(Côte neuvième de l’inventaire de mes Châteaux en Espagne.)

 
 

À M. AUGUSTE CH…, À CETTE.

 
 

Lille, 16 décembre 1850.

 
 

Cette fois, mon cher ami, vous ne vous plaindrez plus de mon écriture indéchiffrable. L’Artiste met à notre disposition ses plus beaux caractères et rien ne me serait plus agréable, si je n’éprouvais quelque timidité à entamer une conversation intime devant le monde de ses abonnés.

Prenons courage cependant.

Votre lettre m’a fait grand plaisir ; j’y ai trouvé de bons conseils et de douces consolations ; laissez-moi vous dire, en quelques mots et sous forme d’apologue, en quoi je me rapproche et en quoi je diffère de vous sur la manière d’envisager les choses de la vie.

Vous savez, mon ami, combien l’ennui a dans certains moments d’empire sur moi. Un jour que j’étais dans ces sombres dispositions et que j’errais cherchant à me distraire sur les boulevards de Paris, je rencontrai un jeune homme dont je vous ai plus d’une fois parlé, Jules H… Je vous ai souvent fait son portrait. Plus maigre et plus laid encore que moi, il avait dans l’extrême blancheur de son teint, dans son front si vaste et dans son regard animé d’un feu singulier, une distinction tellement frappante qu’il était l’objet de tous les regards. Inhabile aux choses de la vie, d’une ignorance grossière sur les notions les plus communes, il déployait tout à coup sur les sciences occultes un savoir si vaste, une intelligence si vive, une éloquence si entraînante qu’on passait des heures à l’écouter. Était-ce, comme le disait son médecin, une folie naissante ? était-ce, comme le voulait son maître, Dupotet, la communication d’un monde supérieur ? Je suis trop sceptique pour me poser l’une ou l’autre de ces affirmations.

Je le vois encore venir à moi, ce jour-là, tout vêtu de noir, tout voûté, ses longs cheveux pendant en désordre sur ses épaules, et fixant sur moi ses yeux affectueux et pénétrants.

« Qu’est-ce qui t’afflige ? me dit-il.

– Je ne suis pas affligé, répondis-je, mais ennuyé.

– Tu as le spleen ?

– Oh ! non ; le spleen est une affection anglaise qui ne peut pas atteindre un bon Français. C’est la maladie d’un peuple froid, impassible, qui ne trouve plus rien propre à le distraire. Notre ennui à nous, c’est le vide momentané qui suit de profondes impressions, de vives passions, de grands plaisirs. C’est la fatigue de l’âme. C’est ce lendemain d’orgie qui, suivant le proverbe, fait les hermites, c’est le silence après le bruit, les ténèbres de la nuit après le feu d’artifice. Une petite grande dame de Paris se meurt d’ennui parce qu’elle a passé une journée sans visites ; l’Anglais ne songe à la mort qu’après avoir promené son spleen dans toutes les contrées du monde. Pour moi, je suis sûr que demain une conversation agréable, une lecture nouvelle, un service à rendre, me feront immédiatement retrouver ma gaieté et mon énergie ; mais cette journée actuelle est bien dure à supporter. Rien ne me tente, rien ne me plaît, rien ne m’occupe. Je ne sais que faire de ma personne !

– Donne-la-moi.

– Et à quoi peut-elle être bonne ?

– N’ai-je pas toujours en vue mille expériences pour lesquelles un sujet doué comme toi d’un système nerveux facilement irritable est une bonne fortune ?

– Qu’il soit fait comme tu le désires. »

Et, prenant son bras, je le suivis chez lui. Là, je le vis qui découpait, tout en causant, des morceaux de taffetas couleur de chair. Puis il les prit et vint me les coller sur les yeux ; ensuite, je sentis qu’avec un pinceau, il les couvrait de teintes diverses.

