Ma première visite à Londres avait été pour ma vieille amie Louise Michel qui, contrainte par les intolérances ministérielles à transporter ses pénates dans la capitale de l’Angleterre, y cumulait l’enseignement gratuit, le culte de la philanthropie et celui de la révolution sociale.

« C’est à deux pas, m’avait expliqué un obligeant commerçant français ; tâchez seulement de ne pas vous embrouiller dans les noms des streets ; vous suivez Charlotte, vous traversez Francis et vous y êtes. »

Et, après avoir exécuté les opérations sus-indiquées, je me trouvai devant le numéro 35 de Huntley Street – une maison en briques noircies comme les autres, à trois étages comme les autres, et, comme les autres aussi, dépourvue de concierge. Par malheur, elle n’en possédait pas moins son cerbère, sous la forme d’une Anglaise hors d’âge, laide comme un cul de singe, hargneuse comme une vieille bourrique, et qui, embusquée dans son logement du rez-de-chaussée, s’élançait menaçante comme quelque monstrueuse araignée sur les visiteurs assez téméraires pour s’arrêter au seuil de cette porte.

À mon coup de marteau, elle sortit de son repaire, où feu Gambetta lui-même n’eût pas osé aller la dénicher, entrebâilla la porte et, au nom de « miss Michel, » me la referma brusquement au nez, en accompagnant cette invitation négative d’une grimace à la Paulus et de deux ou trois invectives furibondes.

« C’est peut-être la façon de dire : « Entrez ! » en Angleterre, » pensai-je après un court moment de stupeur.

Dans cette vilaine chose qu’est la vie, il est bon de refréner ses émotions.

Très heureusement, le choc du marteau sur l’huis sonore avait attiré à sa fenêtre une jeune femme qui me reconnut et courut m’ouvrir : c’était Charlotte Vauvelle, l’inséparable amie de Louise Michel.

« Montez vite, dit-elle, après un cordial shake-hands ; mistress Spider pourrait revenir à la charge.

– Qu’est-ce donc que cette mégère ? demandai-je.

– La femme d’un sergent recruteur. Elle n’est pas toujours très commode, mais Louise assure qu’elle a un bon fonds tout de même. Le malheur est que, lorsqu’elle a bu, on ne peut l’empêcher de se jeter sur les étrangers.

– Ah ! diable. Et boit-elle souvent ?

– Tous les jours.

– Tiens ! ce n’est donc pas un chameau ! Ça m’étonne. »

Comme ce dialogue prenait fin, je me trouvai au seuil du logement de Louise Michel : une grande pièce, meublée de la façon la plus modeste. Un large lit sur lequel ronronne un chat, une table ronde surchargée de journaux, un buffet, quelques chaises, et c’est tout. Pas de lambris, même en simili-or ; la route de la Révolution ne mène pas à la fortune, comme celle de la politique.

« Vive l’anarchie ! À bas Constant ! »

Tels furent les mots qui saluèrent notre entrée.

J’allais tendre la main au coreligionnaire, lorsqu’un coup d’œil, qui me le fit découvrir, m’arrêta. C’était un perroquet gris, mélancolique et déplumé, qui, converti au démagogisme le plus effréné, sous l’’irrésistible influence du milieu, avait jugé bon de transformer son perchoir en tribune.

Ce perroquet, qui a, du reste, conservé toutes mes sympathies, me rappela par ses allures certains orateurs de réunions publiques. J’allais, pour capter ses faveurs, lui donner des nouvelles du mouvement révolutionnaire, lorsqu’une énorme chienne, à poil noir, vint opérer, en grondant, une reconnaissance autour de moi. Sans doute, rendue méfiante par les vicissitudes, me prenait-elle pour un suspect.

« Allons, Fathma ! Ne faites pas attention, elle est presque aveugle. »

La plupart aiment à collectionner des pièces de cent sous ; Louise Michel, qui n’a guère de famille sur laquelle déverser ses sentiments affectifs, préfère s’entourer de bêtes qui ne le sont pas plus que certains individus et qui, sous le rapport de la sociabilité, valent infiniment mieux. Seulement, tandis que d’autres recherchent les superbes angoras, les élégantes levrettes ou les animaux de poche, peignés et bichonnés comme des petites maîtresses, la féroce anarchiste recueille les infortunés quadrupèdes galeux ou abandonnés. Pétroleuse, va !

Sur ces entrefaites, Louise Michel arrivait. Cordiale accolade, et nous causons.

Toujours vaillante et solide, un peu courbée, cependant, et la chevelure plus grisonnante qu’avant son exil, – ce qui n’a rien que d’assez naturel, – la proscrite a conservé la même foi en l’avenir, la même impassibilité sereine. Figure étrange, qui semble appartenir non à notre prosaïque époque, mais au passé ou à l’avenir.

