À Paul Arène.
Le bourdon de la cathédrale sonnait dans l’air du soir les coups d’une agonie, et la plainte des cloches vibrait, lente et sonore, par-dessus la petite ville apaisée.
. . . . . .
« C’est-il pour M. le chanoine, Madelon ?
– Oui, Mar-Josèphe, c’est pour M. Camus.
– Il va donc plus mal, Madelon, qu’on lui sonne les transes ?
– Il est fini ! Mar-Josèphe. »
Mar-Josèphe secoua la tête : « Pauvre monsieur Camus ! » dit-elle ; puis, se rapprochant, elle demanda à voix basse :
« Mais, dans le définitif, est-ce qu’il les avait les estigmates ?
– Ben ! Mar-Josèphe, il y en a qui disent, comme ça, qu’il les avait ; d’autres qui disent qu’il ne les avait point !… Le marguillier, lui, dit qu’il les avait. »
. . . . . .
En réalité, il ne les avait pas, et c’est de quoi mourait le saint homme.
*
Après avoir vendangé vaillamment dans les vignes de Dieu au sein d’un petit doyenné de 6,000 âmes, M. Camus s’était vu élever par Monseigneur à la dignité de chanoine du Saint Chapitre. Ce nouveau poste le débarrassait du tracas de la vie pastorale ; il allait goûter, enfin, dans le recueillement, le repos si doux et la paix ; il allait retrouver Jambonnet, un vieil ami de vingt ans, chanoine comme lui. Indépendamment de l’honneur qui lui était fait, M. Camus ressentit une joie profonde à la pensée de sa nouvelle fortune.
C’était alors un petit homme grassouillet, bedonnant et très haut en couleurs. Comme il avait toujours aimé l’arboriculture, il prit pour s’y loger, rue de l’Évêché, une maisonnette très proprette, attenant à un grand vieux jardin, tout plein de beaux arbres fruitiers, qu’on nommait le « Courtil des Moines. »
Il vécut là, heureux, prenant grand souci de son corps, jardinant, occupé de cuisine et d’œuvres pies, content, trouvant à l’œuvre de Dieu des perfections exquises.
Depuis trois ans, il vivait ainsi, quand, un jour, à la vente d’un saint prêtre espagnol, mort fou, il se rendit acquéreur, moyennant un écu, d’un gros lot de littérature mystique. C’étaient, en quinze volumes énormes, la vie et les œuvres des grands saints extatiques.
Le chanoine ne tarda pas à se passionner déraisonnablement à ces pieuses lectures ; son imagination s’exalta, et bientôt des envies le prirent d’être marqué, lui aussi, du « sceau de cette élection suprême de la grâce. »
Il disait à Jambonnet :
« Oui, je me sens pris, comme eux tous, de ce génie mélancolique des Thébaïdes, et, comme eux, je voudrais me consumer, au-dessus de toutes les affections terrestres, en effusions contemplatives… Les hallucinations même de ces solitaires ont une douceur qui enthousiasme et un éclat qui éblouit… »
Jambonnet branlait la tête :
« Il devient fou, mon pauvre Camus. »
Un matin, M. Camus congédia sa pieuse gouvernante, qui partit en pleurant, bannit son chien, son chat, et ferma sa porte à double tour.
*
MM. les chanoines apprirent, non sans surprise, la détermination de leur collègue ; mais cette nouvelle n’excita point leur jalousie. De tous les ordres ou congrégations religieuses, seuls, ils n’avaient point leur stigmatisé, et ce fut avec un intérêt bienveillant qu’ils virent l’un d’entre eux se consacrer entièrement à la dure et pénible conquête : ils comprenaient que l’honneur en devait rejaillir sur le corps tout entier. Aussi, presque tous vinrent le visiter, le félicitèrent et le mirent en garde contre les découragements probables.
Mais, Jambonnet, prévoyant les tortures qu’il allait en coûter à son pauvre Camus pour être l’élu de Dieu, blâmait ses collègues de leurs manœuvres égoïstes : « Vous l’excitez, disait-il ; vous avez tort ! Camus n’est pas un mystique ! » Et, s’élevant hardiment contre ces pieuses extravagances :
« Ce n’est, d’ailleurs, là, disait-il, – et il répétait à satiété cette redondance qu’il jugeait une heureuse trouvaille de mots, – ce n’est là, dans la voie du salut, que superfétation surérogatoire ! »
Sur quoi, M. Camus l’appelait : « Tentateur ! » et lui disait : « Va-t-en ! »
*
Et, seul maintenant, dégagé de tous les devoirs de toutes préoccupations de la vie pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de l’ascétisme le plus sévère et méditait incessamment en Dieu.
