Il était sorti de chez lui après avoir embrassé ses enfants qui se rendaient à l’école. Bien que levé de bonne humeur et heureux de penser à sa femme qui lui avait promis, pour ce jour, une friture dont il était très friand, il sentait en lui une sorte de mécontentement, presque une sourde rancune ; mais contre qui, contre quoi, il l’ignorait.

Devant sa maison s’étendait une large place gazonnée qu’il traversait chaque jour pour prendre le tramway. Ce matin-là, cette verdure offusqua son œil et son odorat ; elle lui paraissait trop vive et trop humide ; même les poteaux de la lumière électrique le choquèrent. « Pourquoi ne les peint-on pas ? se demanda-t-il ; malgré la patine de leur bois, ils paraissent avoir été arrachés, vifs, d’une forêt. Ces détails n’auraient pas du l’impressionner ; d’ordinaire, il ne s’en souciait point ; mais, n’étant cependant pas à la campagne, il sentait que, ce matin, il remarquerait jusqu’aux aspects les plus fugitifs de la ville ; ceux qui, par leur rapidité, tombent immédiatement dans la mort. Ainsi, les roseaux de cette villa aux fenêtres closes devant laquelle le tram s’arrêta une demi-minute, se ployaient, souples, sous le vent, et s’inclinaient jusqu’à la grille qu’ils semblaient fouetter. En les voyant, il songea à ses enfants, particulièrement à Tonino, le plus jeune, qui aimait tant frapper deux objets l’un contre l’autre, soit des chaises, soit des jouets. Tout autre jour, ce frisson des roseaux l’aurait fait sourire, mais, ce matin, il suscita en lui un malaise moral qui le fit presque pleurer. Maintenant, le tram avait repris sa vive allure et son roulement sonore se répercutait, en lui, doucement. Il avala sa salive, comme lorsqu’assis à son bureau, il avait à résoudre un calcul difficile. Puis, il s’étonna de n’avoir pas regardé le marché à poissons ; chaque jour, il se plaisait à admirer les poissons énormes et ventrus que les marchands coupaient avec leurs couteaux d’acier luisant. Les employés d’octroi occupèrent son attention ; en bougonnant, ils montèrent dans le tram et furetèrent, curieux, entre les jambes des voyageurs.

Une femme poussa de petits cris en riant, comme chatouillée ; un paysan jura. Continuant son inspection, un employé tira une paire de volailles entre les jambes d’un voyageur. « Il voulait frauder, pensa-t-il, sérieux, presque avec rage. L’Italien ne changera jamais ; aujourd’hui, il essaie de ne pas payer la taxe ; demain, sans scrupule, il abandonnera son enfant dans la rue. » Et, tandis que les employés descendaient et que le tram repartait, il se souvint qu’une fois, lui aussi, avait fraudé : c’était bien pour obéir à sa femme qui désirait faire parvenir un fromage à une amie. « Nous sommes tous pareils, conclut-il, une nation mal élevée, mal organisée, sans conscience. »

 

*

 

Avant même d’arriver à son bureau, il descendit du tram. « Si je ne marche pas un peu, je malmènerai quelqu’un, » murmura-t-il en sautant à terre. Subitement, il eut l’impression d’aller mieux. Il était descendu précisément à un endroit de la rue fort encombré par la construction d’une maison. Maçons, manœuvres, contremaîtres ; femmes et enfants restaient à regarder. « Même une maison bien construite s’effondre un jour, » pensa-t-il. Et, plein de tristesse, il contempla ces murs rugueux qu’on enduirait sous peu. « Nous vivons d’apparences, ajouta-t-il ; au fond, tout n’est qu’illusion. »

Poursuivant son chemin, il crut entendre du bruit derrière lui. Était-ce une femme ? Non. Les gens passaient d’un air dégagé et joyeux. Dans la rue, on percevait seulement les craquements intermittents et éloignés des tombereaux. « C’est curieux, se dit-il, je croyais bien entendre pleurer. »

Il fit encore quelques pas, puis se retourna ; dans la rue devenue presque déserte, il entendit de nouveau une voix qui sanglotait. « On pleure effectivement, » murmura-t-il. En vain son oreille chercha-t-elle à suivre ce sanglot pour en découvrir la provenance ; même son regard scruta inutilement la rue. Personne ne sanglotait.

Il continua sa route. Maintenant, il avait l’impression de s’être trompé. Mais, comme il s’éloignait, pensant déjà à autre chose, il crut encore entendre ce sanglot, si proche, cette fois, qu’instinctivement il baissa les yeux. Non : pas même d’enfant entre ses jambes. Alors, il craignit que ce sanglot ne fut le sien : sanglot tout intérieur qui l’obligea à s’arrêter pour le distinguer nettement. Était-ce bizarre de ne pas s’en être encore aperçu ! Lui, lui, il pleurait ! Ses joues étaient chaudes et humides de larmes. « En effet, je n’étais pas tranquille ce matin, se souvint-il, et quand j’ai embrassé mes enfants, ce geste, pourtant journalier, m’a fortement ému. » L’odeur de ses larmes demeurait dans sa barbe, et, bien qu’elle fût déjà sèche, cette odeur lui rappela la moisissure et la viande putréfiée. « Mes pauvres enfants, balbutia-t-il, peut-être ne les reverrai-je plus ! N’est-ce pas étrange de penser, aujourd’hui, à toutes ces tristesses ? D’habitude, je suis si calme, moi ! » Et il osait à peine regarder en face les passants. Ceux-ci, le dévisageant, semblaient lui dire : « Tu es beau, mais tu es mort ; éloigne-toi. »

