« Les histoires d’apparitions et de fantômes amusent toujours, même ceux à qui elles font peur, » dit La Harpe, dans son Cours de Littérature, avant de citer celle que raconte Pline. C’est dans la même persuasion que nous allons traduire la lettre suivante, adressée, en octobre 1809, au rédacteur du Journal de Berlin, le Freimüthig :
« Je n’ai jamais cru aux revenants, mais je vous confesse que je ne sais plus trop qu’en penser, depuis ce qui vient de se passer, pour ainsi dire, sous mes yeux, dans le bourg de Murowannagostina, à deux milles de Posen.
Il y a environ six semaines que Mlle de M****, fille du seigneur de l’endroit que je viens de nommer, fit une chute si violente qu’il en résulta les accidents les plus graves. C’était une jeune personne de dix-sept ans, douée des charmes les plus séduisants, mais remarquable surtout par une piété angélique. Aucune instance ne put la déterminer à recevoir les secours d’un chirurgien ; elle fit à sa pudeur le sacrifice de sa vie.
Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis son enterrement, lorsque le bruit se répandit dans le bourg que son ombre était apparue à plusieurs habitants. MM de M****, jeunes gens très bien élevés, et dont l’un revenait de l’Université de Gœttingue, firent tous leurs efforts pour démentir cette absurde nouvelle ; mais elle était répétée chaque jour avec tant d’opiniâtreté, et avec des circonstances si particulières, que toute la famille de M**** se décida à quitter le château. Aucun domestique n’ose y rester ; il se débite que toutes les nuits, et spécialement celle du samedi au dimanche, il s’y passe les choses les plus étranges. La défunte se remontrait chaque fois d’une façon nouvelle et dans un nouveau costume.
Un jeune officier passait un soir, entre dix et onze heures, le long des jardins du château ; il aperçoit, à quelques pas devant lui, une femme d’une taille élégante, vêtue de blanc ; il se hâte de l’atteindre et, croyant avoir déjà trouvé une aventure galante, il ose saisir le bras de la belle promeneuse ; mais quel est son effroi ! il ne sent qu’une main froide et décharnée ; il ne voit que des yeux ternes et fixes, et une voix sépulcrale lui dit : « S’il t’échappe un mot sur cette rencontre, tu es mort ! » Le fantôme disparaît, et l’officier tombe sans mouvement. Il est rapporté le lendemain chez le chirurgien Hahn, qui, malgré tous les soins qu’il lui prodigue, désespère de son existence.
Peu de temps après cette aventure, un cultivateur très connu revenait à la nuit close, par un chemin qui n’est séparé des jardins que par un treillage en bois. Il croit apercevoir deux cercueils qui cheminaient l’un à côté de l’autre dans les allées ; en dépit de sa frayeur, il s’approche et s’arrête. Les cercueils passent à trois pieds de lui ; craignant une illusion de ses sens, il se hasarde à lancer une pierre contre l’un de ces cercueils : le coup retentit, et la pierre vient rebondir jusque sur lui. Un frisson glacial court dans toutes ses veines. Il se traîne en chancelant vers sa demeure, ne doutant pas que les deux bières mouvantes ne fussent celles de Mlle de M**** et de son père, qui l’avait précédée de quelques mois au tombeau.
Parmi les anciens serviteurs de la maison était un vieux garde-chasse d’un courage éprouvé, pour lequel la jeune personne avait toujours témoigné une bienveillance particulière. Cet homme nourrissait un vif désir de rencontrer le prétendu fantôme, étant bien convaincu qu’il le forcerait d’avouer sa fourberie. Il l’aperçoit enfin un soir à la porte du château. « Bonsoir, Mademoiselle ? » dit-il aussitôt d’une voix assurée, et il marche droit au revenant. Celui-ci incline lentement la tête, et s’avance aussi. Le clair de lune donnait en plein sur la figure du spectre. Le garde-chasse reconnaît parfaitement sa jeune maîtresse ; elle était enveloppée dans son linceul. Toute sa contenance décelait une profonde tristesse ; elle leva la main, puis la posa sur son cœur, et laissa retomber sa tête. Le garde-chasse voulut lui adresser encore la parole, mais elle expira sur ses lèvres. L’ombre s’approcha plus prés encore de lui ; il lui sembla qu’il respirait l’ombre de la mort ; elle mit sa main gauche sur la sienne ; il poussa un cri horrible : tout avait disparu.
En face du château est située une brasserie ; sept hommes qui y travaillaient aperçoivent, au milieu d’une nuit très obscure, une vive lumière à toutes les fenêtres du château, qu’ils savaient bien être entièrement désert depuis trois mois. Ils remarquèrent une personne qui s’approchait de la croisée, dans la chambre où était morte Mlle de M****, et qui enfin l’ouvrit comme pour regarder au-dehors. La grande clarté des lumières leur permit de distinguer que cette personne était vêtue d’un crêpe noir parsemé d’étoiles d’argent. À son cou était suspendue une petite croix funéraire. Ses yeux, loin d’être éteints, brillaient d’un éclat surnaturel ; tout son maintien avait quelque chose d’imposant. La curiosité incite les sept brasseurs à s’approcher ; mais tout à coup les lumières disparaissent, et la plus profonde obscurité règne autour d’eux.
Tant de rapports divers firent une telle impression sur la famille de M****, qu’elle consentit à ce que l’on ouvrît le tombeau de la jeune personne. On trouva la jambe gauche un peu retirée, et le bras droit posé au dessus de la tête. On assure enfin que le cercueil ayant été ouvert une seconde fois, le corps fut trouvé dans une attitude toute différente.
Il m’a été raconté que Mlle de M**** avait fait un testament en faveur de l’église, mais que sa famille s’était fortement opposée à l’exécution de ce testament. »
Il est présumable que tout le merveilleux de cette histoire est le résultat arrangé de ce refus de la famille de donner son bien.
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(Joseph-François-Nicolas Dusaulchoy de Bergemont, Mosaïque historique, littéraire et politique, ou glanage instructif et divertissant d’anecdotes inédites ou très peu connues, de recherches biographiques, de traits curieux, de bons mots et de médisances, tome II, Paris : Rosa libraire, 1818)
