Voyez donc, au Café de la Marine, quand vous irez à Granville, mon vieil ami Célestin Baudu, capitaine en retraite de la flotte marchande et spécialiste en histoires de bord. Il en a tout un stock, fantastiques à souhait et dont il fournit au dénouement une explication de la plus rationnelle simplicité.

Hier, par exemple, comme on discutait devant le rapport de la commission d’enquête, sur le naufrage du Titanic, Célestin se recueillit un moment, poussa vers le plafond, à la manière d’une locomotive qui démarre, quatre ou cinq bouffées de fumée blonde, puis nous dit, en reposant sa pipe :

« Ce sénateur Smith ! Quel âne ! Il énumère complaisamment tous les dangers qui menacent la navigation transatlantique et n’oublie que le plus grave : les vaisseaux-fantômes.

– Ah bah ! Il y a donc encore des vaisseaux-fantômes, capitaine ?

– Oui ; seulement, ils sont à vapeur maintenant. C’est le progrès… Certains parages, comme le golfe du Mexique, en sont littéralement infestés. On en rencontre aussi dans le nord, mais plus rarement. C’est pourtant là, sur le Banc-à-Vert, quand je commandais la Mary-Gratis, que je fis pour la première fois connaissance avec leur face de vent-debout. J’étais jeune, vingt-six ans, des muscles, de l’entrain et toute la présomption de cet heureux âge. Il ne fallait pas m’en conter, à moi, des histoires d’apparitions ! J’aurais ri au nez des farceurs. Tout de même, depuis quinze jours que le brouillard nous tenait à la gorge sur ce maudit Banc-à-Vert, on n’avait guère le cœur à plaisanter. Quel brouillard, mes enfants ! Figurez-vous de l’étoupe. Il n’y avait plus de ciel, plus de mer, plus de vent, plus rien ! La brume avait tout avalé, même un bon morceau de nos enfléchures. Positivement, on avait l’air de fondre, de se diluer dans tout ce gris. Les hommes, là-dedans, ressemblaient à des personnages de cinéma, et pas bien nets encore : ils n’avaient plus de couleur ni de relief ; leur voix s’étouffait…

– Ça doit être comme ça dans le Purgatoire ! » dit mon second, un vieux pratique du Banc, Olivier Martret, de Trébeurden (Côtes-du-Nord), dont l’esprit était drôlement orienté depuis quelque temps. Mais il est vrai qu’il avait été séminariste dans son jeune âge (On trouve de tout, vous savez, chez les Jean Gouin) et il pouvait bien lui en être resté quelque chose – comme qui dirait une espèce de remords ou de vague crainte superstitieuse.

« Pour lors, répliquai-je, mon vieux Martret, on ne doit pas pêcher lourd de morues dans ton Purgatoire !… »

Ma réflexion ne le dérida pas. Mais le fait est que ça devenait enrageant : quinze jours passés, qu’on n’avait pu mettre une doris dehors ; chômage complet sur toute la ligne. La Mary-Gratis ne remuait pas plus qu’une roche, tant la mer était plate en dessous. Nous dérivions pourtant, mais d’une dérive si lente, si douce, qu’elle en était insensible. Et peu à peu le silence s’était établi autour de nous, un silence comme je n’aurais pas cru qu’il pouvait y avoir du silence, tellement profond qu’on y était comme englouti et qu’on avait peur du son de sa propre voix. Dans les premiers jours, on entendait encore assez distinctement les cornes de brume des autres goélettes mouillées sur le Banc ; leurs râles de bêtes blessées se répondaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Ça n’avait rien de gai, cette musique : c’était de la vie encore malgré tout. Mais les râles se firent d’heure en heure plus sourds et plus lointains ; ils cessèrent tout à fait le soir du treizième jour ; la mer elle-même se tut, devint une chose inerte, pareille à la brume, st ce fut comme si le cœur du monde s’était arrêté. Pour combien de temps et reverrait-on jamais le soleil ? On commençait à en douter. Le baromètre restait impénétrable comme l’horizon. L’équipage, gagné par l’engourdissement universel, se traînait sur le pont ou s’affalait dans le poste et il avait fallu que j’usasse d’autorité pour obtenir qu’on doublât les hommes de veille au bossoir et dans les hunes. Précaution élémentaire sur une mer fréquentée ! Il était même tout à fait étonnant qu’aucun paquebot n’eût encore traversé notre route…

« Voyez-vous, capitaine, continua Olivier, tout ça n’est pas naturel. J’ai vu pas mal de brouillards dans ma vie, mais pas des brouillards comme celui-ci… Il y a quelque chose sûrement dans l’air…

– Oui, dis-je, des molécules d’eau en suspension…

– Sans doute, mais ces molécules-là n’expliquent pas tout… Avec les pires brouillards, on entendait le chant de la houle, les sirènes des paquebots, les cornes de brume des goélettes. Ici, on n’entend rien… La vie est comme suspendue, paralysée… On dirait que nous ne sommes plus dans la vie…

– Par exemple ! Et où diable serions-nous, alors ?

– Je ne sais pas. Il y a des choses qu’on sent et qu’on ne peut pas définir. C’est comme les icebergs qu’on ne voit pas et qu’on devine à la température de l’eau…

– Va pour les icebergs ! Mais qui veux-tu qui rôde autour de nous, en plein mois de juin ? Des revenants ? Le Voltigeur hollandais ? Le grand baleinier de Sag-Harbour ?

– Peut-être.

– Sacré Breton ! ne pus-je m’empêcher de dire en riant, mais d’un rire qui, pour être franc, sonnait assez faux. Alors, tu crois que la mer est hantée ? Et c’est ça, d’après toi, qui fait qu’on a l’air de naviguer dans de la charpie ?