« Te voilà privé d’un sens, me dit-il ; du plus précieux. Pour tous, tu es un aveugle. Pour toi, étudie avec soin tes impressions de façon à pouvoir demain m’en rendre compte. »

Il me laissa. La solitude, les ténèbres n’étaient guère faites pour dissiper mon ennui. Mais ma situation était si nouvelle que j’étais envieux d’en faire complètement l’expérience.

J’avais passé plusieurs heures dans mes réflexions, lorsque Jules, me frappant sur l’épaule, me dit en italien, langue qu’il affectionnait : « Andiamo. (1) – Dove ? Vi prego, (2) lui demandai-je. – Lasciate fare a me (3), » répondit-il.

Je le suivis. Bientôt, je me sentis sur les coussins d’une voiture. Puis, quand celle-ci s’arrêta, j’en descendis et j’entendis retentir sous mes pieds les dalles sonores d’un vaste corridor. Tout à coup, le bruit de mes pas s’amortit sur un tapis. Une bouffée d’air chaud m’arriva au visage, m’apportant avec elle les accents d’un chœur et d’un orchestre nombreux, sur lesquels se détachait la voix vibrante d’une femme. Alors, je montai des degrés, j’entendis grincer une porte ; à ce moment, les sons devinrent distincts, et je me reconnus. J’entrais dans une loge des Italiens, j’entendais le grand final d’Othello. Desdemona gémissait sous la malédiction paternelle, et le peuple de Venise compatissait à ses douleurs. Mon imagination fut frappée. Je me rappelai que, ce jour même, il y avait soirée chez le Préfet de la Seine, et que cette salle où j’étais se trouvait pleine des invités attendant l’heure du bal, dans leurs plus brillantes toilettes. Les parfums des bouquets les plus riches se répandaient autour de moi. J’entendais des voix harmonieuses faire l’éloge de Lablache, si admirable dans ce chœur. Là, sur la scène, Giulia Grisi tendait au ciel ses beaux bras que je ne pouvais voir et le vent qui soufflait par des portes laissées ouvertes faisait flotter sur mon visage les cheveux odorants d’une voisine, la même qui, me voyant entrer, avait dit d’une voix bien douce et pleine de pitié : « Ce pauvre jeune homme, il est aveugle ! »

Cependant, les voix s’étaient tues et les contrebasses exhalaient les derniers accords du final.

La conversation s’engagea vive et générale, comme c’est la coutume aux Italiens. On se communiquait les témoignages de son admiration.

« Vous arrivez bien tard, dit la voisine aux cheveux flottants ; vous avez perdu le duo de la trahison, dans lequel Rubini et Tamburini ont été plus beaux que jamais. Votre ami connaît-il Othello ?

– Oui , madame, répondit Jules ; son infirmité, en le privant d’un sens, lui a fait mieux sentir le prix des autres. C’est un fidèle habitué des Italiens.

– Je serais bien curieuse de savoir, dit la belle voisine (elle devait être belle), si les impressions musicales d’un aveugle sont plus vives que les nôtres ; si les sens, en se concentrant, acquièrent plus d’intensité de jouissance.

– Je me le demande aussi, dit tout près de nous la voix d’un vieillard ; l’ouïe est un sens à part chez l’homme et indépendant de tous les autres ; supérieur à tous, il ne communique ses impressions qu’à la partie de l’âme la plus dégagée des préoccupations sensibles et matérielles. Ne dit-on pas que la musique nous transporte dans un autre monde ? Ne parle-t-on pas des concerts des anges, des chœurs des bienheureux ?…

– Cela peut être vrai de la musique instrumentale, dit Jules, mais pas de la musique vocale, moins encore du théâtre. Quoi de plus matériel, de plus sensible, de plus brûlant que ce que nous venons d’entendre ? Ce père qui maudit sa fille parce qu’elle a donné son amour à un More, la passion éperdue de Desdemona et les accents contagieux qui l’expriment, la jalousie aveugle du noir, ce sont là, il me semble, toutes préoccupations bien terrestres.

– Cela ne tient-il pas, dit la voisine, au caractère brillant et léger de la musique italienne ?

