(Journal d’un Inconnu)
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Jour des morts. – Je suis donc encore vivant ? car je n’ai pu m’empêcher, poussé par l’épouvantable force qui s’est emparée de tout mon être, d’aller errer dans le cimetière où dorment tous ceux que j’ai aimés ; et les gardiens m’ont laissé sortir, au lieu de me repousser dans la tombe d’où je me croyais échappé. Est-il vrai que je ne sois pas encore semblable à ceux qui gisent sous ces dalles ?
Tous les soirs, à l’heure effrayante du crépuscule, la vision m’envahit ; une main, invisible à tout autre qu’à moi, me déshabille de la vie, pour ainsi dire ; je sens ma chair se décomposer et s’en aller, mes os se désarticuler, mon cœur cesser de battre, et un froid surnaturel m’immobiliser. Je me vois cadavre, puis squelette, puis presque poussière. Et je tombe dans une défaillance inexprimable, je m’émiette, je me raréfie, jusqu’au moment où je suis mal délivré, par un sommeil fiévreux, des cauchemars que nourrissait mon cerveau épuisé par une terreur irrésistible et continuelle de la mort.
Comment me soustraire à ces hallucinations, telles que jamais créature humaine n’en eut d’aussi effarantes ? Il faudrait ne plus voir mourir le soleil dans les flots de sang qui submergent l’occident ; il faudrait ne plus contempler la nature, où tout n’est que mort et putréfaction. Comment supprimer à mes yeux ce qui est, ce qui est né de la mort et ce qui ne vit que pour mourir ?
Je devrais me réfugier dans quelque retraite lointaine où je vivrais hors du monde, comme un anachorète ? Mais, eussé-je réussi à me procurer cet isolement parfait, je verrais encore la mort régner sur les animaux, les plantes et les pierres.
Fussé-je aveugle, je resterais asservi au contact de la réalité ; je toucherais la mort, au lieu de la voir.
Et, lors même que la perte de mes sens mettrait entre l’univers et moi une muraille infranchissable, j’aurais encore de quoi me supplicier plus que jamais ; il me resterait la sensation du temps, ce serviteur de la mort.
Comment abolir le temps ?
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31 décembre 18…
J’ai choisi le dernier jour de l’année pour marquer le terme sensible de ma vie, et me séparer définitivement du monde de mes semblables.
C’est aujourd’hui que commence réellement ma lutte, acharnée – et qui sera victorieuse – contre ce fantôme du temps, qui me harcelait de funèbres obsessions.
J’ai eu le bonheur de découvrir une retraite inespérée. C’est une caverne profonde, dans un pays barbare et sauvage, encore inexploré, et dont j’ai évité soigneusement de garder le nom dans ma mémoire. Au-dessus de ma tête s’appesantit une montagne colossale, que sillonnent en tous sens des cryptes immenses. Seul un puits naturel en ouvre l’accès, et je suis protégé contre toute approche importune par des légendes et des traditions terribles, qui rendent l’intérieur de ce mont inviolable.
Un berger me fait parvenir au moyen d’une corde les quelques provisions qui me sont nécessaires.
Mon installation est très fruste et j’ai emporté le moins possible des objets dont on use sur la terre, car mes dispositions sont prises pour anéantir en moi toutes les apparences de la vie.
Je ne veux pas me voir mourir, et par conséquent je ne veux pas vieillir.
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Sans date. – Ceux qui écrivent leur journal ont coutume de dater chaque page. Les insensés ! Ils prennent plaisir à se tuer eux-mêmes en soulignant la fuite irréparable des jours !
Moi, je ne sais plus ce que c’est qu’une date. Je l’ai su autrefois, quand je n’étais qu’un homme ; désormais je suis incapable de me figurer ce que cela peut être, et je me félicite d’avoir banni de mon esprit cette notion funeste.
En vérité, qu’est-ce qu’une date ? Qu’est-ce qu’un jour, qu’est-ce qu’une heure ? Ces mots m’apparaissent comme dénués de toute signification.
Tout cela n’existe plus pour moi.
Je ne vois plus nulle créature naître, vivre, ni mourir. J’échappe au spectacle désespérant de l’écoulement incessant des phénomènes. Je ne sais plus qui je suis ; j’ai oublié qui j’étais. Je vis d’une manière constamment et parfaitement uniforme. Je mange quand j’ai faim et dors quand j’ai sommeil. J’ai su d’ailleurs réduire ces deux obligations au strict indispensable. Inutile de dire qu’on ne trouverait autour de moi rien qui ressemblât à une horloge. Je n’entends aucun bruit ; le tonnerre peut tomber sur la cime de la montagne sans que je m’en doute. Je possède enfin le silence, le plus précieux de tous les biens et le plus inaccessible. J’ai tout disposé de telle sorte qu’en accomplissant le nombre de mouvements le plus petit possible, je ne risque jamais de rien heurter, ni de troubler par un fracas sacrilège l’auguste majesté de ma vie.
Afin de supprimer en moi toute distraction extérieure, je me suis condamné, si je puis ainsi parler, à une perpétuelle obscurité ; je me suis supposé aveugle ; j’ai seulement appris auparavant l’alphabet Braille, afin de pouvoir écrire malgré la nuit éternelle qui m’environne. L’habitude me permet de me diriger sans aucun embarras dans ma demeure souterraine. Je me nourris de ma pensée, car mon esprit, retrempé par le calme salutaire de mon immortelle solitude, pense avec une intensité et une clarté inconnues sur la terre. Je ne m’ennuie pas un instant. Retiré comme Descartes, mais d’une manière beaucoup plus parfaite, je médite comme lui, je m’étudie, je mets en action mes facultés régénérées dont j’ai décuplé la puissance, et j’écris. Mes travaux forment un monument unique qui périra avec moi. Les plus vastes systèmes se pressent dans mes cartons. J’ai pu achever ainsi plus de quatre fois l’œuvre du plus laborieux des philosophes terrestres. Qu’importe, d’ailleurs ? C’est pour moi seul que j’exerce ainsi ma raison. Mes recherches ne seront jamais divulguées. Quand le terme suprême arrivera, je m’étendrai ici et rien ne sera changé. L’air de ces cavernes a la propriété de dessécher les corps ; j’y ai trouvé les momies de quelques animaux tombés dans ce gouffre. Je resterai en ce lieu, peut-être jusqu’à la destruction finale de notre planète, dans la même attitude, et nul ne saura que j’aurai cessé d’exister, pas même le pâtre qui me procure mes provisions et qui continuera de les descendre dans le puits.
Mais se peut-il même que je meure ? J’en suis venu à douter de la mort, tant mon existence a revêtu le caractère de l’immuable.
C’est le temps qui fait mourir.
Le temps n’est plus. A-t-il jamais été ?
Je suis hors du temps.
Je suis immortel.
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(Henri Allorge, in Le Penseur, 4e année, n° 6, juin 1904)


Oui, l’histoire est intéressante ; l’écriture est en décalage d’avec l’écriture contemporaine que j’apprécie.
Mon commentaire n’a de valeur qu’une opinion , sans aucun vouloir de jugement.
L’abolition du temps : récit sans puissance, sans extraordinaire …
L’auteur n’y raconte rien d’autre que la vie d’un moine au Mont-Athos.