– Plus bas, capitaine, plus bas !… »

J’avais en effet un peu élevé la voix dans cette dernière partie de notre entretien et la figure de mon interlocuteur décelait une telle angoisse que j’allais peut-être m’en excuser, quand un cri tomba de la hune :

« Navire par tribord !

–  Tonnerre de tonnerre ! Lofe en grand ! Toute la barre à toi ! » hurlai-je au timonier, sans plus songer aux recommandations de Martret.

Et je regardai. La grande masse sombre d’un cargo de fort tonnage s’estompait dams la brume à moins de vingt brasses de notre hanche de tribord. Comme sa direction était perpendiculaire à la nôtre, un abordage semblait inévitable. Nous cornions désespérément pour attirer l’attention du steamer, qui marchait heureusement à petite allure. Mais il semblait ne rien entendre, ne rien voir. Aveugle et sourd, il piquait droit devant lui sans même prendre la peine, comme l’exigent les règlements, de faire jouer sa sirène de brume. Et ses hélices battaient l’eau en silence…

« Le voilà ! geignait Olivier. C’est celui qui rôdait autour de nous ! C’est le vaisseau-fantôme !

– Fantôme toi-même ! » lançai-je au capon, qui s’était cramponné à la balançoire du gui…

Ce silence, pourtant ! Cette marche lente, mais inflexible, quand il eût été si facile au cargo, qui avait peut-être renversé sa vapeur, de donner un tour de roue pour nous éviter !…

Je ne sais comment nous n’y laissâmes pas notre peau, le Mary-Gratis n’ayant pu achever son virage avant la collision. Toujours est-il que nous en fûmes quittes avec quelques avaries dans notre gréement. Et c’est alors que se passa l’incident le plus dramatique et le plus énigmatique aussi de cette histoire. Car, penchés sur la lisse du cargo, qui se présentait maintenant par le travers, nous discernions confusément une grande forme blanche immobile et deux fois plus large qu’un être humain de taille moyenne. Au moment où les deux navires se frôlaient, le spectre se trouva en contact avec un de nos hommes, réfugié dans les haubans ; il détendit les bras, happa l’homme. Tous deux roulèrent sur le tillac. On perçut un bruit de lutte, des grognements, un râle. Et, avant que nous fussions revenus de notre stupeur, la brume s’était refermée ; le steamer fantôme avait disparu. Par une coïncidence singulière, la victime de cette mystérieuse agression était précisément mon second, Olivier Martret… »

Le capitaine Baudu reprit sa pipe, en secoua les cendres sur son pouce, la cura, puis la rebourra méthodiquement. C’est généralement après cette opération compliquée et avant de battre son briquet qu’il consent à donner la clef de ses petits rébus maritimes. Nous attendions avec une certaine curiosité l’explication de celui-ci.

« Présentement, nous dit le capitaine, on est assez bien renseigné sur les allées et venues des navires-fantômes. L’Army and Navy Register, qui en a fait une étude statistique, évalue leur nombre à huit cent vingt-cinq. On les appelle là-bas d’un nom mélancolique : les derelicts, les abandonnés. Il y a plusieurs manières, pour un navire, de devenir vaisseau-fantôme ou derelict : la fièvre jaune, la désertion, un incendie, un cyclone, que sais-je ? Le vaisseau-fantôme auquel j’avais eu affaire s’appelait le Wyer-G.-Macduff. Il coulait bas, sans qu’on sût comme, et son équipage s’était sauvé dans les chaloupes. Or, tout fait penser que c’est lui-même qui se coulait : quelque ivrogne avait tourné le robinet des prises d’eau qui servent à inonder les cales en cas d’incendie ; en quittant son poste, le mécanicien, par habitude professionnelle, referma les prises, et le navire cessa de s’enfoncer. Il rôdait depuis quinze ans dans l’Atlantique, broyant, éventrant tout sur son passage. Il y ferait peut-être encore des dégâts, la canaille, si le commandant de l’Alcæa, ne l’avait rencontré quelques jours après nous, par temps clair et mer calme, pas très loin d’Halifax, et n’avait réussi à l’amariner. J’ai su qu’il s’agissait bien de mon steamer-fantôme, parce qu’il y avait sur le tillac le cadavre d’un ours blanc de grande taille. Le Wyer-G.-Macduff avait dû toucher, peu avant notre rencontre, quelque iceberg où rôdait le terrible plantigrade. L’ours avait grimpé à bord, et c’est lui qui, affamé par plusieurs jours de jeûne, s’était jeté, en passant près de la Mary-Gratis, sur ce pauvre nigaud d’Olivier Martret…

Vous voyez comme tout cela est simple, au fond ! »
 
 

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(Charles Le Goffic, « Contes des Mille et un matins, » in Le Matin, vingt-neuvième année, n° 10392, samedi 10 août 1912 ; in Le Journal du dimanche, nouvelle série, n° 196, dimanche 25 août 1912 ; « Contes et nouvelles, » in La Dépêche de Brest, quotidien républicain du matin, trente-cinquième année, n° 13572, mercredi 9 février 1921 ; « Les Contes français, » in L’Action française, organe du nationalisme intégral, quinzième année, n° 109, mercredi 19 avril 1922. François-Auguste Biard, « Embarcation attaquée par des ours blancs, » huile sur toile, 1839)

 
 
 

☞  Une traduction de la nouvelle de Charles Le Goffic a été publiée dans le Sonntagsblatt de Strasbourg, le 3 octobre 1926.
 
 

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DAS GESPENSTERSCHIFF

 

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(Charles Le Goffic, in Sonntagsblatt, Unterhaltungs-Beilage der Strassburger Neuesten Nachrichten, quarante-neuvième année, n° 40, dimanche 3 octobre 1926)