoir délibéré, considérant les torts réciproques des parties, condamna : la mienne à faire amende honorable au parvis du temple de l’Imagination, et l’autre à fournir à titre d’indemnité une corbeille de noces à sa victime.
L’arrêt prononcé, nous nous rendîmes dans les cloîtres. Nous les vîmes traverser par la condamnée qui, confuse et tremblante, les pieds nus, la corde au cou, la poitrine couverte d’une chemise rouge, était conduite vers un large escalier terminé après bien des degrés par une porte de chêne. Là, elle s’agenouilla et fit ses excuses à tous les héros de roman passés, présents et futurs. Puis Madame l’embrassa, la revêtit d’une robe blanche, lui remit une corbeille somptueuse, que les cachemires, les bracelets, la soie et le velours encombraient, et lui ouvrit la porte du temple. J’y fus admis, quoique les hommes en fussent d’ordinaire exclus. Une longue file de colonnes de stuc en soutenait l’enceinte. Le centre était éclairé par sept cent soixante-dix-sept bougies, tandis que l’œil s’égarait dans les ténèbres mystérieuses des nefs latérales. Des fresques retraçaient l’histoire presque chevaleresque des demi-dieux de l’antiquité, le voyage de Jason notamment. Plus loin, on voyait les aventures de Charlemagne et des pairs de France. Puis, dans des sites d’Orient, flottait la bannière des chevaliers du Temple. Enfin, quelques scènes allégoriques des sociétés d’illuminés terminaient la série de ces tableaux. De nombreuses jeunes filles vêtues de blanc chantaient un chœur de Palestrina, qu’un orchestre plus nombreux encore soutenait d’un accompagnement où Mendelsohn avait semé le mystère et le caprice. D’un côté, des danseuses répétaient un de ces pas chastes et célestes que Taglioni composait pour le cercle de ses amis. De l’autre, un disciple de Wronsky expliquait en formules précises sur un vaste tableau les détails les plus fugitifs de la nature.
Pendant que j’examinais ces merveilles, j’avisai au fond du temple un grand voile rouge qui semblait cacher quelques secrets. Je demandai à Madame ce qu’il couvrait. « C’est, me dit-elle, ce qui faisait l’horreur des mystères de Trophonius. Vous savez sans doute que celui qui y avait été initié ne riait plus à l’avenir, tant certaines révélations étaient redoutables. Ce que couvre ce rideau ne l’est pas moins. Vous semblez heureux maintenant ; le luxe de ces lieux vous enchante, les arts et les sciences vous transportent, la beauté vous enthousiasme, l’imagination vous berce de ses plus douces rêveries. Mais, si vous regardiez là-derrière, votre joie s’évanouirait, l’horreur de ce spectacle vous ferait frémir et vous attirerait, cependant, de sorte qu’il vous serait désormais impossible de vous cacher dans la retraite, de vous plaire aux leçons de la science, aux délassements des arts, aux émotions de l’amour, aux rêves de l’esprit. Vous vous reprocheriez même le plaisir dont vous avez joui jusqu’ici. »
Je me levai résolument. Je soulevai le rideau. Et j’y vis…. ce que nous voyons tous les jours, cher Benjamin : des hommes tellement abrutis par un travail écrasant, coupés de distractions grossières, que l’intelligence semblait éteinte en eux ; de charmantes femmes flétries par des besognes grossières et fatigantes, perdues par des sociétés dépravées ; de beaux petits enfants usés par le travail, alourdis par l’ignorance ; de hautes intelligences déclassées et avortées. J’en reconnus quelques-uns sur le premier plan : Prométhée, Irus, Lazare, l’esclave du Menon et celui de l’Alceste, Spartacus et Vindex, les Jacques, l’homme de la forêt du Mans, les meurtriers de Macbeth (1), le mendiant de Don Juan, le neveu de Rameau, le jeune soldat des Paroles d’un Croyant, le compagnon du tour de France, Claude Gueux, le bijoutier Morel, le chiffonnier, le vieux vagabond, etc., etc.
Je restai immobile et transi devant ce spectacle. Je fus enfin tiré de ma rêverie par la religieuse qui s’approchait de moi. Elle avait conservé, tout en se prêtant avec indulgence à nos jeux, son air digne et grave. Aussi me dit-elle de sa voix la plus pénétrante :
« Vous avez sans doute déjà compris le sens de ce tableau. Quelque loin que vous avanciez dans le domaine de l’imagination, jamais vous ne pourrez vous soustraire à la réalité. Quelques beaux que soient vos rêves, le réveil n’en sera pas moins hideux. La Providence a pu nous donner, pour nous consoler, cette imagination, mère des plus douces jouissances ; mais avant tout, elle nous a destinés à vivre, à souffrir de nos misères et des misères des autres, à soulager les douleurs, à aider les bons, à combattre les méchants. Armez-vous donc de courage, quittez ce monde des rêveries et retournez agir et souffrir dans celui où le sort vous a placé. »
Ainsi se termine, cher Benjamin, ce récit où j’ai confondu des souvenirs bien aimés et de chétives inventions. J’ai cherché à y expliquer comment les arts et les sciences, les joies du cœur et de l’esprit ne peuvent suffire à notre âme ; comment, malgré nous, nous sommes sans cesse forcés de lutter, de nous apitoyer, de nous émouvoir, de souffrir pour les choses d’ici-bas, jusqu’au jour où l’on dira de nous ce que disait Luther en passant devant un cimetière : « Bienheureux ceux-là, puisqu’ils reposent ! »

–––––
(1) Il faut lire ces deux portraits dans Shakespeare ; jamais la misère n’a été peinte d’aussi chaudes couleurs.
– « I am one, my liege,
Whom the vile blows and buffets of the world
Have so incensed that I am reckless what
I do, to spite the world,
And I am another
So weary with disasters, tugged with fortune,
That I would set my life on any chance
To mend it, or be ride on’t. »
–––––
(Albert Dupuis [alias Albert Lhermite], in L’Artiste, revue hebdomadaire du Nord de la France, première année, n° 3, 4 et 5, dimanches 23, 30 juin et 7 juillet 1850. Illustration de Léon Benett pour Le Château des Carpathes de Jules Verne, Paris : J. Hetzel et Cie, 1892)

