À PROPOS DU DERNIER ROMAN DE M. JULES VERNE :

“LES TRIBULATIONS D’UN CHINOIS EN CHINE.”

 

–––––

 
 

Le gros docteur Ludwig Feigenbaum débite, depuis vingt-cinq ans, de la petite science à bon marché. Le gros docteur Ludwig Feigenbaum explique la machine pneumatique aux demoiselles. Il lui arrive bien parfois de confondre une algue avec un coléoptère, mais toute la science vient à lui et sort de lui. Il est le père de la science, comme le vieux Poséidon est le père des eaux. Je me figure pieusement le gros docteur Feigenbaum ceint d’un diadème de petites machines à vapeur, assis sur une pile de Volta comme sur un trône, et tenant dans sa main droite, en guise de sceptre, un poteau télégraphique. Sa fonction terrestre, qu’il accomplit avec une sérénité divine, est d’enseigner la science à tous ceux qui ne sauront jamais rien.

Il sait qu’il sait tout ; il a réfuté Darwin avec une nuance de pitié et, grâce à lui, les gens du monde savent, désormais, que l’homme descend, non pas du singe qui est grimacier et malpropre, mais bien de l’éléphant qui débouche les bouteilles et enfile les aiguilles. Mais le docteur Ludwig Feigenbaum sort de sa béatitude, à la seule pensée que les petits garçons et les petites filles de France connaissent encore les contes des fées. Il a composé une préface tout exprès pour dire aux parents de retirer à leurs enfants les contes de Perrault et de les remplacer par les livres du docteur Ludovicus Ficus, son ami. « Fermez-moi ce livre, mademoiselle Louison, laissez là, s’il vous plaît, “l’oiseau bleu, couleur du temps”, que vous trouvez si beau et qui vous fait pleurer, et étudiez vite la fermentation ! Il serait beau qu’à sept ans vous n’eussiez pas encore une opinion faite sur la génération spontanée. » – Le docteur Ludwig Feigenbaum a découvert que les fées sont des êtres imaginaires. C’est pourquoi il ne peut souffrir qu’on parle d’elles aux enfants. Il leur parle du guano qui n’a rien d’imaginaire. – Eh bien, docteur, les fées existent, précisément parce qu’elles sont imaginaires.

Elles existent dans les imaginations naïves et fraîches, naturellement ouvertes à la poésie toujours jeune des légendes populaires. Le moindre petit livre qui inspire une idée poétique, qui suggère un beau sentiment, qui remue l’âme enfin, vaut infiniment mieux pour l’enfance et pour la jeunesse que tous vos bouquins bourrés de notions mécaniques.

Il faut des contes aux petits et aux grands enfants, de beaux contes en vers ou en prose, des récits qui nous donnent à rire ou à pleurer, et qui nous mettent dans l’enchantement.

Les contes refont le monde à leur manière et nous donnent l’occasion de le refaire à la nôtre. Aussi prennent-ils sur nous l’influence la plus irrésistible et la plus sympathique. Ils nous aident à imaginer. Et, réfléchissez-y : Qu’est-ce que lire un roman, sinon le refaire ? Qu’est-ce que comprendre une œuvre d’imagination, sinon l’imaginer de nouveau ? Les traités de vulgarisation scientifique, innombrables comme les lames de l’Océan, nous inondent et nous submergent, nous et nos enfants. Nous en sommes aveuglés, étouffés, noyés. Un peu de littérature nous ferait l’effet d’un peu d’air et de jour. Tous les docteurs Ludwig Feigenbaum du monde n’y feront rien. La jeunesse a besoin de livres d’imagination. Il lui faut des romans.

– Mais, direz-vous, notre époque est une époque de science. Elle a conçu les méthodes, poussé les expériences et hâté les découvertes avec un génie admirable. La pratique a suivi la théorie et trouvé des applications industrielles, avec une sagacité qu’on ne peut trop louer. N’est-ce pas là un spectacle aussi beau que nouveau sur lequel l’imagination peut s’exercer ? – Assurément, et la matière est riche pour le roman scientifique. Mais, de grâce, ne brouillons rien, et ne confondons pas l’art et la science.

Le roman scientifique doit, comme tout autre sorte de roman, peindre des états d’âme, des sentiments, des passions, des mœurs. Mais ce qui le caractérise est de peindre ces mœurs, ces passions, ces sentiments, ces états de l’âme dans des circonstances nécessairement dépendantes de la science, impossibles et inexplicables sans la science, nécessaires et intelligibles par la science seule. En un mot, le roman scientifique a pour sujet l’homme aux prises avec la société, et le roman de sentiment l’homme aux prises avec la passion.