Durant les premiers temps, plus d’une fois, le corps cria, se tordait, pâmant d’être ravitaillé. L’ascète le traînait avec répugnance jusqu’à l’office ; là, lui jetant en pâture quelques maigres rogatons : « Tiens, disait-il, repais-toi, corps vil et méprisable ! » Mais le corps souffrait trop pour se montrer sensible à de pareilles injures, et, maintenant contre l’âme ses droits à la vie, il réparait, sans façon, ses longs jeûnes.
Ce n’était pas tout : quand le saint homme avait bien mangé, de lourds engourdissements le prenaient. « C’est peut-être un sommeil mystique qui me gagne, » disait-il, exprès s’abusant et prenant ce prétexte pour s’y abandonner : « Dormons en Dieu. » Il dormait, puis au réveil venaient les lourds regrets et les cuisants remords.
Et, de plus belle, il reprenait, humilié, sa lutte pour les stigmates. Il travaillait à évoquer en lui le crucifiement du divin Maître. Il en passait et repassait en esprit les phases douloureuses, tâchant de s’exalter davantage à toute contemplation nouvelle. Hélas ! malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à s’absorber au point de perdre conscience de lui-même, et, souvent, se jetant contre terre pour susciter en lui la vision de chutes douloureuses, il se prenait à faire d’horribles grimaces et, le lendemain, se trouvait des bleus aux genouillères.
Quand même, il bravait la faim, la soif, la privation de sommeil ; il appétait aux stigmates, il y tournait son âme, l’y bandait courageusement.
Mais il avait beau jeûner, ne plus dormir, se jeter en pâture aux plus terribles pénitences ! aucun des symptômes prévus n’apparaissait et nulle voix d’en haut ne lui criait : « Courage ! »
Jambonnet, de temps en temps, le venait visiter ; pour lui seul, la porte du reclus s’ouvrait encore.
« Eh ! bien, comment ça va, mon pauvre Camus ? demandait-il au saint amaigri.
– Je crois que ça vient, » répondait l’ascète.
Et, se mettant en posture de la croix, il disait, après s’être exalté quelques instants :
« Ne voyez-vous rien, Jambonnet ?… Non, mais ne voyez-vous point la paume des mains s’ensanglanter ?… les extrémités rougir, une sorte de stigmate passager et fugace ?…
– Oui, mon pauvre Camus… Mais bien fugace ! » répondait, sans y croire, le chanoine Jambonnet.
M. Camus eût tout donné pour un soupçon d’exsudation sanguine ! Deux ou trois fois, il fut même tenté de hâter par un peu de supercherie l’échéance de stigmates qui tardaient bien à venir.
Il essaya, puis fut pris de remords : sa bonne âme répugnait à de pareilles manœuvres : il aimait mieux attendre encore ; il attendit. – En vain !
*
Cependant, les pieux et violents exercices du saint chanoine duraient depuis un an, et toute son économie s’en était profondément troublée. Il semblait un échalas ; les roses des joues étaient flétries, l’œil éteint. On eût eu pitié vraiment de voir, dans ce corps autrefois si tranquille, le sang s’abandonner à des aberrations de circulation étranges, se jeter sans motif dans des affolements imprévus ou se glacer, sans raison, dans des marasmes mortels.
Et le corps, mis à cette rude discipline, s’exténuait de jour en jour, s’abîmait ; enfin, n’en pouvant plus, épuisé, – tant pis pour l’âme ! il aima mieux mourir. Et voilà que le gros bourdon lui sonnait l’agonie.
Près de la couche, un grabat, Jambonnet disait, séchant une larme :
« C’était bien mon idée, mon pauvre Camus, que vous n’y viendriez pas !
– Je crois que j’étais bien près, cependant ! » râlait l’ascète d’une voix dolente, en contemplant son corps si pitoyablement mis à mal.
Et il se raidissait, espérant encore ici-bas – au point de les atteindre là-haut – les ravissements célestes, couronnement de ses désirs.
« Oui, j’étais bien près !… »
Et comme Jambonnet branlait la tête :
« Je le sens bien, pardi ! » murmura-t-il d’une voix à peine entendue.
Ce furent ses dernières paroles.
Vers l’aube, il mourait.
Il mourut comme un saint.
*
Mais Jambonnet a toujours pensé que le Souverain Juge lui fut sévère pour avoir mis en pareille misère son petit corps grassouillet, avoir banni ses bêtes et ses gens, et laissé avorter en sauvageons pitoyables les beaux fruits du « Courtil des Moines. »

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(Frédéric Cousot, in L’Écho de France, journal du matin, littéraire & politique, sixième année, n° 2620, samedi 26 mars 1892 ; Pierre Paul Rubens, « Saint François d’Assise recevant les stigmates, » huile sur toile, c. 1633)

