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(Pierre Devaux, illustrations de Pierre Delarue-Nouvellière, in Gazette Dunlop, « Si…, » n° 222, février 1939. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Pierre Devaux, illustrations de Pierre Delarue-Nouvellière, in Gazette Dunlop, « Si…, » n° 222, février 1939. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Voici, point par point, comment la « chose » arriva et quelles furent pour moi les impressions qui précédèrent, accompagnèrent et « suivirent » cette mystérieuse et redoutable échéance.
J’étais rentré, ce soir-là, mal disposé, la tête lourde, accablé sous le poids d’une lassitude de tous les membres.
Je me mis cependant à table, mais, dès la première cuillerée de potage, un hoquet de dégoût me monta aux lèvres.
« Décidément, ça ne va pas, dis-je à ma femme, qui me regardait, inquiète déjà.
– Tu auras pris froid sans doute, me répondit-elle ; il faut te coucher. Je vais te préparer de la tisane ; tu en prendras un grand bol bien chaud et, après avoir transpiré cette nuit, il n’y paraîtra plus demain. »
Je me déshabillai, et tandis que je me blottissais sous les draps cependant bien chauffés, je sentis le frisson s’emparer de tout mon être et je grelottais au point que mes dents claquaient les unes contre les autres avec un bruit sec de castagnettes.
Dès ce moment, la pensée me vint, nette, précise, que j’allais être malade, très malade, et cette conviction pénétra dans ma cervelle douloureusement, comme un clou qu’on y aurait enfoncé à grands coups de marteau.
Pourtant, le bol de tisane bouillante que j’absorbai me réchauffa un peu, et l’espèce de tremblement convulsif qui me secouait le corps s’étant calmé, par habitude, je voulus lire mon journal avant de m’endormir.
On avait exécuté la veille je ne sais plus quel assassin, et mes yeux tombèrent par hasard sur le compte rendu de cette suprême formalité légale.
Je me souviens que le rédacteur de l’article avait « tiré à la ligne » sur les angoisses qui doivent étreindre le condamné durant les jours qui précèdent son exécution et aussi, qu’après m’être plus ou moins assimilé cette « paraphraséologie » d’un livre célèbre, je rejetai le journal avec la sensation que le délire me prenait.
Pourtant, je ne devais pas divaguer, puisque je continuais de penser et que mes pensées avaient une suite et se déduisaient, j’en ai le souvenir très net, logiquement les unes des autres.
Je pensais notamment que le journaliste qui avait écrit ce que je venais de lire était un imbécile, puisqu’en réalité nous sommes tous condamnés à mort et tout aussi sûrs de mourir que peut l’être le misérable dont on dresse l’échafaud ; je me disais encore que la seule différence entre celui-là et tout le monde, c’est qu’il est certain, lui, de mourir dans quelques instants, tandis que, pour nous tous, c’est exactement la même chose, sauf que cette certitude est renvoyée à une date dont nous ignorons l’échéance, mais qui peut être demain, tout à l’heure.
Tandis que ces pensées me hantaient l’esprit, je sentis que la fièvre me brûlait, de plus en plus intense.
Je me tâtai le pouls : je devais avoir au moins cent cinquante pulsations.
Et dans mon délire, je me surpris moi- même, ayant les bras hors du lit, ramenant mes couvertures jusque sous mon menton, avec ce geste navrant et machinal qu’ont tous les moribonds.
Pour le coup, j’eus la sensation très nette que j’allais mourir.
Même, il me sembla que je savais l’heure précise à laquelle cela m’arriverait.
Je regardai la pendule qui, faisant face à mon lit, était éclairée par la veilleuse de nuit : elle marquait quatre heures.
« Je mourrai au point du jour, pensai-je… à sept heures. »
À six heures et demie, je compris que j’entrais en agonie.
Ma femme et mes enfants étaient près de moi. Je les voyais, affolés d’angoisse et de douleur, et, chose singulière, cela m’était égal ; comme je m’en voulais à moi-même de mon indifférence et que j’en recherchais la cause, je me dis que cela devait être un effet de cette grâce divine qui oblitère et affaiblit l’être moral de ceux qui vont mourir, avant d’anéantir leur être matériel.
Ce qui me surprenait pourtant, c’était de constater que, tout en me sentant mourir, je conservais cette faculté d’analyser mes sensations et même de les raisonner.
Je suivais des yeux les aiguilles de la pendule. Comme elle marquait maintenant six heures quarante-cinq minutes, il m’arriva même, sachant que je « devais » mourir à sept, d’équivoquer entre le quart d’heure de Rabelais que je venais d’entamer et celui de M. de La Palisse.
À sept heures moins cinq minutes, un râle atroce commença à me déchirer la poitrine, et à s’en échapper en sons plaintifs, inarticulés ; ma femme sanglotait, mes enfants pleuraient à chaudes larmes, tandis que je me disais :
« Allons, dans cinq minutes, je serais mort ! Dans cinq minutes, je connaîtrai moi aussi cet « au-delà » mystérieux et troublant, qui, depuis tant de siècles, jette dans l’esprit des hommes son redoutable point d’interrogation. »
Et, ne souffrant point d’ailleurs, j’attendais la mort avec curiosité, presque avec impatience.
Mes yeux ne quittaient plus la pendule.
Le premier coup de sept heures sonna.
À l’instant même où le marteau allait pour la deuxième fois battre le timbre, je me soulevai sur mon lit, je poussai un long soupir, – et je mourus.
Donc, j’étais mort, mais, chose singulière, je sentais, je savais que j’étais mort et cependant les sensations de mon être intellectuel survivaient à la destruction de mon être physique.
Je vis le médecin approcher de ma bouche la surface polie d’une glace ; je sentis qu’il me soulevait les paupières et j’entendis distinctement les mots qu’il prononça :
« C’est fini…
– À merveille, pensai-je alors ; il est bien exact que quelque chose survit en nous après la mort : je vais voir maintenant ce que devient ce quelque chose. »
Et j’attendis.
J’assistai ainsi, quoique mort, au désespoir de ceux que j’avais aimés ; j’entendis les paroles banales de consolation que vinrent tour à tour leur prodiguer mes amis, et les heures s’écoulèrent sans apporter aucun changement à l’état vraiment singulier dans lequel je me trouvais.
De toutes les choses inconnues et surnaturelles auxquelles je m’attendais, rien, – rien ne se produisait.
Vraiment, j’en arrivais à croire que Celui qui venait de faire mourir mon corps, avait oublié de reprendre mon âme.
Car, ce quelque chose qui survivait en moi, c’était mon âme, incontestablement.
Mais pourquoi cette partie de mon être, qui évidemment était immortelle puisqu’elle me permettait encore de penser, bien que je fusse mort, – mon âme enfin, – pourquoi s’obstinait-elle à demeurer ainsi attachée à mon cadavre ? Oui, pourquoi ? Pourquoi ?
Cependant, les heures s’écoulaient ; tous mes amis et connaissances vinrent défiler devant mon corps.
On avait disposé à mon chevet un vase contenant de l’eau bénite où trempait une branche de buis.
Chacun prenait cette branche et la secouait doucement sur moi : je le voyais et je sentais aussi le froid des gouttes d’eau sur mon visage.
La nuit, un ami, mon plus intime ami, était venu me veiller.
Je le vis s’étendre dans un fauteuil devant le feu… puis, sur le coup de minuit, allumer une cigarette, comme pour chasser les miasmes qui déjà se répandaient dans l’air.
Car je sentais très bien, – oui, je sentais que la décomposition de mon corps s’accomplissait avec une très grande rapidité.
Et cependant, mon moi moral demeurait obstinément rivé à ma dépouille, puisque je continuais de voir et de penser.
Le lendemain matin, un grand bruit se fit dans l’appartement : c’était le cercueil qu’on apportait. Les croque-morts s’approchèrent de moi et, les uns me prenant par les épaules, les autres par les pieds, ils me mirent dans la bière.
« Il était temps ! » s’écria l’un de ces hommes avec un geste significatif.
Puis j’entendis qu’on clouait le couvercle et je compris que l’on m’emportait.
Il fallait donc bien que je fusse mort, puisqu’on allait m’enterrer, – et cependant, je pensais toujours.
Et, vraiment, je regrettais maintenant d’être mort, du moment où ce n’était que ça, la mort.
Au cimetière, je sentis qu’on me descendait dans la fosse et j’entendis résonner sur le couvercle de mon cercueil la terre qu’on y jetait.
Un grand silence se fit ensuite.
J’entrais véritablement alors dans le calme de la mort, mais toujours quelque chose survivait en moi, puisque la pensée persistait.
« Qui sait ? me disais-je. Peut-être que l’âme reste ainsi attachée au corps, jusqu’à la fin du monde, jusqu’au Jugement dernier… »
Il en devait être ainsi évidemment, mais je ne pus m’empêcher de songer que j’allais sans doute terriblement m’ennuyer, en attendant que résonnassent les échos de la trompette nous convoquant tous dans la Vallée de Josaphat.
J’en étais là de mes pensées, lorsque je ressentis tout à coup dans mon être – cette fois, dans mon être matériel – des mouvements qui me firent tressaillir.
D’abord, ce fut comme une sensation vague, légère, à peine perceptible ; puis, cela devint un grouillement atroce, formidable.
Je compris que c’étaient les vers qui me rongeaient les entrailles.
L’horreur que j’en eus fut telle que je me redressais dans ma tombe… je veux dire dans mon lit, car je vis ma femme qui, calme et souriante, me tendait une tasse de lait chaud.
