Nous nous regardâmes, lui et moi, et je répondis d’un ton assuré :

« Ne craignez rien, Marpha, et vivez en paix. Il n’y a que moi qui suis imprégné du fluide ordonnateur et j’attends avec confiance l’heure d’accomplir cette mystérieuse mission dont je suis investi. »

Rassurée, la blonde femme éclata de rire et elle eut pour moi ce regard que j’avais déjà remarqué.

Au bout de quelques mois, Marpha quitta Chavarande ; ils n’étaient pas engagés l’un à l’autre et cette rupture se fit sans heurts ni chagrins. Mon ami n’y pensa même plus au bout de quelque temps et les jours continuèrent à passer. »

Burgelin cessa de parler. En racontant cette histoire, il avait, peu à peu, repris une voix plus ferme, une démarche plus assurée ; ses yeux brillaient et, sauf la défroque lamentable, il avait retrouvé un pâle reflet de l’homme d’autrefois. Mais, en coupant son récit, il parut en proie à une émotion vertigineuse ; il me regarda avec stupeur, puis regarda autour de lui, fixant les gens qui nous croisaient avec une méfiance épouvantée ; ses joues reprirent leur teinte blafarde ; ce tremblement, que j’avais remarqué en lui, tout à l’heure, au nom du disparu, reprit sa course le long de ses nerfs, et je sentis, sous mon bras, son bras qui vibrait comme un carreau secoué par le vent.

« Alors, dis-je, impatienté de ce silence, vous ne continuez pas ? »

Il passa la main sur son front d’un geste inconscient.

«  Si ! si ! mais je vous en prie, ne me prenez pas pour un fou. Je n’ai jamais raconté cela à personne ; on ne m’aurait jamais cru. Pourtant, voyez ce que je suis devenu. Ne pensez-vous pas que la cause doit en être terrible ? »

Il respira fortement, me regarda encore, puis continua :

« La veille de ce matin funèbre où vous découvrîtes le corps de ce pauvre Chavarande, j’étais à Brétigny, avec lui. Nous avions dîné tous deux dans le jardin, car il faisait beau et chaud ; paisiblement enfoncés dans nos fauteuils, au bout d’une pelouse fleurie, sous des arbres aux fraîcheurs tombantes, nous parlions en fumant. Je ne sais pourquoi, l’image de Marpha se présenta dans le miroir de mes souvenirs. J’en parlai à Chavarande, qui eut un geste insouciant :

« Ma foi, je ne sais pas trop ce qu’elle est devenue, dit-il. J’ai appris seulement qu’elle s’était entichée d’un original qui l’a emmenée en voyage. Depuis, je n’ai plus de ses nouvelles. Il y aura bientôt un an que je l’ai quittée ! »

Nous ne parlâmes pas d’elle davantage. La soirée se continua, tranquille et charmante ; le jardin était baigné d’une ombre veloutée, le parfum de fleurs enivrant. Le bruit faible d’un ruisseau accentuait la fraîcheur de sa sonorité limpide. Nous étions, tous deux, parfaitement heureux et calmes, et nous ne pensions sans doute à rien.

Soudain, le chien de Chavarande, qui sommeillait à nos pieds, se leva brusquement. Il flaira l’air avec inquiétude et grogna. À ce moment précis, la cloche de la porte du jardin sonna, avec un grand son clair dans le silence.

« Qui diable vient à cette heure ? murmura mon ami. Je croyais pourtant la porte fermée. »

Son chien semblait en proie à une terreur grandissante ; son poil se hérissait et son corps tremblait.

« Qu’a donc ce pauvre Stick ? » dit Chavarande, qui n’avait pas bougé.

Et, comme je faisais mine de me lever pour aller voir :

« Ne bouge donc pas, dit-il. Si c’est un fâcheux, nous le verrons d’ici avant qu’il nous voie et nous saurons comment le recevoir. Aurais-tu peur, par hasard ? »

Je tendis l’oreille : aucune rumeur suspecte, autour de nous, à part les mille bruits d’un jardin touché par le soir, fusion des feuilles, des insectes, de la sève ou de l’eau. Et ce glissement imperceptible que je remarquais ne pouvait être que l’hésitant passage du vent. Mais, dominant les odeurs captivantes des parterres, une senteur vive et violente s’élevait peu à peu, irritant nos narines.

Chavarande ne bougeait pas ; il fumait avec sérénité.

Enfin, au détour d’un buisson épais de lauriers, une forme humaine, une forme de femme apparut ; elle avançait vers nous avec hésitation. À la lueur faible de la lampe qui nous éclairait, je distinguai des vêtements qui flottaient autour de son corps, comme des voiles déchirés. En même temps, l’odeur violente progressait, me raclant la gorge. Quelle était cette bizarre visiteuse qui venait ainsi vers nous, en silence ?