– Non, non, reprit Jules, c’est le même fonds d’idées qui se développe dans la musique de l’Italie et dans celle de l’Allemagne ; seulement, dans chacune, il revêt une forme différente. L’Allemand s’isole dans sa passion malheureuse, la couvre des accords les plus sombres, la voile sous les harmonies les plus mystérieuses. L’Italien étale sa douleur au soleil ardent de son pays ; il tient à ce que l’expression en soit toujours gracieuse et délicate, il orne ses larmes de fioritures et d’agréments, comme va le dire tout à l’heure Desdemona dans sa romance du Saule ; ses soupirs rivalisent avec le doux murmure des plus limpides ruisseaux :
 

I ruscelletti limpidi

A’ caldi suoi sospiri

Il mormorio mesceano…

 

Non, non, les Huguenots comme Othello, Fidelio comme la Dona del Lago ne retentissent que des bruits du monde. Quant à la musique instrumentale, c’est différent.

– Et pourquoi serait-ce différent ? demandai-je ; pourquoi vous arrêter dans cette voie ? La symphonie pastorale n’est-elle pas une histoire champêtre si simple qu’elle semble passer sous vos yeux avec tous ses détails saisissants ? Les cuivres n’ont-ils pas de ces accents émouvants de la voix humaine ? Ne dit-on pas que les violons pleurent ? Ce sont bien là toutes affections de notre vie misérable, il me semble. Je ne vois là rien d’un autre monde.

– Mais le piano ? dit la voisine ; il ne vit pas, il ne pleure pas, cet instrument.

– C’est vrai, ajoutai-je, mais c’est encore bien notre ouvrage. Vraiment, quand je l’entends, dans un concerto, passer calme, froid, impassible mais égal et puissant, à travers toutes les émotions joyeuses, éplorées, terribles ou tendres des ensembles, je crois voir l’homme sage traverser, sans se laisser émouvoir, les orages de notre monde, calmer le trouble, encourager la faiblesse, corriger l’inexpérience, mais toujours est-ce bien le caractère humain et terrestre.

– Vos raisons me frappent, répondit le vieillard ; cependant, il y a dans l’homme un tel désir d’échapper à ce monde misérable qui l’entoure, qu’il s’ingénie à trouver mille moyens d’exalter son imagination. Celui qui est doué d’une sensibilité vive, cherche à y parvenir en idéalisant encore la musique, le plus idéal des arts. Comme Jules, homme de réflexion, croit y arriver en étudiant la partie la plus abstraite des sciences secrètes.

– Ah ! parlez-nous de cela, Monsieur Jules, dit la voisine avec curiosité, et puisque l’orchestre commence déjà l’introduction du troisième acte, retirons-nous au foyer pour y causer à l’aise. »

Je lui offris mon bras et elle me guida avec une douce sollicitude vers les divans où nous nous assîmes.

« Votre père a raison, mademoiselle, répondit Jules. Un grand nombre de cœurs, ne trouvant ici rien qui les satisfasse, cherchent à percevoir, dès cette vie, les domaines d’un autre monde. Un exemple célèbre nous en a été donné par un homme incomparable. Regardez autour de vous, en effet, vous n’y voyez guère que deux classes d’hommes : ceux qui cultivent leur esprit et ceux qui cultivent leur corps, tous deux exclusivement. Les premiers forment une race sans élégance, maussade, qui ne connaît ni les transports des plaisirs, ni les joies des sentiments. Les autres sont ineptes et grossiers, ils ignorent et les nobles plaisirs de l’esprit et les passions de l’intelligence ; je ne vois, en un mot, que des viveurs et des pédants, deux classes également ennuyeuses. Il y a cependant dans l’histoire un nom, un seul, qui soit sorti de ce milieu vulgaire, c’est celui de Salomon. Celui-là connaît les plaisirs ; nul ne s’y est jamais plongé avec tant d’entrain, avec tant d’ardeur. Fêtes splendides, éclat du luxe, triomphe de l’ambition, célébrité de la gloire, amour sous toutes ses formes, avec toutes ses séductions, il ne s’est rien refusé ; et en même temps, nul n’a possédé mieux que lui les études les plus approfondies, la science des temps et des lieux, des causes et des effets, des hommes et des choses, les méditations les plus vastes et les plus sérieuses, l’empire sur soi-même, la règle de ses passions, la sagesse en un mot. Jamais homme ne s’est élancé hors de lui, dans le tourbillon du monde, avec plus de vigueur et d’énergie ; jamais aussi homme ne s’est replié sur lui-même avec plus de sagacité et de profondeur. Eh bien ! Salomon, qui avait porté dans les plaisirs l’élévation de la raison et dans les études l’aisance des voluptés, Salomon a, dans le livre le plus curieux qu’on ait jamais écrit, examiné tous les détails du plaisir, toutes les ressources de l’étude, et a déclaré que tout cela n’était que vanité et ne pouvait satisfaire son cœur.