« Eh bien ! me disait-elle, comment te sens-tu, ce matin ? Tu as été un peu agité cette nuit, mais tout de même, tu as bien dormi. »

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(Jacques Amigues, « Les Variétés de la Liberté du Sud-Ouest, » in La Liberté du Sud-Ouest, journal quotidien, régional, politique, littéraire, absolument indépendant, troisième année, n° 790, jeudi 4 mai 1911. Illustration de Fred Banbery, tirée de Alfred Hitchcock’s Ghostly Gallery, New York: Random House, 1962)
Notre rédacteur en chef a parlé, la semaine dernière, dans sa chronique littéraire, de ce livre si curieux : « Dans l’Épouvante, » par Hans [sic] Heinz Ewers (la Renaissance du Livre). Nous publions ci-dessous l’étrange histoire qui ouvre ce volume extraordinaire :
Le vapeur de la Hamburg Amerika Line était à l’ancre devant Port-au-Prince, quand Petit-Ruban-Bleu se précipita dans la salle à manger, comme un ouragan :
« Maman n’est pas encore là ! »
Non, maman était encore dans sa cabine. Mais les officiers et les passagers se levèrent tous pour prendre Petit-Ruban-Bleu sur leurs genoux. Jamais aucune dame, à bord du Président, n’avait été fêtée comme cette petite filles aux six années souriantes ; celui dans la tasse de qui Petit-Ruban-Bleu avait pris le thé était heureux toute la journée. Elle portait toujours une robe de batiste blanche, et toujours un petit nœud bleu ornait ses boucles blondes. On lui demandait cent fois par jour : « Pourquoi t’appelles-tu Petit-Ruban-Bleu ? » Alors, elle riait : « Pour qu’on me retrouve si je me perds ! » Mais elle ne se perdait pas dans ses vagabondages solitaires à chaque escale ; c’était une enfant du Texas, rusée comme un petit chien.
Cette fois, aucun des convives ne put l’attraper. Elle courait au bout de la table et grimpa sur les genoux du capitaine. Le Frison géant eut un sourire ; il était le préféré de Petit-Ruban-Bleu ; c’était son seul orgueil.
« Trempette ! dit Petit-Ruban-Bleu, qui plongea sa biscotte dans la tasse à thé du capitaine.
– Où es-tu encore allée, ce matin ? demanda-t-il.
– Oh ! oh ! dit l’enfant, et ses yeux resplendissaient avec plus de clarté encore que le ruban de ses cheveux. Maman doit venir. Vous devez tous venir ! Nous sommes au pays des fées !
– Haïti !… le pays des fées ? » dit le capitaine, sceptique.
Petit-Ruban-Bleu se mit à rire !
« Je ne sais pas du tout comment s’appelle ce pays-ci, mais c’est le pays des fées ! Je les ai vu, de mes yeux vus, les merveilleux monstres, couchés les uns près des autres sur le pont de la place du marché. Il y en a un qui a des mains aussi grosses qu’une vache, et auprès de lui il y en a un autre qui a une tête grosse comme deux vaches ! Un autre a des écailles de crocodile. Ils sont encore plus beaux et plus admirables que dans mon livre de contes ! Veux-tu venir, capitaine ? »
Elle se précipita alors vers la jolie femme qui venait d’entrer dans la salle.
« … Vite, maman, bois ton thé. Vite ! vite ! Il faut que tu viennes, maman ! Nous sommes au pays des fées ! »
Et tous l’accompagnèrent, jusqu’au premier ingénieur mécanicien. Il n’avait pas de temps du tout, il n’était même pas venu déjeuner ; il y avait quelque chose de détraqué dans la machine, et il devait la réparer pendant qu’on était à l’ancre. Mais Petit-Ruban-Bleu l’aimait beaucoup, parce qu’il taillait si joliment l’écaille. Il fut donc forcé de l’accompagner. Petit-Ruban-Bleu commandait à bord.
« Je travaillerai la nuit, » dit-il au capitaine.
Petit-Ruban-Bleu, d’un air sérieux, l’approuva de la tête :
« Oui, tu peux travailler la nuit. Moi, je dors pendant ce temps-là. »
Petit-Ruban-Bleu les guida par les ruelles sales du port. Partout, les nègres allongeaient indiscrètement aux fenêtres et aux portes leurs masques grimaçants. Les compagnons de la petite enjambaient les larges ruisseaux, et Petit-Ruban-Bleu eut un rire de satisfaction quand le docteur fit un faux pas et que l’eau sale éclaboussa son costume blanc. Ils continuèrent leur route à travers les misérables baraques du marché, au milieu d’un indescriptible vacarme et des cris perçants des négresses.
« Regardez, regardez, les voilà ! Ô les jolis monstres ! »
Petit-Ruban-Bleu échappa à la main de sa mère et se précipita vers le petit pont de pierre jeté sur le ruisseau desséché.
« Venez tous, venez vite ; regardez les étranges créatures, les merveilleux monstres ! »
Elle claquait des mains, et elle gambadait et courait dans la poussière brûlante.
Les mendiants gisaient là ; ils étalaient leurs horribles maladies. Les nègres passent sans y faire attention, mais pas un étranger ne les aperçoit sans mettre la main à la poche. Ils le savent bien. Et ils les jaugent : celui qui recule devant l’affreux spectacle donnera 25 cents, mais la dame qui se trouve mal, au moins un dollar.
« Ô maman ! regarde donc celui-là aves ses écailles ! Est-il assez beau ? »
Elle montrait un nègre dont un hideux ulcère avait rongé et déformé le corps entier. Il était verdâtre, et les croûtes durcies avaient formé sur sa peau de véritables écailles triangulaires.
« Et celui-là, capitaine, regardez donc, celui-là ! Qu’il est drôle à voir ! Il a une tête de buffle, et son bonnet à poils semble ne faire qu’un avec sa tête ! »
Petit-Ruban-Bleu frappa du bout de son ombrelle la tête d’un noir géant. Il souffrait d’un horrible éléphantiasis ; sa tête était enflée comme un énorme potiron. Sa chevelure laineuse s’était feutrée et pendait en lambeaux de tous côtés.
Le capitaine cherchait à écarter la petite du nègre, mais déjà, tremblante de joie, elle le tirait vers un autre.
« Ô cher capitaine, as-tu jamais vu des mains pareilles ? Dis-moi, est-ce qu’elles ne sont pas prodigieuses, belles à ravir ? »
Petit-Ruban-Bleu rayonnait d’enthousiasme. Elle se pencha sur le mendiant, dont l’éléphantiasis avait monstrueusement enflé les deux mains.
« Maman, maman, regarde ! Ses doigts sont beaucoup plus gros et beaucoup plus longs que mon bras tout entier ! Maman, si Je pouvais avoir d’aussi belles mains ! »
Et elle mit sa petite main dans la main grande ouverte du nègre, telle une petite souris blanche qui glissait sur l’énorme surface brune.
La jolie femme poussa un cri et perdit connaissance dans les bras de l’ingénieur. Tout le monde s’empressa autour d’elle : le docteur imbiba son mouchoir d’eau de Cologne et lui frictionna le front. Mais Petit-Ruban-Bleu fouilla dans la poche de sa mère, y prit le flacon de sels et le lui fit respirer. Elle était à genoux par terre ; de grosses larmes coulaient de ses yeux bleus et mouillaient le visage de sa mère.
« Maman, chère et douce maman, réveille-toi, je t’en prie, ma petite maman ! Réveille-toi vite ; je peux te montrer encore beaucoup de créatures merveilleuses ! Non, ce n’est pas le moment de dormir, maman ; nous sommes au pays des fées ! »
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(Hanns Heinz Ewers, traduit par Féli Gautier et Marc Henry, « Notre Page littéraire, » in Le Populaire de Nantes, quarante-neuvième année, n° 14109, mercredi 30 août 1922. « The famous Thomas Joseph, » accordéoniste atteint d’éléphantiasis, Antigua, carte postale, José Anjo publ., 1921)
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Dans leur genre, les histoires de Hans [sic] Heinz Ewers que la Renaissance du Livre publie sous ce titre : « Dans l’Épouvante, » et dans la traduction de Féli Gautier et Marc Henry sont, pour les lettres, ce que sont les pièces d’André de Lorde sont au théâtre. Elles sont rouges, sanglantes, violentes, macabres ; elles font passer au lecteur des instants d’angoisse ; et si, d’aventure, elles ne procurent pas, pendant le sommeil, des visions de cauchemar, elles le secouent du moins de telle sorte que les nerfs en demeurent, pour un temps, exacerbés. Leur qualité, comme leur violence même, est supérieure, et c’est en quoi résident leur puissance d’attractions, leur force, leur originalité.
Enfoncés ! du même coup, les récits d’Edgar Poe et les contes fantastiques d’Hoffmann. Hans [sic] Heinz Ewers se complaît dans la réalité horrifique, et, à cet égard, « Dans l’Épouvante » pourrait bien détenir un record.
La traduction de Féli Gautier et Marc Henry est excellente. Il n’en saurait être autrement pour qui connaît, comme moi, les ouvrages personnels de Marc Henry, qui ont révélé au public français les grandes villes d’Allemagne et les mœurs du monde théâtral et des fêtards allemands.
En province, les amateurs d’émotions fortes n’auront pas besoin de courir à Paris pour se repaître aux spectacles par lesquels le Théâtre du Grand Guignol a assis sa réputation. Il leur suffira de lire « Dans l’Épouvante » pour éprouver, à domicile, tout ce que la hantise de l’horreur, de l’effroi et du sang peut ajouter aux sensations nées de l’effroi, de la crainte et de la peur.
