La sœur Marie avait désiré voir le soleil se lever sur les plaines de la Flandre. Élevée dans les riants environs de Paris, elle trouvait les paysages du Nord tristes et monotones, mais elle y sentait cette harmonie singulière d’un ciel chargé de nuages, d’une terre parée d’opulente verdure, harmonie dont les peintres flamands et hollandais devaient tirer plus tard de si beaux effets.
Elle s’était éloignée du couvent et s’était avancée jusque sur les bords de la Marcq, alors agrestes et touffus. Là, assise sur un pied de saule, elle revoyait une miniature qu’elle avait faite la veille, qu’elle se proposait de retoucher le lendemain, car sœur Marie enluminait avec goût, chantait au chœur, lisait et transcrivait le latin ; c’était une élève du Paraclet, qui suivait les vieilles traditions d’Héloïse. Son attention fut tout à coup attirée par des cris déchirants. Elle se leva et aperçut un pauvre diable que l’escorte d’un templier poussait à grands coups de bois de lance. La sœur Marie s’approcha du chevalier et lui demanda la grâce du malheureux.
« C’est un de ces détrousseurs, lui répondit-il, dont nous purgeons les routes ; j’allais faire brancher celui-ci, mais puisque vous demandez sa grâce, il l’obtiendra et m’accompagnera dans notre prochaine expédition en Terre-Sainte. »
Le templier descendait de cheval tout en parlant et s’asseyait sur le bord de la crête, car il paraissait avoir chevauché toute la nuit. Il regarda la religieuse belle de jeunesse et de grâce, prit doucement la miniature qu’elle tenait en main et la considéra attentivement. Son silence, son air préoccupé blessèrent l’amour-propre de la sœur.
« C’est bien mauvais, n’est-ce pas ? dit-elle.
– Oh ! que non point. Cette peinture indique de l’étude, de l’observation, du goût. Mais je regrette que vous ayez représenté cette sainte sous une forme si raide et si amaigrie, d’un visage si rêveur et si douceâtre. Il fallait une autre nature pour braver les tentations de la vie et le martyre de la mort. J’aurais préféré vous voir prendre pour modèle les robustes paysannes de cette contrée ; il y a cependant de bien plus beaux types. »
Le chevalier, ayant appelé l’un de ses écuyers, tira d’un coffret que celui-ci lui apporta un petit bronze rongé par le temps, mais laissant apercevoir encore l’exquise beauté de ses formes et de ses proportions. C’était une statuette d’un grand style représentant la Cérès grecque et alliant la majesté de la mère à la grâce de la déesse.
La sœur Marie, à la révélation inattendue de cet art qu’elle ne soupçonnait pas, tressaillit et ne sut contenir son admiration.
« Oh ! mais, dit le Templier, ceux qui faisaient ces chefs-d’œuvre étaient des hommes libres ; ils n’avaient pas de rois ni de seigneurs pour leur prescrire ce qu’ils devaient faire, pas de papes ni de prélats pour leur prescrire ce qu’ils devaient penser. J’ai trouvé cette petite statue en Asie, dans une de ces villes que le travail, les arts, la liberté et les révolutions avaient rendues florissantes, que les invasions brutales de la guerre ont ruinées. Ce n’étaient pas de ces pauvres bourgs abrités sous une forteresse escarpée comme le nid d’un oiseau de proie, ainsi qu’on en voit tant aujourd’hui. Elles s’étalaient avec opulence où l’industrie les appelait. Vous pouvez les imaginer d’après la commune de Lille, ici près, avec son ardeur pour le travail et ses grandes franchises, mais en outre avec ce qu’il manque à celle-ci : un climat heureux, une religion riante, le culte du beau et des caractères sans hypocrisie.
Reverrons-nous ces grandes époques ? L’ordre du Temple y travaille ; nous sommes aussi puissants que les papes et les rois ; nous avons sous la main des fraternités entières de travailleurs laïcs, francs-maçons et autres, auxquelles doivent appartenir un jour le bien-être, les suffrages et la puissance. Mais, soyez-en sûre, soit que nous puissions renouer la chaîne des temps, soit que nous succombions à la peine et que les hommes doivent attendre encore quelques siècles, ce grand événement, on l’appellera la Renaissance, car seulement alors le monde sortira des ténèbres du tombeau. »
À ces mots, le Templier s’éloigna pensif. Il avait fait une centaine de pas lorsqu’il s’aperçut en souriant qu’il avait conservé la miniature de la jeune sœur. Il ne fallut pas moins de temps pour que celle-ci vît avec saisissement qu’elle ait encore en main la statuette de Cérès.
Pendant des jours, des semaines, des mois, la religieuse resta ainsi rêveuse et troublée. Elle aussi avait espéré pour l’homme des jours de justice et de bonheur, mais elle les attendait de la réforme des ordres religieux dont l’exemple devait entraîner le monde laïc. Celles de Cîteaux, de Clairvaux, de Prémontré, lui semblaient tout ce que l’on pouvait souhaiter, bien que les résultats n’eussent pas encore répondu à ce que l’on croyait. Le templier, au contraire, paraissait compter sur des changements qui ne procéderaient plus du christianisme. Ne l’aurait-elle pas écouté avec trop de complaisance ? Elle attribua à cette faiblesse coupable la langueur qu’elle ressentait dans ses travaux d’enluminure, dans ses exercices de religion. Mais le dépérissement de sa santé en était la seule cause. Les brumes du Nord frappaient sa poitrine délicate ; les austérités et les privations du cloître ruinaient sa nature impressionnable. Elle s’éteignit en rêvant. La novice qui fut chargée de la mettre au cercueil trouva avec effroi, suspendue au cou de la morte, une statuette de métal qui ne ressemblait à aucun scapulaire connu ; ce devait être quelque talisman magique. Aussi s’empressa-t-elle de l’enfouir au coin du jardin, afin de ne pas nuire à la considération du couvent ni à la mémoire de la sœur Marie, morte en odeur de sainteté.
Le même jour, à la même heure, un chevalier du Temple périssait sur le champ de bataille de la Massoure. Les maraudeurs sarrasins qui vinrent pour le dépouiller constatèrent avec étonnement qu’il n’avait sur lui ni or, ni argent, mais seulement une feuille de parchemin enluminé qu’ils livrèrent aux vents.
Oh ! Mes amis du XIXe siècle, qui avez vu à l’œuvre les réformes adoptées par la sœur Marie, celles aussi qu’entrevoyait le Templier, ne craignez-vous pas qu’elles soient enfouies comme le bronze du chevalier, emportées par l’ouragan comme la miniature de la nonne ? Au moins auront-elles inspiré à de bons cœurs des illusions généreuses, des sympathies fidèles, l’amour de l’indépendance et du beau.
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(Albert Dupuis [i.e Albert Lhermite], in Supplément au n° 8 du Messager de Vienne, organe des intérêts d’Orient, journal hebdomadaire international, cinquième année, du 20 au 27 février 1879 ; portrait de « Jacques de Molay, chef des Templiers (XIIe siècle), » gravure du XIXe siècle)

