Prenons le plus ancien, le plus célèbre, le plus beau des romans scientifiques, le “Robinson Crusoé”. Marine, procédés mécaniques, applications industrielles, mœurs sauvages, flore et faune exotiques, rien n’y manque de ce qui caractérise le genre. Mais le sujet n’est pas la représentation de ces choses si curieuses qu’elles soient ; le sujet, – un des plus beaux qu’on puisse inventer, – c’est la lutte de l’homme seul contre la nature, c’est l’œuvre gigantesque d’un solitaire qui reconstitue, pour son usage, les arts et la vie, refait au besoin, l’une après l’autre, les conquêtes séculaires des sociétés humaines, et, plus tard, fonde, sur des bases pratiques, pour l’éducation d’un sauvage, l’édifice de la morale chrétienne. Ce sujet sublime est traité par Daniel de Foë avec une netteté parfaite et une sorte d’énergie brutale particulière à la race anglo-saxonne. Le style du “Robinson” ne peut être comparé, pour la précision, qu’à celui d’un journal de bord. Voilà le parfait roman scientifique.

Je vous ferai remarquer, en passant, que “les Aventures de Robinson”, composées par l’auteur en vue du public adulte, se trouvèrent être un livre sympathique à la jeunesse et, moyennant quelques suppressions, extrêmement agréable à l’enfance. On en peut dire tout autant du “Don Quichotte”. Je ne crois pas, pour ma part, qu’il y ait une littérature juvénile d’un ordre particulier. Les livres qui conviennent à la jeunesse sont tout uniment les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Et sans parler de chefs-d’œuvre, tout livre largement conçu et simplement écrit satisfait les esprits adolescents, s’il n’a toutefois pour sujet ni les relations des sexes ni de honteuses misères sociales.

Pour revenir aux fictions du genre qui nous occupe, je citerai, comme les plus singulières merveilles obtenues en ce siècle par l’emploi littéraire de matériaux scientifiques, quelques nouvelles conçues avec une sagacité merveilleuse par l’Américain Edgar Poe. Doué du sens littéraire le plus fin, pourvu d’une vaste instruction et de plus atteint d’une curiosité aiguë et très irritable, Poe vivait dans une société sans souvenirs, sans traditions, mais capable des applications scientifiques les plus hardies et les plus efficaces. Il fut nécessairement amené à considérer la chose humaine dans ses rapports avec les machines et les appareils. C’était un idéaliste transcendant.

Quelques-unes de ses nouvelles, “Ligéia” par exemple, ont pour théâtre un monde imaginaire absolument indépendant des lois physiques qui régissent le nôtre. D’autres, en assez grand nombre, sont, comme disent les métaphysiciens, des “processus ” de psychologie pure. D’autres enfin, et c’est de ces dernières que je suis amené à parler, ont trait à la science. “L’aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall” est du nombre. Le sujet de cette nouvelle que M. Jules Verne a repris avec de nouveaux développements est un voyage à la Lune, accompli non dans un obus par un photographe parisien, comme l’a imaginé le conteur français, mais en ballon, par un raccommodeur de soufflets de Rotterdam, citoyen inventif et folâtre, qui trouva ce moyen bien simple d’échapper à ses créanciers.

Cette fantaisie, contée avec le flegme et l’humour d’un Américain, est grandement empreinte de satire ; c’est de la moquerie sans rire, à la Swift, mais elle rentre dans le genre scientifique par le soin minutieux avec lequel sont décrits les procédés de l’entreprise. “La vérité sur le cas de M. Waldemar” et la “Révélation magnétique” sont deux récits conçus sur des données fort analogues l’une à l’autre, et qui ne touchent aux sciences que si l’on veut que le magnétisme en soit une. Mais “Le Colloque entre Monos et Una” et “La Conversation d’Eros et de Charmion” roulent sur des phénomènes cosmiques. Ce sont deux nouvelles jumelles, nées de la même idée, comme on en rencontre assez souvent dans l’œuvre du conteur américain.

Dans ces deux dialogues, la fin du monde est supposée un fait accompli, sur lequel raisonnent les interlocuteurs. Leurs discours, tenu, l’un dans le monde des âmes, l’autre sur la terre régénérée et refleurie, se déroulent – tels du moins que Baudelaire les a traduits – dans un magnifique langage, d’une précision savante et d’une pureté séraphique. D’après le récit d’Eros, une comète a mêlé à l’atmosphère terrestre un gaz inflammable qui détermina une combustion immédiate et totale. La conflagration finale résulte, dans le récit de Monos, de causes très complexes, mais qui se rattachent toutes au développement excessif de l’industrie.