Chavarande se souleva un peu et dit, d’une voix ferme : « Qui va là ? » Nul ne parla, mais la femme s’avança encore.

« Répondez ou je tire ! »

Et comme, à cet ultimatum, personne ne parlait davantage, mon hôte leva son bras armé d un revolver et fit feu. On marchait toujours. Posément, sans surprise, Chavarande tira les six coups de son arme, mais, à chaque détonation, l’ombre avançait d’un pas et, quand le barillet fut vide, elle était debout et près de nous.

Je ne bougeais plus ; j’avais peur ; j’étais prisonnier de cette terreur paralysante qui vous étouffe à la gorge, vous liquéfie la cervelle, vous attache là où vous êtes comme à un poteau de torture. Et je vis que Chavarande, toujours maître de lui, avait levé la lampe vers le visage de cette inconnue que les balles ne touchaient pas et il poussa un cri horrible. C’était Marpha ! Ce ne pouvait être qu’elle, n’est-ce pas ? car je me souvenais brusquement de ce qui s’était passé, il y a un an ! Mais une Marpha épouvantable, hideuse, une pourriture qui marchait. Son visage était noir et boursouflé, comme une figue rouge trop mûre ; la peau craquait, se fendait de toutes parts, laissant jaillir des purulences ; les yeux semblaient avoir coulé le long des joues, jusqu’au bout du nez sans forme, et pourtant, dans ce trou des prunelles, quelque chose brillait et remuait. Ses cheveux, si blonds et si beaux autrefois, étaient collés en longues mèches raides, souillées par place de taches rougeâtres ; pourtant, quelques-unes des tresses avaient conservé un peu de leur reflet doré. Sa bouche avait disparu, rongée, dévorée, et, à travers cette plaie aux bords émiettés, les dents intactes et blanches luisaient, donnaient un sourire sans nom à cette face de cauchemar.

À travers les vêtements en lambeaux, on voyait le corps gonflé par une sève, dont le travail féroce se devinait à cause de la peau tendue sous d’intérieures poussées ; à travers les déchirures de la chair, quelque chose de blanc et de symétrique apparaissait, ossements mis patiemment à nu. De cet amas inouï, une odeur infâme, corruptrice s’exhalait, souillant la nuit, étouffant les fleurs, tuant toute la vie autour de nous, et par instants on pouvait entendre le bruit indéfinissable fait par des millions de mâchoires invisibles qui déchiquetaient cette chair abandonnée aux obscurs ouvriers de la mort.

Chavarande restait immobile, le bras tendu avec la lampe qui éclairait ce spectre ; je voyais l’horreur grandir dans ses yeux. Comme moi, il avait dû se souvenir brusquement de l’ordre donné à Marpha, il y avait un an. Obéissante, la femme accourait vers son maître… mais la mort l’avait donc laissé sortir de son royaume ?

« Pas ça ! pas ça ! » balbutia mon ami, en voulant reculer.

Les dents du spectre s’ouvrirent, la langue s’agita dans la bouche. Mais aucun son ne vint à mes oreilles. Puis, lentement, poussée par une force supérieure, Marpha ouvrit les bras et toucha Chavarande. Celui-ci eut un râle, lâcha la lampe qui se brisa… je ne vis plus rien. »

Burgelin s’arrêta ; il suffoquait. Sans doute revoyait-il cette horrible scène, car ses mâchoires claquaient, ses yeux s’exorbitaient. Pourtant, qu’y avait-il de véridique dans cette histoire ? En vérité, je commençais à regarder mon compagnon avec cette idée, que son cerveau battait la chamade.

« Que se passa-t-il ensuite ? » demandai-je quand même.

Burgelin baissa la tête.

« Quand je revins à moi, il faisait à peine jour et, comme toujours, je crus avoir rêvé. Mais, à peine debout, je vis Chavarande étendu, au bout de la pelouse, mort, les bras chavirés, les yeux pleins de l’horreur éternelle ; autour de sa bouche, il y avait un cercle noirâtre, hideux, boursouflé. N’était-ce pas les stigmates du baiser de la morte obéissante ? Je me souvins de ce que j’avais vu et, cravaché par une peur sans merci, une peur qui ne m’a jamais quitté depuis, je me sauvai comme un misérable.

– Ah ! dis-je d’un ton apitoyé, je comprends enfin que vous ayez été ému, bouleversé. Pauvre ami, quels souvenirs terribles vous portez là !

– Mais non ! s’écria-t-il avec agitation ; vous ne comprenez rien ! Il y a autre chose qui me tue lentement, pire que ces souvenirs ; la peur qui me tenaille ne vient plus de ce qui s’est passé, mais de ce qui doit venir !

– Qui peut vous menacer encore ? »
 

(La fin au prochain numéro)

 
 

 

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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 946, lundi 26 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)