Traversant la vie, – vie de luttes, de déportation, d’emprisonnement, de proscription et d’incessant apostolat, – enveloppée dans son éternelle robe noire comme dans un drapeau de désespoir et de révolte, Louise apparaît en quelque sorte une Velléda de la Sociale. Et chez cette ardente internationaliste, dont l’esprit plane trop haut pour s’attarder aux tristes et mesquines rivalités de peuples, le vieux sang gaulois fermente et bouillonne.

Telle je l’avais connue treize années auparavant, sous le tropique du Capricorne, telle je la revis le 4 avril 1892, par 0 degré de longitude (méridien de Greenwich) et cinquante-et-un degrés trente minutes latitude nord. Nouméa, Paris, Londres, peu importe au révolutionnaire, – à celui qui ne lutte pas pour se rallier un jour, dans des conditions avantageuses, – tous les chemins, pour lui, ne mènent-ils pas à Satory ?

Pendant que Charlotte, infiniment plus avisée qu’Hébé, prépare non une sirupeuse ambroisie, mais cette liqueur que Jupiter a été un serin de ne pas connaître, le café, la conversation se poursuit. Le perroquet y prend part et la ponctue de ses apostrophes véhémentes. Il était étonnant ce gallinacé, et M. Dayras qui devait, deux ans plus tard, présider, avec le tact et l’impartialité que l’on sait, le fameux procès des Trente, l’eût, à coup sûr, classé parmi les « intellectuels. »

Avec infiniment plus de sincérité que madame Prudence dans des fêtes foraines, nous examinons le présent, nous scrutons le passé et l’avenir.

Trois quarts de siècle de rêves, d’idées, de fermentations, de révoltes noyées dans le sang, de travail latent dans les profondeurs de la société, n’aboutiront-ils pas enfin à l’avènement de l’ordre nouveau ? Après Saint-Simon, Fourier, Gabet, Leroux, Proudhon, Marx, Bakounine, Kropotkine et Reclus, après l’Internationale, la Commune de Paris et l’éveil du prolétariat universel, après les espérances lumineuses suscitées au sein des masses, le dernier mot sera-t-il à Deibler ?

Allons donc ! Bien fous ou bien lâches nous serions de désespérer et de croire tout perdu parce que, molécules animées et souffrantes, nous apparaissons comme broyés dans la crise générale. Le progrès n’est-il pas, jusqu’à ce jour, fait de sang et de larmes ? Ne faut-il pas que ce soient les actifs et les chercheurs qui expient le privilège de penser et se mouvoir, en frayant de leurs corps un pont vivant à la masse pour passer vers « l’autre rive » ? Donc, à bas hier ! à bas aujourd’hui ! et vive demain ! Le beau mythe de Prométhée domine toujours la marche de l’humanité.
 

*

 

Comme nous discutons sur les raisons ou les déraisons de la nitroglycérine, employée en thérapeutique sociale, la porte s’ouvre et un grand jeune homme paraît.

Achille Vauvelle, frère de Charlotte, est parti de Paris parisien : en Angleterre, je le retrouve anglicisé, silencieux, réfléchi et fumant la pipe, seule volupté qu’il ne dédaigne pas. A-t-il voulu confirmer par l’exemple les théories de Darwin sur l’adaptation au milieu ? Au fond, je crois qu’il n’en a cure.

« Comment va la reine Victoria ? lui demandai-je, abusé par les apparences.

– Quite well (tout à fait bien), » répond-il.

Chose bizarre et qui pourra sembler un contraste, en même temps qu’Anglais, il est devenu artiste. Pour le moment, ce jeune homme, beaucoup plus grave que l’auteur de la Société mourante et l’anarchie, égaye cependant de ses fantaisies coloriées les murs du phalanstère ; sa profession, la lithographie, l’a mené insensiblement au dessin, celui-ci, à la peinture. Quelques mois plus tard, la photographie ne devait plus avoir de secrets pour lui, et un piano, venu compléter le mobilier, jusque-là rudimentaire, allait gémir sous son doigté impitoyable.

« Nous voilà tous au complet, mon cher Malato, me dit la bonne Louise ; deux femmes, deux hommes et trois bêtes. C’est le moment de se mettre à table les uns et les autres. »

Le perroquet approuva d’un : « Bon appétit ! » plein d’à-propos, et, faisant place à ces compagnons que le moyen-âge appelait nos « frères inférieurs, » – pourquoi inférieurs, alors qu’ils savent se passer de gendarmes ? – nous rompîmes sans trop de tristesse le pain amer de l’exil… en étendant un peu de beurre dessus.
 
 

 

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☞  Extrait des Joyeusetés de l’exil, pour paraître prochainement chez Stock, éditeur.
 

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(Ch. Malato, « Chronique, » in L’intransigeant, n° 5886, mardi 25 août 1896 ; « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, n° 103, lundi 7 août 1911 ; « Chez Louise Michel » constitue le chapitre III des Joyeusetés de l’exil, Paris : P.-V. Stock Éditeur, collection « Bibliothèque sociologique » n° 12, 1897)