Alors, qu’a-t-il fait ? Il a cherché les voies de l’autre monde, il s’est livré aux études occultes. La cabale, la magie, le magnétisme, l’alchimie, la science hermétique, l’astrologie, lui sont devenues familières et toutes les sociétés secrètes datent de lui. C’est ainsi qu’il échappait à ce monde en se réfugiant dans l’autre.

– Illusion ! m’écriai-je ; il n’en fut point ainsi. Il est bien vrai que Salomon sût se repaître de tout ce qui peut satisfaire la personnalité, depuis les plaisirs des sens jusqu’aux enivrements de la gloire. Il est vrai aussi qu’il connût le bonheur qu’on éprouve hors de soi, dans la contemplation de la nature, l’amour des hommes, la réforme des abus ; il est encore certain que tout cela ne pût satisfaire son âme. Mais je ne vois pas que les connaissances occultes l’aient davantage satisfaite.

Notre imagination nous réserve, au-delà de nos sens et de notre raison, un domaine vague où nous nous plaisons à construire les monuments les plus féeriques, des Châteaux en Espagne cent fois plus riches que les palais des Mille et une nuits, mais ces vains fantômes ne peuvent nous intéresser sérieusement. La contemplation de ces merveilles imaginaires nous délasse un moment, nous fait parfois illusion, mais un souffle de peine ou de joie renverse, dans notre cœur, ces fragiles édifices. Aussi Salomon, même après ces études, conclut-il toujours : « J’ai préféré l’état des morts à celui des vivants ; j’ai estimé plus heureux que les uns et les autres celui qui n’est pas né, et qui n’a point vu les maux qui se font sous le soleil. »

Et pourquoi donc se donner tant de mal pour sortir de ce monde ? Avons-nous donc si longtemps à attendre pour en être délivré ? et même chaque jour, est-ce qu’une partie de nous ne le quitte pas ? Astolphe, si l’on en croit l’Arioste, trouva dans la lune de petites fioles où était contenue la majeure partie du bon sens des hommes. Il doit y avoir aussi, quelque part, une lune de nos sentiments éteints.

Là sont nos illusions d’abord, notre confiance dans la parole des hommes, dans le regard des femmes, lorsque nous prenions la coquetterie pour la tendresse, et l’austérité de langage pour la probité. Comme il nous semblait certain alors d’être aimé toujours ! Comme il nous paraissait facile de faire le bien ! Chacun ne se montrait-il pas à nous disposé aux sacrifices et au dévouement ? Pour retrouver ces sentiments aujourd’hui, il nous faut bien sortir de ce pauvre monde. Et cette vivacité d’impressions que nous donnait la jeunesse, nos premières amours, la lecture des chefs-d’œuvre inspirés, l’audition des grandes compositions harmoniques, l’ardeur des convictions naïves ! Où sont allées toutes ces richesses de notre âme ? Cet ordre d’idées que comprenait si bien un ami absent, comme vous, Ch…, ces émotions délicates dont une amie a emporté dans la tombe le secret et le bonheur, ces parents perdus, ces compagnons éloignés, ces affections trahies, ces liaisons oubliées, ces consciences vendues, ces croyances abandonnées, ces œuvres délaissées ne forment-elles pas, loin du monde où nous vivons, un autre monde, où nous nous habituons à nous réfugier avec plaisir ? Dans le charmant épisode d’Élisa et Widmer, l’auteur des Nouvelles genèvoises a tracé le portrait admirable d’un époux qui, ayant perdu sa jeune femme après quelques jours de mariage, se retire dans la solitude, s’abstrait entièrement de la vie commune, ne visite plus que la tombe de sa bien-aimée, et en attendant qu’il aille la rejoindre n’a plus d’autre société que celle de la mort.