« Cependant, dit Monos, ressuscité, en rappelant les dernières années de la vieille Terre, cependant d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. » Les “Aventures d’Arthur Gordon Pym”, qui font tout un volume, contiennent le récit d’une tempête et celui d’une révolte à bord qui prouvent que l’auteur sentait, quand il voulait, comme un marin, tout en écrivant comme le conteur le plus expressif. Si ce livre finissait comme il commence, ce serait le plus beau des romans maritimes, mais il se termine brusquement par une idée absurde.

Il est évident qu’en France la fiction scientifique n’a atteint ni la simple grandeur du “Robinson”, ni la sagacité profonde des contes d’Edgar Poe. Si je pouvais faire entrer M. Henri Rivière dans le groupe des romanciers scientifiques, j’aurais du moins un nom à rapprocher de celui d’Edgar Poe. Il y a entre le conteur américain et M. Henri Rivière, qui est un de nos braves officiers de marine, certaines analogies de nature. Toutefois, l’originalité de l’auteur de “Caïn” est très nette. C’est ce “Caïn”, si puissamment conçu et conduit d’horreurs en horreurs avec une force croissante, que je voudrais rattacher à ma série, mais ce qu’on y trouve de pseudo-science à la Mesmer ou à la Lavater n’est qu’un genre de merveilleux choisi, avec raison, par l’auteur comme le plus acceptable pour les esprits de notre temps.

On m’accorderait peut être le “Pierrot” du même auteur. C’est une nouvelle de quelque étendue dont le sujet est la folie meurtrière. Je pourrais noter dans cette œuvre des observations quasi-médicales, mais ce serait trop subtiliser. Les fous, depuis l’Ajax de Sophocle et le vieux Lear, leur roi, relèvent, comme les sages, s’il en est, de la littérature générale. Je suis donc contraint d’abandonner M. Henri Rivière et de chercher un autre nom. Je me rappelle avoir lu, il y a une dizaine d’années, avec beaucoup de plaisir un petit livre qui s’appelle “Un Habitant de la planète Mars”. M. H. de Parville y suppose qu’un aérolithe énorme est tombé, en Amérique, dans une plaine de je ne sais quel état de l’Union. Les curieux accoururent en foule pour voir cet astre déchu, noir et calciné. Des industries s’exercent, une ville s’improvise ; un congrès international de savants s’assemble. Les géologues, les astronomes, les chimistes examinent l’aérolithe, pratiquent des sections dans sa masse, discourent et disputent. Ils constatent que le bolide a écorné en passant une montagne de la planète Mars et qu’il en a gardé la pointe, soudée à sa propre masse par l’action de la chaleur. Métaux, carbone, débris animaux, animalcule vivant, que ne trouve-t-on pas dans ce fragment de roche ? Ce petit volume, écrit dans un style très convenable de “reporter”, est, autant qu’il m’en souvient, plein d’esprit et très suggestif.

Il serait à souhaiter que M. de Parville donnât d’autres petits romans du même genre. Mais les “Voyages extraordinaires” de M. Jules Verne suffisent à la consommation et laissent peu de débit, me dit-on, aux produits similaires. M. Jules Verne n’entend pas le roman scientifique comme j’ai dit que je l’entendais, mais j’avoue tout bas que les siens m’amusent. M. Verne a l’esprit ouvert, franc, un peu gros, l’esprit à la Sarcey. Il est de bonne humeur ; il montre un entrain de troupier qui marche au clairon.

Tout cela est très français. Son langage l’est moins, mais je ne voudrais pas, pour tout au monde, chercher querelle à un homme qui raconte si rondement des histoires honnêtes et amusantes. D’ailleurs, je ne suis pas bien sûr que ces livres-là, si agréables qu’ils soient, relèvent de la littérature proprement dite. Lisez le nouveau roman de M. Verne. Il se nomme les “ Tribulations d’un Chinois en Chine”. Vous y verrez un négociant de l’empire du Milieu qui correspond avec sa fiancée par le téléphone perfectionné, et cela vous amusera.
 
 

–––––

 
 

(Anatole France, « Revue littéraire, » in Le Globe, huitième année, deuxième série, n° 109, jeudi 21 août 1879)