« Vous oubliez donc que, moi aussi, je suis lié, pieds et poings, à cette puissance mystérieuse qui a déjà fait sortir Marpha du pays de la mort. Ce que Chavarande m’a suggéré quand je dormais, que j’ignore et que je ne saurai que lorsque tout sera fini, j’en suis l’esclave éternel. La seule chose que je sache, c’est que je dois aller vers elle, la morte, cette pourriture que j’ai vue étreindre mon compagnon ; je suis soumis à ce cadavre qui repose, je ne sais pas en quel trou ; je dois aller vers lui, un jour, je ne sais pas quand, peut-être demain. Quel baiser hideux serais-je, moi aussi, obligé de subir ou de donner, quelle étreinte funèbre m’abattra sur le sol, foudroyé comme l’autre ? Je ne sais rien et je puis m’imaginer les pires détresses. Ma vie est corrompue par cette pensée ; j’ai fui Paris, j’ai délaissé tout, je me suis réfugié dans un trou, à la campagne où je mène une existence harcelée par le même coup de fouet. Je n’ai plus le droit de rêver, de travailler, de faire des projets, de vouloir être heureux, puisqu’un jour ou l’autre, je m’en irai, pèlerin hagard, vers la mort qui me retiendra. Et rien, rien, rien ne peut m’y soustraire, rien, rien ! Si je pouvais me tuer, si je pouvais, avant cette échéance imposée par la folie d’un autre, m’arracher à la vie ! Mais je n’ai jamais pu terminer le geste de la délivrance que je commençais. Est-ce la peur ? Est-ce une force inconnue qui me retient malgré moi, au bord du fossé ? Ce ne peut être que ceci, n’est-ce pas ? puisque je ne m’appartiens plus.

– Vous vous effrayez de chimères, dis-je, un peu ému de l’exaltation de Burgelin, par cela même que Marpha et Chavarande sont morts ; l’un la puissance, l’autre le but, vous êtes délivré.

– Vous croyez ? Vous êtes sûr ? haleta-t-il. Mais il me semble que cette suggestion est restée en moi, comme un germe en pleine terre, qui se développe sourdement pour éclater, tout d’un coup, à la lumière. Par moments, je sens que ça pousse dans mon cerveau et ça me fait mal ! »

Brusquement, se prenant la tête à deux mains, il s’enfuit et je ne pus le rejoindre.

« Il est vraiment fou, » pensais-je en m’en allant.

Je ne revis plus Burgelin, mais, deux mois plus tard, dans un journal, je lus ceci :

« Un terrible accident de montagne vient de se produire dans le massif de Blœtschberg. Un touriste se promenant, sans guide, dans la montagne, est tombé dans un précipice, à la suite d’un faux pas. Des témoins de la chute avertirent les gens d’un village voisin et l’on fit des recherches, très périlleuses à cause de la profondeur du gouffre. Enfin, après bien des efforts, on arriva jusqu’au cadavre. Mais, circonstance horrible, on le retrouva étendu complètement sur le corps d’une femme, dont il ne restait plus que d’informes débris ; la malheureuse devait se trouver depuis longtemps à cette place, disparue elle aussi dans un accident que personne n’avait connu. Des papiers trouvés sur le cadavre de l’homme ont permis d’établir son identité : c’est un Français, nommé Gaston Burgelin. Sur la femme, on n’a trouvé qu’un médaillon en or, sur lequel était gravé le nom de Marpha. Sans la chute de l’un, on n’aurait jamais retrouvé le corps de l’autre ; pourrait-on croire qu’ils s’attendaient ? »

Le rédacteur de cette phrase, d’un goût douteux, pouvait-il se douter qu’il disait vrai ? Burgelin, guidé par son implacable maître, n’avait-il pas été conduit jusque-là, vers Marpha qui l’attendait pour l’étreindre dans la mort  ?
 
 

FIN

 
 

 

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(Henry-Jacques, in L’Ère nouvelle, organe de l’entente des gauches, quatrième année, n° 947, mardi 27 juin 1922 ; Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)