N’en est-il pas ainsi de nous ? ne prenons-nous pas en dégoût chaque jour cette existence misérable ?
 

Mais à ces doux tableaux, mon âme indifférente

Ne goûte devant eux ni charme ni transport ;

Je contemple la terre, ainsi qu’une âme errante,

Le soleil des vivants n’éclaire plus les morts.
 

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;

Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,

Je ne demande rien à l’immense univers.
 

Lamartine.

 

N’allons-nous pas comme Widmer vivre dans le cimetière de notre esprit, disant : Voici le mausolée de telle idée, la tombe de tel sentiment, la fosse de telle conviction, le cercueil de telle affection, visitant ainsi une à une ce que vous appelez si bien, mon cher Ch…, les ruines de notre cœur. Comme ces malades auxquels il ne reste plus que partie d’un organe dévoré par la cautérisation, nous continuons à exister avec une fraction seulement de notre cœur. Heureux quand il nous reste l’amour du bien pour nous sauver, comme demeurait l’espérance au fond de la boîte de Pandore !

– Mais c’est affreux ce que vous dites-là, s’écria la belle voisine ; nous cherchons dans l’imagination un monde où la vie soit plus lumineuse, plus intense, et vous nous offrez une mort anticipée, la tristesse du deuil et le froid de la tombe.

– Voyons, voyons, laissons cela, s’écria le vieillard ; j’entends la voix de Rubini et je veux jouir du dernier duo. »

Nous rentrâmes ; Desdemona protestait justement de son innocence, et défiait le fer du More jaloux.

Nous entendîmes ce terrible ingrato qui, dans la bouche de Malibran, glaçait d’effroi la salle entière. Puis nous nous retirâmes tout émus. Je remontai en voiture avec Jules. En chemin, il discuta avec moi les idées que j’avais émises au théâtre, me prêcha le sérieux de la vie, l’action, le devoir, mille autres choses que je trouvais justes mais qui ne pouvaient me persuader le cœur, et m’engager à renoncer à la vie contemplative.

Enfin, rentré chez lui, il accomplit quelques occupations et me dit que, dans un instant, il viendrait me magnétiser et me rendrait ensuite la vue.

Il me laissa seul et je restai ainsi quelque temps, méditant sur notre conversation, lorsque j’entendis un cri déchirant, un cri de femme ; une porte s’ouvrit avec fracas et un corps lourd vint tomber à mes côtés en poussant un soupir de douleur.

Effrayé, je portai la main à mes yeux et essayai avec mes ongles d’enlever le taffetas qui les couvrait. Mais il était trop bien collé ; la peau se souleva et la paupière déchirée me fit ressentir une douleur si vive, si pénétrante que je crus m’évanouir ; une sueur froide m’inonda le corps, mes jambes fléchirent et des lueurs éblouissantes me traversèrent le cerveau. Après quelques secondes, je me remis et, renonçant à recouvrer la vue, je marchai à tâtons vers l’endroit où le corps était tombé. Mon pied le heurta bientôt. Je me baissai et sentis sous ma main le doux contact de la soie, et le corps d’une femme qui en était vêtue. Je la pris dans mes bras et revins vers la chaise que je venais de quitter. Je la déposai là. Je soutins sur mon sein une tête languissante perdue dans de longs cheveux à demi-dénoués, et, saisissant un bras nu sur lequel je sentais les rugosités d’un bracelet ciselé, je cherchai, en lui frappant dans la main, à la rappeler à la vie.