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(J. Tallendeau, « Les Livres qu’on lit, » in Le Populaire de Nantes, quarante-neuvième année, n° 14103, mercredi 23 août 1923)
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☞ Nous reproduisons ci-dessous la première traduction américaine du conte d’Ewers, publiée dans la revue de George Sylvester Viereck, The International, en juillet 1916.
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HANNS HEINZ EWERS : FAIRYLAND
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(Hanns Heinz Ewers, in The International, volume X, n° 7, juillet 1916)
« On vit pendant trois jours errer par le pays cette silhouette famélique au nez corbin, aux jambes torses, à l’œil bigle ; on le vit parcourir les guérets, grimper les vignobles, humer la terre de ses narines en cavernes, évaluer et soupeser mentalement les récoltes. Le troisième jour, il se frotta les mains quand l’ombre des coteaux s’allongea sur la plaine. Elle traçait son champ d’évolution.
Il loua une bicoque meublée, enclavée dans un jardinet, s’y installa et y vécut seul et sans domestique pendant les premiers mois. Il faisait son marché lui-même, discutant, ergotant, rabattant, et se moquant d’être moqué.
De ce moment, les fermes des environs virent fréquemment circuler, de son pas silencieux et précautionné, – on l’en surnomma « Pied de Chat, » – sa silhouette rabougrie de pion souffreteux, et les terres sentirent peser sur elles la lourde convoitise de ce malvoulant.
C’était, cette année-là, une année de vaches maigres. La grêle, le phylloxéra, le mildiou, le rot brun, gris, blanc ou noir, le pourridié, la fumagine, l’oïdium, la cochylis, bref, tous les ennemis de la vigne, semblaient tenir un congrès sur les vignobles du pays, ayant pour objet l’étude du moyen le plus radical pour supprimer le vin et pour ruiner le paysan. Les ligues de tempérance des pays secs ont trouvé beaucoup mieux depuis.
Hourdoul le père était de la race des Thénardier. Rien ne lui paraissait plus favorable à s’engraisser qu’un bon désastre. Il entra dès lors en campagne.
Cachant sa matoiserie sous une allure bonhomme qui allait à sa physionomie comme un ruban bleu au cou d’un caïman, il offrit aux fermiers en dérive le secours de son argent. Dix mille francs, me diras-tu, c’est peu. Exact ; mais outre qu’à l’époque l’argent valait beaucoup, il ne le déboursait qu’à bon escient et par petites doses après l’avoir fait attendre ce qu’il fallait, et lorsque le bonhomme affolé se sentait acculé à la vente et songeait à s’aller noyer, il jouait alors le rôle du terre-neuve et faisait signer au dernier moment à la victime un papier draconien qui la mettait toute vive entre ses mains crochues.
Il daigna, la première année, se contenter de la pauvre récolte, pour les seuls intérêts s’entend. Les papiers furent renouvelés, au taux qu’il fallait, bien entendu. Il installa, dans un pré contigu à la gare et qu’il s’était fait remettre en nantissement par un débiteur malheureux, un chai, sorte de hangar assez vaste, où il emmagasina le vin saisi. Il se fit imprimer du papier à en-tête à Agen, prit une patente et s’instaura négociant. Les mauvaises langues, voire les bonnes, prétendent que la pompe avec laquelle il transvasait ses foudres dans les wagons-citernes était à double effet, et pompait aussi bien, et dans le même temps, l’eau que le vin.
D’abord pied à pied, puis pas à pas, puis à longues enjambées, puis par bonds, il s’enrichit en épuisant l’effort de ses victimes. Le mécanisme était toujours le même et seule la mise en route présentait des variantes. Grâce au papier initial, tout ce que pouvait produire le débiteur passait aux intérêts, et toujours le capital demeurait dû, s’augmentant à chaque renouvellement. Souvent, les intérêts eux-mêmes s’y ajoutaient. Alors – pour aider son débiteur, bien sûr – le Hourdoul achetait la vache ou le cheval… au quart de sa valeur. – Il fallait bien les sortir du pétrin, ces braves gens ! Puis un jour survenait la saisie, puis l’expropriation, puis l’expulsion. Il avait si bon cœur qu’il gardait le fermier et les siens comme métayers… quand ils étaient raisonnables et se contentaient comme salaire du tiers de la récolte et du quart du cheptel né. Il y avait toujours au bout de ses offres une perspective de prison ; il s’était arrangé en conséquence. On acceptait et le fermier devenait serf. Que peut la loi contre un sous-seing privé légalisé, enregistré, timbré ? Les conventions font la loi des parties. Les siennes faisaient la Loi tout court.
Dès qu’il se sentit les reins assez solides, il entreprit un système inédit : par circulaire, il informa les secrétaires de mairie de toutes les communes de France qu’il récompensait de cinq francs – qui faisaient cent sous à l’époque, et qui n’en font guère plus de trente – toute indication lui signalant le décès d’un notable dans la circonscription du susdit. Il s’agissait, y disait-il, d’une œuvre philanthropique ; elle l’était en ceci qu’elle profitait grandement à un homme : lui.
Les secrétaires de mairie ne sont point riches dans les campagnes, et cent sous sont cent sous. Sitôt reçus les nom, prénoms et adresse du défunt, il mettait en gare à sa destination une barrique de gros vin d’encre, baptisé sur la feuille de transport du nom pompeux d’un cru imaginaire ; puis il établissait une facture en conséquence, y joignait la lettre de voiture, expédiait le tout par poste au de cujus, et remettait traite à l’encaissement.
J’ai dit qu’il ne visait que les notables. Ceux-ci laissaient donc en sus des héritiers un héritage. Neuf fois sur dix, ceux-là payaient sur celui-ci et au prix fort la livraison posthume, qui résultait à leur sens d’une commande antérieure au décès. S’élevait-il une contestation ? Hourdoul le père adressait à la famille ses condoléances, ne voulait en aucune façon lui forcer la main, se mettait à la portée de son chagrin ; mais, pour lui éviter des frais de retour, il demandait comme une faveur qu’on voulût bien prendre livraison, moyennant quoi il consentirait sur le prix facturé une « perte » de 30 %. On acceptait et l’on payait. Il ne gagnait dans ce dernier cas que du 150 % ; c’était ce qu’il qualifiait « d’affaire blanche. »
Un jour vint où il se sentit en goût de prendre femme. Il avait mis au point critique un vieux gentilhomme du pays, dont le château dominait la vallée et dont les bons crus, la chasse et les filles d’Agen avaient largement escompté, et au-delà, l’avoir.
Ce gentilhomme avait dans un couvent des environs une fille qui venait, durant les vacances, enfermer sa jeunesse dans les murs épais du castel. Hourdoul l’y vit, trouva que la parure s’alliait au cadre, et fit ses ouvertures au père. Quand Hourdoul demandait quelque chose à quelqu’un, il avait toujours sur lui quelque papier qui ne laissait au sollicité d’autre alternative que l’acquiescement. Le couteau sur la gorge, le gentilhomme céda ; la fille se maria à Hourdoul, et son père, ayant parachevé dans ce bas-monde un assez joli total de sottises, en mourut et bien fit.
Hourdoul devint en conséquence châtelain et « modernisa » le château. Il y a des embellissements qui devaient être interdits par les lois.
Un fils naquit et ce fut bien le sien, quoi qu’on en dît. Il avait son nez creux et vaste, au profil de limier de proie, ses yeux chauves, enfoncés sous des arcades caves, et, par surcroît, une tête d’hydrocéphale sur le front immense de laquelle saillaient les veines comme des cordes, et un tube digestif égratigné par l’entérite, à croire que sa nourrice l’avait exclusivement alimenté dans son jeune âge au moyen de bouillies faites de poudre émeri.
La famille ainsi constituée fut dans les manches du curé, respectée parce que redoutée du maire, haïe de la population rurale. À la majorité du fils, Hourdoul le père possédait à lui seul les trois quarts des terres de la commune et avait barre sur la majorité du reste. On le jaugeait « au son du nez » dans les cinq millions. Si tu as un jour un fils, apprends-lui la chicane : elle nourrit son homme.
Ainsi gorgées, les sangsues tombent. Hourdoul le père abdiqua entre les mains d’Hourdoul le fils la direction de ses affaires, se réservant le seul contrôle de l’emploi des fonds. Les gerfelets ne savent ni voler ni dépecer du premier coup.
Ceci correspondit au début des hostilités de 1914. L’entérite offre à ses victimes certaines compensations exceptionnelles. Hourdoul le fils, surnommé « l’Engoulevent » à cause de son crâne démesuré et de son nez corbin, dut à l’état lamentable de ses petits boyaux une réforme définitive. Il révéla de suite son digne atavisme, avec en sus un sens des affaires d’un modernisme aigu… comme une faux. Il avait au surplus de l’ambition, et son rêve le faisait évoluer au milieu du peuple d’une usine et le conduisit un jour par la voix de ses ouvriers à la représentation nationale de sa circonscription comme candidat socialiste.
Marié comme son père à la fille d’un châtelain des environs, aussi noble que gueux, il assouplit le caractère entier et despotique de la damoiselle avec sa douceur féline doublée de son effroyable et rigide volonté. La chronique du pays prétend que certaines compensations extra-conjugales ne furent pas étrangères à la résignation d’icelle. »
(À suivre)
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(André Armandy, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-huitième année, troisième série, n° 16797, lundi 1er octobre 1923 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Soho, Paris : Alphonse Lemerre, 1931)
« Vous me voyez, » dit-il.
Ce propos ne souffrait pas discussion. Ayant des yeux et les yeux étant faits pour voir, je le voyais. À cette époque, je le voyais même assez souvent. Il était agent immobilier. Je cherchais un appartement. Deux ou trois fois par semaine, nous visitions ensemble des entresols et des sixièmes étages, nous jonglions avec mon budget, nous échangions des vues sur la place possible de mon lit et l’orientation probable de mon bureau. Ces choses-là finissent par créer une certaine intimité.
