Horloge4

Le pays n’a guère qu’une lieue et demie de largeur ; mais il a bien cinq à six lieues de longueur. Le fleuve qui le traverse est large de deux cents toises. Il coule presqu’en droite ligne dans tout le petit État : il est même tiré au cordeau dans la ville ; on le nomme Tentennor. La voûte prodigieuse qui couvre tout ce vaste enclos n’est soutenue que par des colonnes qu’on a laissé subsister, à de très grandes distances l’une de l’autre. Aux deux cascades d’en haut et d’en bas, cette voûte se rétrécit considérablement, au point qu’elle borde et  resserre même beaucoup le fleuve, sans lui laisser d’autres rives qu’elle-même ; ce qui enferme exactement le pays, et ôte tout moyen d’en sortir par terre.

La nécessité de travailler dans mon île déserte, m’ayant rendu industrieux, m’avait appris bien des métiers. Je communiquai ma science et mes talents à mes chers Gnomes. Je perfectionnai beaucoup chez eux la navigation, et j’inventai pour eux l’horlogerie ; je dis que je l’inventai, parce que ce fut de moi-même que je l’appris, n’ayant jamais examiné une montre auparavant ; de sorte que mes rouages se trouvèrent tout différents de ceux que nous connaissons en Europe.

Avant moi, ce peuple n’avait pas la moindre idée d’un art si utile ; cette ignorance venait de sa position sous la terre. Nous avons commencé par des cadrans solaires, mais, dans leur mine, les Gnomes ne voyaient pas le soleil.

Ils avaient cependant une façon de marquer l’heure par le moyen d’un cadran singulier. Ce cadran était vivant ; car c’était une jeune fille & un jeune garçon. Il y avait, au milieu de la place publique, un piédestal, sur lequel on posait une jolie fille, la gorge nue. Un jeune homme appuyait sa main sur le cœur de cette belle ; il en comptait tout haut les battements. Chaque battement revenait à ce que nous appelions une seconde.

Je goûtais assez de pareilles horloges : on sent que c’étaient des filles de mauvaise vie et des libertins qu’on plaçait sur le piédestal ; car, si l’on eût choisi des filles modestes pour leur poser sur la poitrine la main de leur amant, le cœur leur aurait battu trop vite.

Quoi qu’il en soit, cet usage était gai dans sa bizarrerie ; et j’ignore si tout le monde me fut bon gré d’avoir substitué mes horloges artificielles à ces cadrans naturels.

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([Robert Martin Lesuir,] L’Aventurier françois, ou Mémoires de Grégoire Merveil, À Londres [Paris] : [Quillau,]1782)