Mais ce récit ne fit qu’affermir en lui l’idée que j’étais réellement devenu fou. Je le voyais s’intéresser à mes malheurs, à mes souffrances, prendre en pitié ma vie douloureuse, écouter avec une attention attendrie le récit de la mort de mes enfants, de mon père, puis soudain devenir de glace dès que je lui parlais de trancher la tête du vampire, arguant pour expliquer son refus que j’avais rêvé tout éveillé.
Désespéré, je le suppliai au nom de sa femme, de ses enfants, de me laisser faire ; je m’humiliai, pleurai, me traînai à ses pieds, parlai de lui faire don de ma fortune, mais il demeurait impassible, murmurant seulement d’une voix attristée : « Mon pauvre vieux ! Mon pauvre vieux ! »
Cependant, les aides s’impatientaient :
« Eh, là-bas ! crièrent-ils. Avez-vous fini de blaguer !… La suite à demain, nom d’un chien ! En voilà des idées, de faire des phrases dans un caveau ! Ces messieurs voudraient-ils un crachoir ? Vous embêtez les morts !… Sortez de là, ou nous vous lâchons ! » Et d’autres insanités encore, d’une vulgarité révoltante, à se demander quel était le plus fou de nous tous.
« Ils ont raison, les autres, conclut le gardien. Faut sortir d’ici, on va s’enrhumer. Allons, ça va. Vous raconterez demain vos histoires au commissaire central. Moi, je suis comme Pilate, je m’en lave les mains. Mais je vous trouve là, à une heure où l’entrée du cimetière est interdite ; vous avez défoncé la caisse de votre père… faut que je fasse mon rapport. Vous vous débrouillerez… je m’en f… Montons ! »
Convaincu que mes supplications étaient demeurées inutiles, je voulus m’emparer par la violence du couteau que le garde tenait toujours.
Il me repoussa violemment et me menaça de me lier.
Alors, furieux, je m’élançai sur lui et, ma volonté désespérée décuplant mes forces, je renversai mon adversaire à mes pieds, mais, entraîné par le poids de son corps, je tombai sur lui et nous roulâmes sur le cercueil, sur le cadavre.
Le garde, épouvanté, se mit à hurler, à appeler à l’aide.
Aussitôt, deux hommes bondirent dans la crypte, plutôt qu’ils n’y descendirent, et se jetèrent sur moi.
Malgré mes efforts, mes soubresauts terribles, mes vociférations éperdues, je fus lié en quelques secondes, mis dans l’impossibilité de remuer.
Je gisais maintenant sur le sol humide du caveau, les vêtements en désordre, déchirés.
Le garde, lui, s’était relevé, moulu de sa chute, furieux de sa défaite.
Un de ceux qui m’avaient attaché, goguenard, lui lança : « Ça t’apprendra à écouter les histoires des fous ! Si nous n’avions pas été là, tu y passais… »
Et l’autre ajouta philosophiquement :
« Comme un bon bougre ! Aussi, ça vaut bien une tournée ! »
Ce fut le signal du départ. À l’aide des cordes, on me hissa dans la chapelle, puis je fus conduit à la demeure du garde.
« Touchez rien ! avait dit celui-ci à ses hommes, qui voulaient refermer le caveau. Le parquet viendra demain pour constater. Quel potin, mes amis, quel sacré N… d… D… de potin ! »
Et les trois hommes, sourds à mes prières, allèrent avertir le poste de police voisin…
*
On sait le reste. La Presse française et même celle d’au-delà les monts et les mers, pendant plus d’une semaine, contèrent à leurs lecteurs terrifiés : « Les Exploits d’un Vampire. » Et le vampire, oh ! dérision, c’était moi ! Ma malheureuse femme fut la première frappée par cette horrible révélation.
L’épouvantable et inique accusation qui pesait sur moi, l’acte condamnable de la violation d’un cadavre, s’il n’eut été justifié par des considérations plus hautes, acte que je ne pouvais nier et dont le flagrant délit avait été dûment constaté, enfin tous ces malheurs hâtèrent plus rapidement encore sa douloureuse fin.
Et ce fut la veille d’être jugé par le tribunal comme un immonde profanateur de tombeaux, ce fut en prison que l’on vint m’annoncer froidement sa mort.
Ainsi, cette femme que j’avais assez aimée pour commettre une action exécrable ; cette femme en qui j’avais mis toute ma joie, tous mes espoirs, alla rejoindre ses enfants dans le caveau profané où le vampire dut frémir sans doute alors à ses côtés, frémir d’une horrible ivresse à ce nouveau deuil ; cette femme adorée quitta cette misérable terre sans qu’on eût voulu m’autoriser malgré mes prières, mes supplications, mes larmes, à l’accompagner à son ultime demeure, que dis-je, la revoir une dernière, une suprême fois !
Qu’a-t-elle dit pendant les quelques heures qui terminèrent sa vie brisée dans sa fleur ? Quels regrets amers étaient montés à ses lèvres sur son lit de mort ?
M’a-t-elle maudit ? M’a-t-elle compris ?… Dans une heure, dans moins de temps, peut-être, je le saurai !…
Ma comparution devant la cour d’assises attira une foule énorme au temple de la Thémis moderne. Ah ! les hommes ne valent guère plus que les bêtes, et la plupart de ceux-ci, comme elles, n’ont pas d’âme !
Par centaines, des hyènes vêtues d’oripeaux de soie et surchargées de joyaux, des vautours à face humaine vinrent assister pendant de mortelles heures à l’agonie de mon âme, ouïr les râles de ma chair torturée, s’abreuver de mes larmes, se repaître de mes souffrances.
Un verdict négatif sur le fait de ma culpabilité consciente m’acquitta ; mais la justice des hommes ne brisa les liens qui me retenaient au seuil d’infamie que pour ouvrir devant moi les portes d’une prison mille fois plus sombre, plus affreuse, plus horrible encore : l’hôpital des fous.
(La fin au prochain numéro)
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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 187, vendredi 26 juin 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)


