« Vous me voyez, reprit-il. Je n’ai rien d’un illuminé, d’un hurluberlu, d’un… »
Il cherchait le mot. Je cherchai avec lui. Il trouva le premier.
« D’un mystique, enfin. »
Non, il n’avait pas l’air d’un mystique. Assis derrière son bureau, appuyé contre le dos de son fauteuil, une main sur ses dossiers, l’autre voltigeant dans l’espace pour soutenir son discours, il avait l’air exactement de ce qu’il était : d’un agent immobilier. Ou, pour être plus précis, d’un employé d’agent immobilier. Dans les plus petites affaires, entre le patron et ses employés, subsiste une nuance, un rien, un peu moins d’autorité, le geste un peu moins rond.
« Je ne suis pas un naïf non plus. »
Ça, je n’en aurais pas juré. Très jeune encore, vingt-deux ans peut-être, assez joli garçon mais comme il y en a mille, ses cheveux bruns bien ondulés, il portait une petite moustache. Sans vouloir entrer ici dans les arcanes de la physiognomonie, je croirais assez volontiers que, du moins chez un homme si jeune, la petite moustache indique une tendance à s’en croire. Je dis ça comme ça, sans vouloir blesser personne. Qu’on m’affirme le contraire, je suis prêt à m’incliner.
« Je suis un homme moderne, quoi. »
C’était bien ce que je pensais : il devait être naïf.
« Eh bien, monsieur… »
Il eut l’air de me soupeser, de se demander si je n’allais pas mal le juger ou douter de ses capacités professionnelles. D’habitude, le geste net, la main levée, il jouait à l’homme positif. Ce jour-là, il avait l’air troublé, indécis.
« Il vaudrait peut-être mieux que je commence par le commencement, » dit-il en hésitant.
J’approuvai.
« Cela s’est passé il y a trois jours. Le 31 décembre donc. Le soir de la Saint-Sylvestre, quoi. L’après-midi, j’ai travaillé comme d’habitude. Mon petit boulot de tous les jours. À 3 heures et demie, j’ai quitté le bureau. Je voulais encore visiter un appartement qu’on m’avait signalé. Je pensais à vous. »
J’ai dû avoir l’air intéressé. Pendant un moment, la paume dressée, il redevint agent immobilier.
« Non, non, il ne vous convenait pas du tout. Je sais ce que vous voulez. »
Il avait de la chance. Moi, je le savais à peine. Mais les agents immobiliers sont des spécialistes. Il est normal qu’ils en sachent plus long que leurs clients.
« D’ailleurs, c’était un rez-de-chaussée. »
J’avais eu le malheur, un jour, de confesser une certaine antipathie pour les rez-de-chaussée. Depuis, et malgré mes protestations, deux rez-de-chaussée m’étaient passés sous le nez.
« Ça m’a pris jusque vers 5 heures et demie, 6 heures. Après quoi, en flânant, j’ai été dîner. Dans un petit bistrot que je connais.
– Tout seul ? Un soir de réveillon ?
– Je vis seul. Il n’y a pas longtemps que je suis à Paris. Je suis de Mende, monsieur. Vous connaissez ?
– Non. Mais je le regrette. »
C’était de ma part politesse pure. Il y fut sensible. Il eut un bref hochement de tête comme pour me remercier.
« J’ai pris une fine. Mais n’allez pas croire ! Une seule. En l’honneur de la nouvelle année, précisément. Je me sentais un peu triste. »
Pauvre garçon ! Je l’imaginais tout seul dans Paris, abominablement seul, seul comme on ne peut l’être qu’un soir de réveillon où la gaieté, l’animation des autres viennent encore redoubler votre solitude.
« Ça ne me disait rien de rentrer tout de suite. J’ai pris le métro jusqu’à l’Étoile. »
Que cherchait-il ? Que voulait-il glisser entre lui et sa solitude ?
« J’ai redescendu les Champs-Élysées, tranquillement, en regardant les vitrines, les cinémas. J’étais calme, je vous le jure. Je ne pensais à rien. »
C’est ce qu’on dit généralement quand on ne pense qu’à soi-même. Jolie modestie.
« Au Rond-Point des Champs-Élysées, je m’arrête avant de traverser. Il y avait du monde, des voitures. Lorsque, tout d’un coup, à un pas de moi, je vois en même temps un autobus qui arrive et deux femmes qui traversent sans faire attention. L’autobus allait leur rouler dessus. À côté de moi, quelqu’un a crié. Sans réfléchir, j’ai avancé, j’ai empoigné une des deux femmes par le bras, je l’ai tirée en arrière. L’autre a suivi. L’autobus déjà nous frôlait. C’était le 83, celui qui va à la Porte de Champerret. »
Emporté par son élan, il avait gardé l’accent dramatique même pour cette précision d’ordre purement technique.
« La chose avait été remarquée. Des gens nous entouraient. Ils disaient aux deux femmes : « Eh bien, vous l’avez échappé belle. Sans monsieur… » Elles m’ont remercié, forcément. Mais pas avec beaucoup de chaleur, je dois dire. Je ne sais comment vous expliquer. Elles avaient l’air distraites, l’air de penser que cela ne les concernait pas tout à fait. Pourtant… Mais enfin, nous avions commencé à nous parler et quand elles ont traversé, c’est tout naturellement que j’ai traversé avec elles. »
J’imaginais la scène. Sans doute les deux femmes pensaient-elles que l’incident ne valait pas la peine qu’on fît tant d’histoires. Mais lui, il devait être ravi. Il avait enfin trouvé ce qui pouvait le sauver de sa solitude. Je suppose qu’il s’est accroché, qu’il marchait à côté des deux femmes, s’efforçant de soutenir la conversation alors que, si j’ai bien compris, elles répondaient à peine.
« J’ai proposé que nous nous arrêtions quelque part. Après une émotion comme celle-là…
– Elles étaient jolies ? »
Il prit un air objectif.
« Franchement, l’une des deux, non. Une grande brune, avec une expression revêche. Mais l’autre, la plus jeune, ah ! elle était ravissante ! De grands yeux, un joli front…
– Blonde ?
– Non, brune, elle aussi. Et rieuse ! Elle riait tout le temps. D’un rire plutôt nerveux, d’ailleurs, sans raison. L’émotion, sans doute. »
Encore son émotion ! Qu’il devait être le seul à éprouver, je suis sûr.
« Mais elles ne voulaient pas s’arrêter. Elles disaient qu’elles n’avaient pas le temps, qu’elles devaient rentrer. Pourtant, si elles avaient roulé sous l’autobus… J’ai encore insisté. La plus jeune m’a alors proposé de les accompagner. « Nous avons conservé notre arbre de Noël. Venez avec nous. » Qu’auriez-vous fait à ma place ? »
Je n’en savais rien. Je ne répondis que par une mimique indécise.
« Je les ai donc accompagnées. C’était chez la plus jeune. Ah ! un très joli appartement ! Assez vaste, bien arrangé, de beaux dégagements. Encore un rez-de-chaussée, par exemple. »
Il le dit avec un regard appuyé, comme pour montrer que, dans cette affaire, il n’oubliait pas mes goûts.
« Un peu négligé, aussi. Il devait y avoir longtemps qu’on n’avait plus fait les poussières. Mais le service, de nos jours, vous savez ce que c’est.
– Et alors je suppose que vous avez passé une excellente soirée…
– Eh bien, c’est selon. Au début, c’est resté un peu froid. »
Sa présence les ennuyait, rien de plus clair.
« Je vous l’ai dit, elles avaient l’air distraites, préoccupées. Et puis, il y avait des choses curieuses. Par exemple, quand il a fallu chercher des verres, eh bien, aucune des deux ne savait où ils étaient. Et puis des fous rires, des allusions tout le temps, des allusions à quelque chose que je ne comprenais pas. J’ai cru que je les intimidais. J’ai mis un disque. Là encore, ç’a été curieux. Ce disque, elles l’écoutaient comme si elles ne l’avaient jamais entendu. J’ai invité une des deux à danser…
– La plus jeune, évidemment.
– Oui. Elle a hésité. Elle a regardé son amie et elle a dit : « Est-ce que j’oserai ? » C’était encore une drôle de réflexion, vous ne trouvez pas ? Mais enfin, une fois que que nous avons dansé, cela a été beaucoup mieux. La conversation est devenue cordiale. Cordiale mais vague. Nous restions dans le flou. Je leur demandais ce qu’elles faisaient, si elles travaillaient, tout ce qu’on demande enfin. Elles me répondaient dans le vague. J’ai encore dansé avec la plus jeune. J’ai demandé quand je pourrais la revoir. Elle m’a dit que c’était impossible. J’ai insisté. Rien à faire. Je lui ai demandé si je lui déplaisais. Non. Alors, pourquoi ? Elle me disait qu’elle ne savait pas quand elle serait libre. Tout cela était étrange, non ?
J’avoue que jusque-là, et malgré l’émotion qu’il montrait, son histoire ne m’agitait pas.
« C’est pourquoi, au moment de partir, désirant absolument avoir un prétexte pour revenir, j’ai laissé mon étui à cigarettes sur une commode.
– Tiens, dis-je. Voilà qui est ingénieux. Je n’y aurais pas pensé.
– N’est-ce pas ? me dit-il d’un air assez satisfait. Je laisse donc mon étui, je prends congé, je rentre chez moi.
– Toujours très calme…
– Ah non ! Pensez, je croyais avoir trouvé la femme de ma vie.
