Depuis la dynastie des Ming, l’Empire du Milieu n’avait pas admiré un poète qui sût, comme le faisait M. Ho, célébrer la beauté féminine. D’un pinceau minutieux et passionné, il décrivait l’envol parfait des sourcils plus effilés que la feuille du saule, l’attrait de la bouche semblable à une cerise blessée, la grâce pliante et fragile de la taille, souple comme un jonc, et il évoquait, avec une infinie délicatesse, le trouble enchantement qu’éveille, chez tout homme de goût, la vue des petits pieds pareils aux boutons des lotus.
Un jour, au cours d’une promenade dans la montagne, M. Ho s’égara sur la piste d’un rêve, et tandis qu’il cherchait à retrouver sa route, il découvrit, tapi dans des massifs de camélias et de rhododendrons, un petit temple de pierre grise. Un vieux prêtre parut au seuil et invita le poète à goûter, aux pieds des dieux, un instant de repos et le calme de la prière.
M. Ho brûla devant la statue de l’Ange gardien du District quelques bâtonnets de parfums et quelques lingots d’or en papier, et se reposa doucement dans la pénombre dorée. Il se disposait à partir lorsque son regard se fixa soudain sur une peinture qui ornait un des murs du petit temple.
Dans un jardin fleuri, au bord d’un étang couvert de nénuphars d’ivoire et de nacre, une jeune fille, debout, semblait attendre… Ses tresses noires pendaient sur ses épaules, en serpents d’ébène, et les étuis d’or de ses ongles étincelaient comme des rayons.
M. Ho, immobile, fasciné, resta figé dans une extase ; il perdit la notion de ce qui l’entourait, sa vue se troubla, tout son être se tendit vers cette beauté inaccessible qu’un génie seul avait pu créer et… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple ; il sentit que ses pieds quittaient le sol, son corps flotta un instant dans l’air chargé des fumées de l’encens, et il passa à travers le mur pour se trouver dans le jardin fleuri, au bord de l’étang couvert de nénuphars, la main dans celle de la merveilleuse jeune fille.
Et M. Ho oublia tout ! Sa bibliothèque, ses pinceaux, ses disciples.
Des jours, plus courts que des minutes, passèrent sans qu’une pensée du monde vint le distraire de son adoration.
L’été avait fui, l’automne fermait les coupes éblouissantes des nénuphars de l’étang, et les fruits courbaient les branches des arbres du jardin, quand, un soir, au moment où les amants improvisaient des vers sur l’éternité de leur amour, un terrible coup de tonnerre retentit. M. Ho quitta les bras qui l’enlaçaient, et sortit du pavillon qui abritait toutes ses joies, pour chercher dans le ciel les signes menaçants de l’orage ; il sentit autour de lui la pénombre dorée, et, à travers des temps et des espaces… un petit rire malicieux et cassé retentit sous la voûte du temple et le vieux prêtre dit en s’inclinant :
« La nuit vient. Je crains que l’illustre seigneur ne retrouve pas facilement le chemin de son honorable demeure. Il vaudrait mieux qu’il daignât se remettre en route sans tarder. D’ailleurs, cette peinture est la seule que possède notre humble asile de piété… »
Les dernières lueurs du couchant entraient par la porte du temple. M. Ho regarda encore une fois le mur mystérieux sur lequel étaient peints le jardin, l’étang, la jeune fille…
Les arbres du jardin craquaient sous le givre, l’étang glacé était plus terne qu’une lame d’étain, la jeune fille pleurait, le visage caché par sa manche de soie, et ses belles tresses d’adolescente étaient relevées pour former maintenant le chignon des épouses…

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(Marguerite Moreno, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, trente-neuvième année, n° 14154, mercredi 20 décembre 1922. « Vue nocturne du Matsuchiyama et du canal de Sanya, » estampe de Hiroshige Utagawa, 1856-1859)