Quelques longues aspirations m’indiquèrent que mon désir s’accomplissait. Elle revenait à elle.

« Qu’ai-je donc ? Qui êtes-vous ? » dit-elle. Je lui adressai quelques mots pour la tranquilliser.

« Ah ! c’est vous qui êtes aveugle, ajouta-t-elle, en reprenant tout à fait ses sens et la force de sa voix… aveugle ! continua-t-elle, je le croyais tout à l’heure quand je vous voyais au théâtre, mais je m’aperçois à présent qu’on vous a couvert les yeux, et que vous avez même cherché à vous débarrasser, car votre bandeau est soulevé et couvert de petites gouttes de sang. Ne souffrez-vous point ? Faites un signe de tête, car je ne vous entends pas. Je suis sourde comme vous êtes aveugle. Mon père en m’amenant ici au sortir du théâtre m’a priée de me laisser priver de l’ouïe pour quelques expériences magnétiques que M. Jules désirait faire. J’y ai consenti, mais bientôt j’ai ressenti de tels bourdonnements dans la tête que j’ai cherché comme vous à me débarrasser ; je n’ai pu y réussir et la douleur causée par mes efforts a été si grande, qu’éperdue je me suis précipitée vers cette porte pour demander du secours ; mais, après quelques pas, j’ai senti que je perdais connaissance et je suis tombée. Je souffre encore beaucoup. »

Étrange situation. Cette femme au parler doux et élégant était là, s’appuyant sur mes bras, peut-être belle, peut-être jeune, et je ne pouvais la reconnaître, car je ne la voyais pas ; je ne pouvais lui parler, car elle ne m’entendait pas.

J’appelai Jules plusieurs fois ; il ne répondit pas. Elle cria plusieurs fois : « Mon père ! » appelant sans doute le vieillard de notre loge aux Italiens. Aucune voix ne répondit.

Je me demandais où j’étais et je répétais en moi-même le : Dove ? que j’adressais tantôt à Jules.

Quant à ma compagne, elle paraissait inquiète.

« Qu’est-ce cela ? disait-elle, toute émue. Je ne comprends pas, j’ai peur. Mon père et Monsieur Jules m’ont quittée tout à l’heure en me disant qu’ils viendraient dans un moment me magnétiser. Seraient-ils sortis, me laissant seule ici ? Donnez-moi la main, Monsieur, ajouta-t-elle, je désire visiter la maison et je n’ose y aller seule. »

Je la suivis, la main dans la sienne. Quand il fallait passer une porte, elle me guidait en riant malgré son inquiétude. Et je ne sais pas si, dans ces moments-là, j’eusse mieux aimé la voir.

La maison était vide. Nous nous arrêtâmes tous deux embarrassés. Elle laissa aller ma main. Que de jolies choses j’avais à lui dire. Mais comment les lui faire entendre ?

Après un moment de silence, elle reprit avec enjouement :

« Je réfléchis que je suis bien folle de m’inquiéter. Mon père est allé avec Monsieur Jules chercher soit un ami, soit quelques objets nécessaires à leurs expériences. Ils n’ont pas prévu l’accident qui m’est arrivé, ni que nous pourrions nous rencontrer. Mais que celui qui nous verrait ainsi pourrait rire à nos dépens ! Une sourde et un aveugle en tête-à-tête ! Votre faconde empêchée par ma surdité ! »

J’aurais pu répondre : « Et votre grâce si distinguée, empêchée par ma cécité ! » si mon compliment avait pu être entendu.

Alors, elle ajouta :

« Tenez, on ouvre la porte ; voilà Monsieur Jules, avec Dupotet, et mon père avec des vases de cristal.