– Si vite ? Après quelques danses ?
– Il y a un début à tout, me répondit-il avec le plus grand sérieux. Vraiment, j’en étais amoureux. Enfin, bref, dès le lendemain, j’y retourne. Je sonne. Personne. Bon, ça ne m’a pas étonné outre mesure. Le jour de l’An, les gens ne sont pas souvent chez eux. J’aurais bien demandé au concierge mais, j’ai oublié de vous le dire, aucune des deux n’avait voulu me donner son nom. Encore une chose curieuse. J’avais demandé pourtant. Mais non. « C’est la Saint-Sylvestre, m’avait répondu la grande brune. Rien n’est tout à fait réel. C’est un rêve. » Vous voyez le genre ? Le surlendemain, je retourne encore. Encore une fois, personne. Ça devenait surprenant. Il n’était que 8 heures et demie.
– À cette heure-là, il y a des gens qui n’ouvrent pas.
– Et le facteur ? Ça pouvait être le facteur. Avec un recommandé… Non, non, croyez-moi, c’était suspect. Je me suis décidé à m’adresser au concierge. C’était un vieil homme. Il était occupé à lire son journal. Je lui demande :
« La dame du rez-de-chaussée à droite, elle est déjà sortie ?
– Il n’y a personne, me répond-il.
– Je sais, dis-je. J’ai sonné. Mais quand rentre-t-elle ? Vous ne savez pas ?
– L’appartement est vide, » me dit-il.
Tout ça, sans sortir de son journal. Moi, j’insiste :
« Je vous parle du rez-de-chaussée à droite.
– Mais oui, me dit-il. L’appartement est vide. Il n’y a personne.
– La demoiselle est en voyage ? »
Il a enfin émergé de son journal.
« Je vous dis que l’appartement est vide. Inoccupé.
– Mais j’y suis venu l’autre soir.
– Avec qui ?
– Avec la locataire, la demoiselle.
– Impossible, me dit le concierge. Il n’y a plus personne depuis longtemps. »
Et il se remet à lire son journal. Là, je vous avoue que j’ai douté de moi-même. Je suis sorti. J’ai regardé la façade. J’ai vérifié le numéro. Mais non, je ne m’étais pas trompé. D’ailleurs, dans mon métier, on apprend à ne pas confondre les immeubles. Je retourne chez le concierge.
« Encore vous ! me dit-il.
– Écoutez, dis-je. Je n’ai pas rêvé pourtant. Je vous assure que je suis venu dans cet appartement, avant-hier, avec deux dames. »
Je les décris. Je vois le concierge qui blêmit.
« Ce n’est pas possible, » me dit-il.
Je lui jure que si.
« Mais elles sont mortes ! me crie-t-il.
– Qui ?
– Les deux dames ! »
Et savez-vous ce qu’il me raconte ? Non, vous ne me croirez pas. Elles étaient mortes, monsieur ! Mortes depuis un an. Mortes depuis la Saint-Sylvestre de l’année dernière. Et mortes comment, monsieur ? Écrasées par un autobus au Rond-Point des Champs-Élysées. Ç’avait été dans tous les journaux. Vous auriez cru cela, vous ? Moi, je ne l’ai pas cru. Je lui ai dit : « C’étaient peut-être deux voleuses. » Mais, d’après ma description, le concierge les reconnaissait parfaitement. Et où auraient-elles cherché la clef ? Il n’y en avait que deux, de clefs. L’une chez le concierge. Il me l’a montrée. Il s’en servait pour aller aérer de temps en temps. Et l’autre chez un notaire, à cause d’une affaire de succession. C’était même ce qui expliquait que l’appartement ne fût pas encore vendu. Il en bégayait, le concierge. Et, en même temps, il essayait de remettre son journal sous sa bande parce que c’était le journal d’un locataire. Mais ses mains tremblaient. Il n’y arrivait pas. J’ai voulu l’aider, mais je tremblais, moi aussi. Je lui ai parlé de mon étui à cigarettes. Il ne voulait pas me croire. J’ai proposé que nous allions voir. Il a fini par consentir. Mon étui était là, monsieur, sur la commode, là où je l’avais laissé. Le phono encore ouvert. Le petit arbre de Noël. »
Il se tut, me regarda.
« Eh bien ? » me dit-il après un silence.
J’étais pétrifié. Notez que ces histoires-là, en général, je n’y crois pas beaucoup. Je leur fais un reproche : elles arrivent toujours à d’autres, jamais à moi. Mais il avait parlé avec un tel accent de véracité. Il me regardait avec une telle bonne foi. J’étais troublé, mal à l’aise. Je sentais mes certitudes fuir.
Pendant les trois semaines qui ont suivi, nous avons recommencé à visiter des entresols et des sixièmes étages. Toujours en vain, d’ailleurs. Deux ou trois fois, je lui ai rappelé l’histoire. Elle me tracassait. Je lui demandais des détails. Il me les fournissait de bonne grâce. Pour conclure généralement : « Ah ! cette femme, monsieur, je crois que je ne l’oublierai jamais. » Et une fois, même : « Je souffre, monsieur ! » J’essayais de le consoler. Mais que peut-on dire à quelqu’un qui est allé s’éprendre d’un fantôme ?
Puis, un jour, comme j’arrivais à l’agence, la secrétaire me fait passer chez le directeur.
« Et votre employé ? dis-je. Il est en congé ?
– Je l’ai renvoyé, » me répondit le directeur d’un air rogue.
C’était un petit homme replet, l’air maussade. Il n’avait aucune envie de me donner des explications. Déjà il fouillait ses dossiers.
« J’ai là quelque chose qui pourrait vous intéresser. Avenue de Suffren… »
Puis, brusquement, sans relever la tête :
« À vous aussi, il vous a raconté son histoire de fantômes ?
– Oui, en effet. »
Là, il se mit en colère.
« Vous imaginez ça ! Il l’a bien racontée à quinze clients. Une histoire de maison hantée ! Dans notre profession ! Les appartements qu’on fait visiter sont déjà souvent assez sinistres. Avec ses revenants dans le paysage, mes clients me revenaient la tête à l’envers.
– Mais si elle était vraie, son histoire ?
– Vraie ! »
Il en hennissait, le directeur.
« Vraie ! La nuit de la Saint-Sylvestre, monsieur, il l’a passée chez moi. Parfaitement. Comme je vous le dis. J’avais eu pitié de lui. Alors, je l’ai invité. Il a passé la soirée avec ma femme et moi. Oh ! il a dû trouver que ce n’était pas très folichon. Monsieur a voulu avoir son petit rêve à lui. À la porte ! Je lui ai dit qu’avec de pareilles imaginations, il ferait mieux d’écrire des romans. N’est-ce pas ? »
Puis il rougit.
« Oh ! pardon, monsieur… Je ne disais pas ça pour vous. »
F. M.
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(Félicien Marceau, in Elle, n° 421, lundi 4 janvier 1954)
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(Jean Variot, dessins de C. Spindler, in Art et médecine, revue mensuelle réservée au corps médical, n° 5, février 1931. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Au soldat inconnu.
Un arbre est toujours plus beau qu’un homme… parce qu’il est plus grand et qu’il reste fidèle à la terre qui le porte. Ses bras levés soutiennent son rêve. Il a ses fleurs, ses fruits… Il accroche les nuages, protège les oiseaux, surveille la contrée, voit, de haut, venir la pluie et naître le soleil.
Jadis, les arbres, aux temps préhistoriques, erraient par groupes ou solitaires. Ils avaient des racines-pieuvres dont le grouillement continu les faisait avancer comme des reptiles sur leurs anneaux. Ils cherchaient à se reconnaître entre eux, se heurtaient du front, oscillaient sous le vent puissant de leur inquiétude. Ils formèrent les forêts, les jungles inextricables et finirent par demeurer immobiles, dans un amour immense de leur propre beauté, car ils surent comprendre que l’inquiétude est une tare, qu’elle engendre les mouvements et les gestes, très inutiles, souvent coupables.
Les arbres sont l’essence même de la terre qui les fit. Nous passons… emportant avec nous le trouble de représenter les déracinés, les désorbités, les disqualifiés… l’humanité, enfin !… Eux, ils demeurent, victorieux dans leur choix. Ils résident où ils découvrent ce qui est nécessaire à leur long règne végétal et ils sont aussi nécessaires, au paysage qu’ils timbrent de leur sceau, par le très noble exemple de durée qu’ils nous donnent.
Malgré eux ?… Non !… Un arbre sait bien ce qu’il doit enseigner aux hommes qui traversent son ombre. Il vit, lui, d’une vie intérieure et il n’est pas besoin de mettre un doigt entre son cœur et son écorce pour sentir battre l’ardeur contenue de sa sève.
Il y en a qui tordent leurs bras, en signe de deuil, pour nous crier des choses que leurs pauvres branches tracent, toutes noires, sur le bleu du ciel afin de nous avertir… mais nous passons tellement vite… et nous pouvons mourir tellement de fois… autant de fois que nous décidons d’oublier !