 

*

 

Au bureau, lorsque la secrétaire lui tendit le courrier, il la toisa durement en songeant : « Si je pouvais te presser, peut-être sentirais-tu mieux que moi ce qui m’arrive ou ce qui va m’arriver. » En effet, ses mains étaient glacées et son front gonflé comme si les veines en étaient dilatées. « Bah ! c’est une faiblesse, » fit-il courageusement. Et il s’assit à son bureau, décidé à travailler. Mais le courrier pesait à ses mains et il ne pouvait retenir aucune lettre. « Une souris entre les griffes d’un chat doit éprouver une oppression pareille à la mienne, constata-t-il. Il est évident que je ne me sens pas dans mon équilibre habituel ; je ne suis pas bien. » Il rêva de femmes, celles dont la poitrine et le ventre sont serrés dans un corset : le souffle, la voix, le rire, tout doit expirer avec difficulté, faible, suffoqué. Il délaissa son courrier et se mit à marcher. Il aurait compris la cause de son malaise si le temps avait été mauvais ; si, sans brise, les nuages avaient surplombé la terre, lui donnant l’impression de vouloir l’écraser d’un moment à l’autre. Mais, ce jour-là, luisait, au contraire, un soleil haut, vivifiant, ardent, et l’atmosphère était si pure, si légère, que les oiseaux paraissaient pouvoir voler sans le secours de leurs ailes. Portait-il donc ce poids en lui ? Essayant de sourire à la secrétaire, il lui demanda si elle allait bien. « Très bien, répondit-elle. – Et moi ? comment me trouvez-vous ? – Vous avez fort bonne mine, » affirma-t-elle. Alors, devant le miroir, il dut reconnaître que la jeune fille avait raison. « Pourtant, je sens en moi quelque chose d’insolite, avoua-t-il ; un souci, un microbe, un ennemi me pèse ou me ronge au-dedans. » Et il sortit dehors.

 

*

 

C’était Rome. Tandis qu’il descendait les escaliers, il eut un moment le sentiment d’avoir quitté la ville, d’en être très loin ; cette inquiétude devait provenir, non de son être ni de son sang, mais de l’ambiance et des visages étrangers. Illusion ! C’était bien Rome, Rome ! Cependant, il lui sembla ne pas marcher dans la Rome journalière aujourd’hui, ville plus lasse, aux voix et aux sonorités plus atténuées ville presque morbide. « Il ne manquerait plus que je ne reconnaisse plus les rues de la ville, » se dit-il. Oui, oui, il les retrouvait. Néanmoins, il lui aurait été impossible de reconnaître ses propres fils parmi ces gens qui allaient et venaient, inquiets. En se retournant, il aperçut un homme de haute stature, enveloppé dans une cape, qui le considérait. « Cet individu ne me connaît pas, » se dit-il. Et, se retournant encore, il revit, derrière lui, l’homme qui le regardait fixement. « Que peut-il me vouloir, se demanda-t-il, angoissé. Si, la prochaine fois, il me regarde encore, je l’attendrai et l’interrogerai. » Et, tout en trébuchant, il poursuivit sa route. Comme il s’apprêtait à traverser le Corso au bout de la Via delle Vite, un souffle chaud le fit tressaillir. Non, personne ne l’avait frôlé. Cependant, là-bas, au coin, l’homme le regardait toujours. Se retournant brusquement, il se trouva en face d’une mendiante, vieille, cassée, au large visage sillonné de rides jaunes. « Que voulez-vous ? » fit-il. Mais la vieille ne voulait rien ; apeurée, elle obliqua vers la gauche. Il continua son chemin, se réjouissant de ne plus voir derrière lui cet homme enveloppé dans sa cape, qui l’avait dévisagé. « Peut-être est-ce une hallucination, » se dit-il, et il se dirigea vers Aragno où une foule affluait des deux points du Corso. Le sanglot entendu le matin se répercuta à l’improviste à son oreille. « Cette fois, je ne me trompe pas, ricana-t-il c’est moi qui pleure, et Dieu sait pourquoi ! » En effet, ses joues étaient humides de larmes.

Devant Aragno, la foule devenait plus dense ; soudain, des coups de revolver éclatèrent parmi des cris et des débandades. « Ce n’est pas moi qui tire, » pensa-t-il. Et, jetant un regard derrière lui pour savoir si l’homme à la cape le suivait encore, il ne vit point les gens fuir, qui vers une rue, qui vers une boutique, qui sous une porte cochère. Au crépitement de nouveaux coups, il essaya, lui aussi, de trouver un abri.

 

*

 

Mais la Mort qui le cherchait, passa, rapide, près de lui, et le terrassa.

 

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(Mario Puccini, traduit de l’italien par Mme Alice Bossuet, in La Revue politique et littéraire, décembre 1922)