– Voyez donc, Messieurs, s’écria le vieillard avec dépit, voyez s’il n’y a pas un instinct magnétique qui avertit un jeune homme qu’une jeune fille est près de lui. Voilà un aveugle que nous laissons enfermé dans une chambre et ignorant que ma fille est dans la chambre voisine ; nous les retrouvons l’un près de l’autre, mais voici qui est bien pis ; ils ont fait tous deux des efforts pour délivrer leur sens gênés. Lui, a les yeux tout ensanglantés. Après cela, ils ne peuvent avoir le calme nécessaire pour servir à nos expériences. Ils mériteraient vraiment bien que nous les laissions jusqu’à demain matin dans cet état.

– Je te préviens, dis-je à Jules en entendant ces paroles, que je casse tout chez toi si tu ne me rends pas immédiatement la lumière.

– Allons, mon ami, dit Jules je vous laisse et emmène mon compagnon ; nous ne pourrions rien faire de bien aujourd’hui. Nous serons, il faut espérer, plus heureux quelqu’autre jour. »

Quelques instants après, nous étions chez Jules qui, avec une éponge tiède, me débarrassait les yeux de leur bandeau.

« Quel est, lui demandais-je, ce vieillard ?

– Que t’importe ? me dit-il.

– Je t’en prie, répliquai-je avec insistance, dis-le-moi.

– Ah ! ah ! s’écria-t-il, voilà bien les hommes. L’ennui les ronge, le dégoût des choses de la terre les tue ; ils ne vivent qu’avec les tombeaux et les ruines du cœur. Mais vienne une douce voix, quand même elle appartiendrait à un être invisible dont on n’a pu juger ni la beauté, ni la grâce, ni l’élégance ; quand même on n’aurait pu apprécier sur quelques lambeaux de conversation ni son esprit, ni son caractère, ni son cœur, voilà cette âme morte qui ressuscite.

On s’inquiète, on rêve, on fait des Châteaux en Espagne, on désire, on prend une voix suppliante pour interroger un ami ; on lui en voudra peut-être même s’il ne satisfait pas une vaine curiosité. Eh bien, ce sera ton châtiment pour m’avoir fait manquer mes expériences. Tu ne sauras pas quelle est cette femme. Tu me sais entêté. N’insiste pas. Ce serait inutile. »

Je me le tins pour bien dit et je me retirai sans plus insister.

Je n’ai donc jamais su quelle était cette compagne d’une soirée.

Un jour, je crus reconnaître le même organe dans une ingénue des Folies dramatiques. Mais c’était bien sûr une illusion.

Un autre jour, je fis la même remarque, dans un bal, en entendant parler la femme d’un conseiller à la cour de cassation. Je l’invitai à danser et amenai la conversation sur un sujet qui devait lui rappeler cette aventure, si elle en avait été le sujet. Mais c’était encore une erreur.

Je ne la retrouvai donc point. Peut-être a-t-elle été ensevelie sous les ruines du Château en Espagne où je l’avais logée.
 

*

 

C’est ainsi que nous vivons, mon cher Ch…, sur cette terre où la moindre chose nous jette dans l’ennui, le dégoût et le désespoir ; où la moindre chose aussi nous réveille, nous intrigue, nous fait tenir à l’existence. Nous l’avons reçue de ceux qui ont vécu, nous la transmettons à ceux qui vivront. Il en est d’elle comme de ces seaux qu’on se passe dans un incendie. C’est un fardeau, une fatigue pour les faibles ; c’est un exercice, une distraction pour les forts ; pour la masse, c’est une œuvre indifférente. Celui-là agit avec ardeur qui se préoccupe du but à atteindre, du fléau à combattre. Et dans cette chaîne de générations qui se transmettent la vie, celui-là de même est vertueux qui se préoccupe du but à atteindre en servant la cause du progrès.
 
 

 

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(1) Allons. – (2) Où ? je vous prie. – (3) Laisse-moi faire, il n’importe.
 

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(Albert Dupuis [alias Albert Lhermite], in L’Artiste, revue hebdomadaire du Nord de la France, première année, n° 29, dimanche 22 décembre 1850)