Là, sur la route qui mène à Reims : un pommier. Il a été coupé, comme tant d’autres, à hauteur d’homme, haché par le fer ou le feu. Sa tête, énorme, ébouriffée, s’est courbée sous le coup, a touché la terre-nourrice qui n’a pas pu le défendre, mais supporte son front en gardant, autour de lui, comme une humidité de larmes ! Il ne tient plus que par un lambeau de son écorce. La féroce coupure semble négliger ce lambeau pour mieux montrer le dédain que l’on avait de sa force, mais, lui, n’a pas voulu mourir avant de l’avoir prouvée, cette force, d’une manière éclatante !… Tout le feuillage est sec, d’un vert figé, métallique, se diluant du gris au jaune paille. Ses branches noircies se couvrent de mousses, de lichens qui le dévorent, le serrent dans leurs invisibles tentacules pour arriver à le finir. Il a lutté. Il a fleuri, tout entier, au premier printemps après sa blessure, mais la gelée eut raison de toutes ses fleurs… qui n’étaient qu’un lyrisme exaspéré, une chanson de marche de celui qu’on a condamné à la dernière des immobilités en plein essor, et il a, pour le printemps suivant, mieux calculé son geste de protestation douloureuse : il ne fleurit qu’une fleur, toute petite, au milieu de ses branches envahies par la mousse des cimetières, le lichen gris-serpent des pierres tombales abandonnées ! Mais cette petite fleur fut protégée par toutes les feuilles sèches ou encore tendres de sa frondaison. Elle noua le fruit dans le mystère des aurores, à l’abri du soleil ou des perfides lunes rousses… et la fleur devint pomme verte.
Comme il ne passait plus d’enfants, dans ce pays désert, seulement hanté par des équipes de soldats qui faisaient jaillir les obus oubliés en gerbes de nuages sulfureux, la pomme, de verte, est devenue rouge comme le sang même d’un cœur humain.
Elle est là ! Je la vois resplendir entre les feuilles sèches et grises, entre les branches rongées de lichens et de mousses, entre les pauvres bras noircis, calcinés, qui se croisent, furieux et désespérés par l’humiliation de toucher la terre, eux, faits pour porter le ciel afin de l’empêcher de crouler ! Elle est là, cette pomme rouge, énorme comme une cocarde écarlate.
… Oh ! je vais descendre. Je vais sauter de la voiture… pour aller la cueillir… et la manger.
Ève, la vieille Ève, bien moderne, s’est-elle donc jamais voulu soucier de l’arbre qui lui offre la tentation et n’a-t-elle pas pour principal devoir – qui est toujours une faute – de prendre, de voler le fruit, mal défendu ? Non ! Allons plus vite ! Passons, nous, les déracinés, les errants, les instables… allons plus loin, plus haut, renonçons…
Pour faire naître, grossir, mûrir la pomme rouge, le pommier mourant s’est peut-être dit, dans l’éternel silence de son cœur d’arbre foudroyé :
« Mon fruit tombera sur la terre. À son tour, il y pourrira, il y enfouira ses pépins dans l’humus de mes feuilles et, qui sait, plus tard, un autre arbre, semblable à moi, remplira son automne de belles pommes écarlates ! »
Cet arbre, ce pommier de la route de Reims, ce n’est pas le pommier de l’Éden… c’est celui de l’Enfer ! A-t-il abrité le corps du soldat inconnu ?
… Ma bouche est encore pleine, à son souvenir, d’une salive amère comme le goût de l’amour… et de la mort.
RACHILDE
30 octobre 1920.
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(Rachilde, in Comœdia, quinzième année, n° 2878, mardi 2 novembre 1920 ; Xavier de Langlais, « Ève à la pomme, » huile sur toile, 10 novembre 1953)
Le plus populaire des écrivains hispano-américains du XIXe siècle. Il avait inventé un genre littéraire, la « tradition, » mélange savoureux et bien dosé d’histoire et de légende. Son culte du passé et la grâce malicieuse de sa phrase archaïque font songer tour à tour aux Goncourt et à M. Anatole France. Il était amoureux de sa ville natale, Lima, qui fut au XVIIIe siècle le Versailles de l’Amérique latine ; et dans ses récits des fastes anciens et des miracles, on trouvait déjà, dès 1870, cet humour attendri et bienveillant qui devait nous ravir plus tard dans les livres de l’auteur du Puits de Sainte-Claire.
I
Il était une fois un frère lai contemporain de Don Juan de la Pipirindica à la vaillante épée et de saint François Solano. Le frère lai remplissait au couvent des Pères de Lima les fonctions d’infirmier à l’hôpital. Les gens du peuple l’appelaient Fray Gómez, et Fray Gómez le nomment aussi les chroniques conventionnelles ainsi que la tradition. Je crois même que l’acte de canonisation qui existe à Rome ne lui donne pas d’autre nom.
Fray Gómez faisait à Lima des miracles à foison comme en se jouant, sans s’en rendre compte et pour ainsi dire sans le faire exprès. Il faisait des miracles comme M. Jourdain de la prose sans le savoir.
Il arriva qu’un jour, comme le frère lai traversait un pont, un cheval emballé désarçonna et jeta à terre le cavalier qui le montait. Le malheureux resta inanimé sur le sol, la tête fendue, perdant son sang par la bouche et par les narines.
« Il s’est tué ! Il s’est tué ! criait la foule.
– Vite ! que l’on courre au couvent de saint-Lazare quérir les saintes huiles ! »
Et tout le monde de crier et de s’agiter.
Fray Gómez s’approcha posément du blessé, effleura la bouche du cordon de son habit, lui donna trois bénédictions et, sans médecine ni médecin, le mourant se trouva sur pied aussi valide que s’il ne s’était rien passé.
« Miracle, miracle ! Vive Fray Gómez ! » criaient les assistants qui, dans leur enthousiasme, se disposaient à le porter en triomphe. Pour se soustraire à cette ovation, il dut s’enfuir en courant jusqu’à son couvent, où il s’enferma dans sa cellule.
La chronique franciscaine donne une autre version du miracle. Elle prétend que, pour échapper à la foule, Fray Gómez s’éleva dans les airs et s’envola depuis le pont jusqu’à la tour du couvent. Je ne saurais dire si la chose est véridique, car, en fait de miracles, je ne cherche jamais à approfondir le bien-fondé des vieux récits.
Ce jour-là, Fray Gómez était en veine de miracles.
En sortant de sa cellule, il rencontra San Francisco Solano couché sur son lit et souffrant d’une atroce migraine. Il lui tâta le pouls et lui dit :
« Mon Père, vous êtes très faible. Il faut prendre quelque nourriture.
– Frère, lui répondit le Saint, je n’ai pas d’appétit.
– Faites un effort, révérend Père, et tâchez d’avaler ne serait-ce qu’une toute petite bouchée. »
Il se fit si pressant que le malade, pour mettre fin à ses supplications qui devenaient importunes, imagina de lui demander une chose que le vice-roi lui-même n’aurait pu se procurer, car un tel caprice était impossible à satisfaire en cette saison.
« Eh bien sache, petit frère, que la seule chose qui me ferait plaisir serait un couple de pejerreyes. » (1)
Fray Gómez plongea sa main droite dans sa manche gauche et en tira un couple de poissons aussi frais que s’ils sortaient de la mer.
« Voici, mon Père et puissent-ils vous rendre la santé. Je m’en vais de ce pas les accommoder. »
Et le fait est que, grâce à cette nourriture bienheureuse, saint François fut guéri comme par enchantement.
Je trouve ces deux petits miracles admirables, mais j’en laisse de côté bien d’autres, car je ne me propose pas de vous conter la vie et les miracles de Fray Gómez.
Je noterais néanmoins pour les curieux que, sur la porte de la première cellule du petit cloître, qui sert encore aujourd’hui d’infirmerie, se trouve un petit tableau peint à l’huile qui retrace ces deux miracles. On y lit la légende suivante :
— Le vénérable Fray Gómez naquit en Estramadure en 1560. Prit l’habit à Chuquisaca en 1580. Vint à Lima en 1587. Fut infirmier durant quarante ans, pratiqua toutes les vertus et fut comblé des faveurs célestes. Sa vie fut un perpétuel miracle.
Mourut le 2 mai 1631, révéré partout comme un Saint. L’année suivante, le corps fut transféré à la Chapelle d’Aranzazu et, le 13 octobre 1810, sous le maître de l’oratoire où reposent les Pères du couvent. Assistait à la translation des cendres le docteur Bartolomé Maria de las Heras. Cette vénérable peinture fut restaurée le 30 novembre 1882, par M. Zamudio.
II
Un matin que Fray Gómez était dans sa cellule, plongé dans la méditation, il entendit frapper à sa porte quelques coups discrets, cependant qu’une voix disait plaintivement :
« Deo Gratias. Loué soit le Seigneur.
– Pour toujours et à jamais. Amen. Entre, frère. »
Un individu quelque peu déguenillé pénétra dans l’humble cellule. C’était un de ces hommes sur qui la misère du monde s’acharne, mais son visage laissait deviner la droiture proverbiale d’un vieil Espagnol.
La cellule avait, pour tout mobilier, quatre chaises de cuir, une table boiteuse et un grabat sans matelas, sans drap et sans couverture, avec une pierre en guise d’oreiller.
« Asseyez-vous mon Frère, et dites-moi sans détour ce qui vous amène, dit Fray Gómez.
– Je suis un honnête homme, mon Père.
– Je le vois, mon ami. Persévérez dans cette voie et vous mériterez dans cette vie, la paix du cœur, et dans l’autre la béatitude éternelle.
– Oui, mais je ne suis qu’un pauvre colporteur chargé de famille. Faute de moyens, mon commerce ne veut prospérer. Je n’épargne pourtant pas ma peine et mes efforts.
– Ne désespère pas, mon frère, car Dieu récompense ceux qui travaillent honnêtement.
– Oui, mais le Seigneur fait la sourde oreille et je trouve qu’il tarde beaucoup à me porter secours.
– Ne désespère pas, mon frère ; ne désespère pas.
– J’ai déjà frappé à plusieurs portes pour demander un prêt de 500 douros, mais j’ai trouvé toutes ces portes fermées à triple tour. Alors, cette nuit, j’ai réfléchi, et je me suis dit : « Allons, courage ; va-t-en demander cette somme à Fray Gómez. S’il le veut, il trouvera bien un moyen pour te sortir d’embarras. » Et c’est pourquoi je suis venu. Je vous en prie, mon Père, faites-moi crédit de cette somme pour six mois, et, vous pouvez m’en croire, je ne serai pas un ingrat.
– Comment as-tu pu penser, mon fils, que dans cette humble cellule tu allais trouver une somme pareille ?
– Je ne puis vous répondre, mon Père, mais pourtant, je suis sûr que vous ne me laisserez pas partir sans me venir en aide.
– La foi te sauvera, mon fils. Attends un instant. »
Et, jetant un regard sur les murs blancs et nus de la cellule, il aperçut un scorpion qui montait tranquillement le long du cadre de la fenêtre. Fray Gómez arracha une page à un vieux livre, saisit la bestiole et l’enveloppa dans le papier, en disant au vieil Espagnol :
« Tiens, mon brave, prends ce joyau et n’oublie pas de me le rapporter dans six mois. »
Le colporteur se confondit en remerciements et prit congé de Fray Gómez. Il courut aussitôt chez un usurier.
Le bijou était splendide et digne de figurer pour le moins dans la parure d’une reine mauresque. C’était une broche en forme de scorpion dont le corps était une émeraude traversée d’un fil d’or et la tête un gros diamant avec des yeux de rubis.
L’usurier, qui était connaisseur, regarda avec des yeux d’envie le magnifique joyau et offrit mille douros au pauvre homme. Celui-ci ne voulut accepter que 500 douros remboursables en six mois moyennant un intérêt israélite, bien entendu. On signa des billets et l’usurier caressait le secret espoir que le possesseur de la merveille viendrait lui demander un nouveau prêt et que, les intérêts aidant, il se trouverait bientôt propriétaire du bijou précieux.
Mais, grâce à ce petit capital, les affaires du colporteur prospérèrent si bien qu’à la fin du délai assigné, il put retirer le bijou qu’il enveloppa dans le même papier et reporta aussitôt à Fray Gómez.
Celui-ci le prit, le posa sur le rebord de la fenêtre et lui dit, en lui donnant sa bénédiction :
« Petite bête du bon Dieu, suis ton chemin. »
Et le scorpion se mit à grimper tranquillement le long du mur.
–––––
(1) Athérines.
–––––
(Ricardo Palma, traduit par Marcel Vuillermoz, in Revue de l’Amérique latine, première année, volume I, n° 3, mars 1922 ; « Contes de Saïgon Républicain, » in Saïgon Républicain, organe d’information et de rapprochement franco-annamite, quatrième année, n° 938, samedi 28 janvier 1928 ; cette traduction a été reprise par Francisco García Calderón dans son anthologie Récits de la vie américaine, Paris : Éditions Payot, 1925. Wojtek Kowalczyk, « Scorpion, » encre sur papier, sd)
« Il partage son temps entre les querelles que lui fait sa femme à cause du train de vie que lui impose sa fille, et les bouderies de sa fille à cause des restrictions que lui impose sa femme. Il soupire plus qu’il ne sourit. Au demeurant, c’est un brave homme à l’esprit indécis et faible, dont la fortune a fait la calamité. Cela m’étonnerait que vous ayez à vous en plaindre.
– Eh bien alors ?…
– Eh bien… »
Mon compagnon demeura un instant comme l’âne de Buridan, partagé entre le désir atavique de parler et la prudence de se taire. L’atavisme demeura vainqueur du conflit.
« Eh bien, dit-il enfin avec un gros soupir… mais n’allez surtout pas dire de qui vous le tenez ! C’est à cause de la Bête de moulin. »
Une borne au passage indiqua quinze kilomètres avant Quérac ; le cheval fumait ; l’agent voyer laissa flotter les rênes, et, sur mes instances, raconta. Je te dirai l’histoire en la mettant en ordre et en te faisant grâce de l’accent et des interjections du cru dont il l’émailla.
Le moulin de Quérac est une vieille bâtisse faite de pierre dure, cimentée de mortier de chaux hydraulique, que les ans ont si bien durcie et patinée qu’ils ont fait de l’ensemble un monolithe indestructible. Il est en partie perché sur quatre arches à jour qui escaladent la berge, et laissent, en cas de crue, libre passage aux eaux d’inondation. Au-dessus d’elles se tiennent le hangar à grains et la maison d’habitation rustique. En travers du lit normal de la rivière se dresse le bloc massif du moulin proprement dit, sorte d’énorme cube percé de rares fenêtres étroites et sans saillie, comme des yeux à fleur de tête. Sur le linteau de pierre de la porte est gravé le millésime 1757.
Ce bloc barre un bief dans lequel un long barrage de pierre détourne l’eau du Gers, et la déverse à travers une grille robuste dans les quatre couloirs que condamnent les vannes. Ces couloirs étroits et profonds aboutissaient autrefois chacun à une manière de colimaçon de pierre dans lequel se mouvaient, sous l’effort fluide de l’eau, quatre rouets actionnant les meules mobiles du moulin.
Tout l’ensemble moteur, meules exceptées, était en bois : chaque groupe était constitué par un arbre vertical, long de six mètres environ, en bois de teck, qui tournait entre deux pivots en cormier, l’un scellé dans le radier du fond, l’autre boulonné à l’une des maîtresses poutres de la bâtisse. La meule mobile était fixée sur lui au moyen d’une clavette en bois et tournait sur la meule fixe, montée sur un bâti de maçonnerie. Il actionnait également le distributeur de grains, sorte d’auge en hêtre en forme d’entonnoir quadrangulaire, que secouait sans répit une palette de bois flexible cliquetant sur quatre dents creusées dans l’épaisseur de l’arbre, comme cliquète un rochet sur les crans d’une crécelle.
La salle de mouture avait le pittoresque et le fantastique d’un dessin de Gustave Doré : imagine un vaste rectangle dallé de pierre, dont le plafond repose sur d’énormes poutres taillées à coups de hache dans de gros arbres bicentenaires. Puis, alignés dans le sens de la plus grande largeur, les bâtis carrés des quatre groupes de meules. Quatre piliers massifs devant, quatre autres derrière, du même bois à peine œuvré dont les crevasses et les trous de tarets disent l’âge vétuste. Ceux de derrière soutiennent quatre potences pivotantes dont l’axe de sustentation correspond à celui des meules, et sert à soulever le large disque de pierre de ces dernières quand il faut, à coups pressés de marteau à piquer, leur redonner du mordant.
Ceux de devant, percés de vingt en vingt centimètres d’un trou rond, ont à leur pied une dalle de pierre carrée ouvrant sur le couloir où se trouve la vanne de chaque rouet.
Ajoute à l’ensemble ainsi formé un gigantesque foyer de pierre large à y brûler des troncs d’arbres ; tapisse les angles et les recoins de toiles d’araignées centenaires, poudrées de fleur de farine et de poussière ; dispense sur le tout le jour chiche issu d’étroites meurtrières forées dans l’épaisseur inusitée des murs, et tu peux te brosser une impression de ce qu’était cette salle qui tenait à la fois du château-fort, de la cave et de la caverne, incessamment enveloppée du grondement de l’eau qui croule.
On accédait dans les greniers, sis au-dessus, par une manière d’escalier roide, et l’on y retrouvait la charpente ébauchée, massive et poussiéreuse du dessous, plus enchevêtrée dans les combles où nichaient des grappes de chauves-souris. Un huis ouvrait de plain-pied sur le gouffre des eaux sourdes d’amont ; un autre sur les eaux tourmentées du tourbillon perpétuellement moutonnant d’aval. Les deux étaient fermés par des portes épaisses et crevassées, aux ais disjoints et vermoulus. Une poulie destinée à monter les sacs de grains les surplombait à l’extérieur, suspendue à une potence scellée au mur.
Le moulin tout entier avait beaucoup d’allure, chevauchant de sa masse imposante, caduque et indestructible, le cours de la rivière, arc-bouté sur ses arches surbaissées, inégales et trapues, aux piles puissantes comme des pieds de pachydermes.
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Le vieux meunier nous conduisit à une table rustique sur laquelle fumait l’omelette dont les lardons crevaient la chair dorée, comme des poussins sortent la tête des plumes de leur mère. Le cidre mit sa rousseur pétillante dans les bolées, et la grande miche ronde de pain bis, fleurant bon, fut entamée après qu’il eut fait sur sa croûte une croix rapide d’un double éclair de son couteau. Hervé, sans perdre pour cela ni un coup de fourchette ni une lampée de cidre, continua :
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« De père en fils, autant du moins qu’on en avait le souvenir dans la famille, les Courbeyrou étaient une race de meuniers, et de francs meuniers, m’a-t-on dit, ayant depuis longue lignée conscience belle, rendant en farine aux clients l’équivalent du grain reçu, et ne nourrissant qu’avec la balayure des grains tombés des sacs, la volaille strictement nécessaire à leur consommation. Ceci est assez rare pour valoir qu’il en soit fait mention.
Le dernier meunier Courbeyrou, déjà âgé quand vint la guerre, était veuf. Il avait élevé pour lui succéder son seul fils qui s’était marié au pays, et, sa femme étant morte à son tour (la voix d’Hervé se fit plus basse) en donnant le jour à une fille, les deux hommes reportèrent sur elle le besoin d’affection dont est fait le bonheur des braves gens.
Le commerce allait bien ; on avait son arpent de vigne sur le coteau, d’où l’on tirait le vin et la piquette ; la volaille pour les jours gras, les anguilles et les tanches du Gers pour les maigres, les oies grasses pour le confit, et l’on engraissait bon an mal an deux gorets de chacun deux cents livres, avec les issues et le peu de farine demeurée dans le fond des auges, dans les coins où la pelle arrondie n’atteignait point.
Survint la guerre. Courbeyrou fils, marié jeune, faisait encore partie de la réserve. Il rejoignit son corps, laissant à la garde du grand-père sa fille, une belle garcette de seize ans, saine, robuste, fraîche comme une belle grappe et vivante comme un carpillon.
Un mois auprès, le maire vint serrer la main du pauvre vieux. Son fils avait été tué devant Charleroi ; l’enfant était orpheline.
On n’a guère le temps de laisser le chagrin vous creuser la tête dans les campagnes. Le cycle de la vie est là qui vous reprend de ses nécessités qui jamais ne font trêve. On prit une servante en condition, et l’on continua la besogne. Le vieux était solide et la fille, alerte et courageuse, vous portait sur les reins son sac de cent livres aussi bien que l’eût fait un garçon. On tint le coup ; la clientèle demeura fidèle, et le grand-père fit en cachette un bas de laine en vue de doter un jour sa petite-fille.
Malgré les épreuves, tout eût pu bien aller, et le bonheur fût revenu dans la maison sans les Hourdoul.
Les Hourdoul n’étaient rien moins que les suzerains du pays. Je dis bien « suzerains » et le maintiens. On nous apprend sur les bancs des écoles qu’on a aboli les fiefs en 1789 ; va-t-en voir ! Il en est qui se sont chargés de les rétablir. Ils n’ont pas reconstruit les châteaux-forts ni rééquipé les gens d’armes, mais pour qui sait manier le code et se mettre du bon côté de son tranchant, point n’est besoin de ces procédés archaïques et coûteux : le juge de paix, l’avoué, l’avocat et l’huissier remplacent cela avec avantage. Juges-en.
Lorsque vint au pays, il y a de cela quarante années environ, Hourdoul le père, – d’où ? le sut-on jamais au juste ? – portait avec lui, en sus d’une maigre valise de carton-toile, dix mille francs en espèces, plus une science approfondie de la chicane, additionnée à une âme de gerfaut. »
(À suivre)
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(André Armandy, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-huitième année, troisième série, n° 16796, dimanche 30 septembre 1923 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Soho, Paris : Alphonse Lemerre, 1931)
Le diable s’est éparpillé et habite aujourd’hui par petits morceaux les âmes des pécheurs, plus difficile à vaincre de la sorte que lorsqu’il était tout d’une pièce. Ainsi pensent nos modernes théologiens.
C’est aussi l’opinion de la comtesse d’Amandour, héritière et survivante unique de cette famille d’Amandour qui mena si grand bruit pendant la chouannerie et demeure fervente entre les plus fidèles parmi les défenseurs du trône et de l’autel.
Toutes les vertus éparses d’une longue suite d’ancêtres, que les chroniques font remonter à Clovis, – on dit même qu’un d’Amandour était à la prise de Troie, – semblent s’être incarnés – si le mot n’était pas trop matériel pour une créature si chétive et, comme on dit, « toute en âme » – dans la personne de la comtesse, orgueilleuse descendante de cette fière lignée. Et c’est sans doute en expiation de ses mérites que la sainte et digne femme connut, voilà quelques mois, la redoutable épreuve d’héberger à son foyer un émissaire du Malin.
Pendant des semaines, elle l’admit à son intimité et lui abandonna le plus rare d’elle-même, ce que nul n’avait obtenu et ne devait jamais obtenir d’elle : sa tendresse. Et c’est Satan qu’elle a chéri dans cet hôte indigne, qui abusa félonnement, félinement, de sa confiance pour jeter son âme en perdition…
Donc la comtesse possédait le plus fourré, le plus mignon, le plus efféminé, le plus câlin et le plus câliné des chats.
Chat ou chatte ? La bonne dame n’avait cru devoir consulter quiconque sur ce point, s’étant toujours fait une obligation d’ignorer – ceci étant affaire de ses fermiers – les différences qui séparent, sous le rapport des sexes, les vagues individus de l’espèce animale ou humaine. Mais, de genre imprécis, Némorin, dit Mamouche, était le maître incontesté, non seulement de sa maîtresse, mais de toute la domesticité du logis.
Celle-ci devait, sur l’ordre de la douairière, le servir au doigt et à l’œil. Mamouche avait son couvert à table et, derrière son fauteuil, son laquais particulier, qui lui nouait au cou sa serviette de soie, découpait ses dés de viande dans l’assiette à son chiffre, lui faisait laper son lait dans sa tasse d’argent et l’accompagnait au retrait réservé à son usage, où, tel un Bourbon de jadis, il ne s’acheminait jamais seul.
À ce régime, Némorin devint le plus parfait despote que l’histoire ait connu. Jamais monarque de droit divin n’exerça sur ses serfs semblable tyrannie. Sa moustache à l’impériale et son œil opalin de marjolin de cour faisaient l’effroi des serviteurs. Il avait des façons de leur sauter aux jambes, griffes en bataille et crocs en bec-corbin, qui sentaient à plein leur Néron.
Hostilité constante qui jetait en courroux sa maîtresse, non contre lui, pauvret, mais contre la valetaille, toujours soupçonnée de lui jouer de méchants tours. Plus d’un fut congédié pour s’être attiré l’animadversion de Mamouche. La terreur régnait au château sous la patte de velours de l’omnipotent tyranneau.
Certain jour, ses allures changèrent. D’arrogant, on le vit devenir craintif ; de capricant, sournois et hypocondriaque. Sa maîtresse ne sut d’abord que penser de cette métamorphose. Il ne consentait à gîter que sous la serre chaude de ses jupes, s’agglutinait à ses pas comme l’ombre au clair de lune et ne voulait que de sa main prendre sa nourriture ou, selon le cas, s’en défaire.
« Qu’a donc ce chérubin ? grand Dieu ! » soupira-t-elle à voix haute.
Au saint nom du Seigneur, Mamouche dressa le col. Son poil se hérissa. Ses oreilles s’aplatirent. Ses yeux s’exorbitèrent comme ceux de ses pareils égarés dans la braise et qui ont mis le nez par hasard sur un charbon ardent. D’un bond, il courut se tapir sous un meuble, au plus noir de la pièce.
« Serait-il donc enragé ? » balbutia la comtesse.
Et, tout haut, elle gémit :
« Mon Dieu, épargnez-moi ce malheur ! »
À l’évocation du nom saint, le chat de nouveau prit sa course et, comme la bonne dame voulait le retenir, la mordit cruellement. Poussant des cris d’orfraie, elle s’évanouit aux bras de ses chambrières.
« Dieu de Dieu ! Jésus Seigneur mon Dieu ! » sanglotait-elle au réveil.
Et, à chaque interjection appuyée du doux nom du Seigneur, Mamouche se ruait en convulsions, les prunelles hors de la tête, le poil fou…
Une chambrière lâcha le mot :
« Ce chat est possédé du Démon !
– Est-ce Dieu possible ? larmoyait la comtesse, atterrée.
– Madame peut voir… Cette bête ne supporte pas qu’on prononce devant elle le divin nom du Sauveur…
– Si on l’aspergeait d’eau bénite ? » suggéra le maître d’hôtel.
On fut en quérir une chopine au bénitier de la chapelle et on en arrosa Némorin. Mais le froid de l’eau lustrale porta sa rage au paroxysme et il bondit à la face en diptyque du majordome qu’il faillit éborgner.
« Rien à faire, psalmodia d’une voix contrite l’excellent serviteur. L’eau bénite ne mord pas. Le diable est en lui pour toujours.
– Seigneur Jésus mon Dieu ! » ulula derechef la comtesse aux abois.
À cette suprême invocation, le chat s’élança par la fenêtre, retomba sur les bégonias, prit à travers le parc sa course furibonde, comme s’il avait tout l’enfer à ses trousses, et finalement disparut. On ne l’a jamais revu : preuve que l’eau bénite a quand même opéré son effet.

La comtesse en eut la fièvre quarte et tremble encore au souvenir de la diabolique méprise. L’histoire du chat théophobe fait l’entretien des veillées et nos paysans se signent quand on l’évoque par-devant eux.
Débrouille qui pourra ce prodige… « Le mystère de la nature est inexplicable, » a dit Bossuet. Après tantôt trois siècles, ce mot de l’aigle des mots n’a rien perdu de son actualité ni de sa vigueur. Car je ne saurais, non plus que quiconque, arrêter ma pensée sur l’interprétation, hasardée dans la suite par certains esprits forts, comme il s’en glisse toujours, hélas ! dans les milieux les mieux pensants.
Glose absurde et impie, aux termes de laquelle les domestiques du château, assoiffés de rancune contre le favori, l’auraient, à la sourdine, enfermé dans une grange et fouaillé de belle sorte, à grand renfort d’injures, blasphémant à tous coups le divin nom du Seigneur. Ce nom serait resté dans la cervelle du chat l’indice non douteux d’une dégelée de trique et de la cuisante intervention du balai…
Explication purement matérialiste, et qui, comme toutes ses pareilles, n’explique rien. Quel besoin de recourir à ces subtilités, alors qu’il est si simple d’admettre le mystère, l’honnête mystère de Bossuet, qui, lui, éclaircit tout, donne à toutes choses leur signification rationnelle et inclut, en fin de compte, la seule certitude positive qui satisfasse l’esprit ?
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(Paul Olivier, « Les Contes de l’Œuvre, » in L’Œuvre, n° 1997, dimanche 20 mars 1921)