LOUPGAR2

 On entend parfois un chien hurler, hurler sinistrement et sans cesse toute une nuit.

« À qui est ce chien ? »

On sort pour le savoir.

Tous les chiens familiers sont à leur place et, toujours en pareil cas, ils sont muets de crainte et se blottissent ramassés sur eux-mêmes.

On prête l’oreille pour situer la bête hurlante ; on se glisse furtivement pour ne pas la faire fuir et on finit par découvrir, le plus souvent dans l’arrière-cour parmi les mauvaises herbes, ou dans un coin obscur du potager, un chien couché, la tête tendue vers la lune.

À première vue c’est un chien normal, mais un homme d’expérience comprend vite de quoi il s’agit. Un tel animal est toujours très grand, toujours blanc, et il porte, du front jusqu’au milieu du dos, une raie hirsute, brunâtre ou rousse. Faites attention à un détail très important ; ce chien-là ne projette pas d’ombre.

Alors, si vous avez constaté tout cela, c’est clair : vous êtes en présence d’un loup-garou.

 

Le loup-garou revêt quelquefois l’aspect d’un chat. Sous cette forme, au lieu de s’écarter des humains, il essaye de s’en approcher. II est toujours très haut, invariablement noir, efflanqué et sec, avec un cou très long. Enfin une de ses pattes est blanche, ce qui est très fréquent, ou bien il porte sur le dos une ligne de poils hérissés. Bien entendu, celui-là non plus n’a pas d’ombre.

Les loups-garous qui se glissent ainsi dans les cours sont des désespérés, ils adoptent plus volontiers la forme du chien, cela leur permet en hurlant à la lune de soulager leur détresse. Mais, sous l’apparence du chat, le loup-garou aime à se faufiler, à espionner, afin de pouvoir, revenu à sa forme humaine, cancaner et faire des misères aux gens. II est très difficile de se cacher d’une pareille bête, d’ailleurs on n’y pense même pas.

Par exemple, un vieux grigou enterre son magot dans le jardin, sous le tilleul. Il a choisi la nuit la plus sombre, sûr que personne ne le verra. Pourtant un chat a glissé entre ses jambes…

Le lendemain, il rencontre une commère dans la rue :

« Alors, pépère, dit la bonne femme, on s’amuse à gratter la terre maintenant, et en pleine nuit, hein ? »

Et son regard ne cille pas.

Le vieux est sidéré. II commence à se creuser la cervelle. C’est clair, elle est au courant. Comment est-ce possible ? Ah ! oui, ce chat ! D’où était-il sorti ? Dans sa maison, il n’y en a pas, celui de la voisine est un petit rouquin et l’autre était énorme et noir. Pourquoi s’est-il amené dans le jardin juste à cet instant ?

Le bonhomme inquiet flaire quelque diablerie, il commence à observer les faits et gestes de la commère. D’ailleurs on a déjà des soupçons sur elle ; d’un murmure à l’autre, le bruit s’enfle et on finit par découvrir que la suspecte se change en chat…

J’ai rencontré un cas de ce genre en Russie Blanche. Tous les gens d’un village s’étaient rendus aux champs pour y travailler, mais une villageoise sur qui planaient des doutes était restée dans sa maison. Curieuse, une voisine avait jeté un coup d’œil par la fenêtre et elle avait vu la femme couchée et gémissante.

« Hier soir, raconta celle-ci, en allant enfermer une brebis, je me suis cognée contre la herse et j’ai failli me casser la jambe. »

La voisine répandit la nouvelle qui ne surprit personne.

« Oui, oui ! on la connaît ! L’autre nuit, elle s’est changée en chat et s’est jetée dans les jambes de Maxime, mais il lui a lancé une bûche qui lui a brisé la patte. Voilà ce que signifie son histoire de herse ! »

On faillit assommer la commère. Heureusement pour elle, le propriétaire du village étant mort ce jour-là, l’événement occupa les esprits et détourna la vindicte.

Les loups-garous les plus maléfiques sont ceux qui prennent la forme d’une louve ; ils attirent infailliblement le malheur. Ces louves égarent les chasseurs ; elles les conduisent à l’automne dans les marécages et en hiver dans des crevasses dissimulées sous les glaces. Elles les mènent aussi vers de mystérieuses métairies ; malheur à ceux qui sont vus dans ces lieux, ce sera leur perte et celle de leur famille.

Ces « lycanthropes » ont fait naître une foule de légendes dans les pays occidentaux. Il y est question parfois de louves inoffensives mais indomptables. Le cadre de l’histoire est fréquemment un sombre château féodal où, recluse sous la surveillance inflexible d’un mari cruel qu’elle n’aime pas, une âme de femme s’efforce d’échapper à l’implacable tyrannie, aspirant de toutes ses forces à conquérir la liberté de la bête sauvage qui bondit à travers champs et forêts.

L’imagination de cette femme ne choisit pas pour s’évader la peau d’un lièvre couard ou d’un renard rusé, mais celle de la louve à la force puissante, armée de crocs et de griffes, aux pattes agiles, au hurlement terrifiant. Voilà l’apparence qui plaît à l’âme prisonnière pour s’arracher à ses chaînes, pour pouvoir courir et faire peur aux autres, elle qui est effrayée, pour se venger par la terreur, elle qui se sait perdue.

 

J’étais en visite chez des amis. Ils venaient d’acheter leur propriété à un négociant qui l’avait gardée peu de temps. Il séjournait rarement dans la maison qu’il avait fait construire et avait un moment songé à la louer comme résidence d’été, mais elle était située dans un coin perdu dépourvu de pittoresque ; les habitants des bourgs voisins possédaient tous des jardins et n’éprouvaient pas le besoin d’aller à la campagne ; il se décida donc à vendre.

C’était une maison neuve en bois, pas très grande, composée de deux étages et coiffée d’une toiture verte. Devant, il y avait une pelouse où se dressaient deux sapins. Chose étrange, l’habitation avait l’air d’avoir été construite de travers par rapport à la pelouse et à la ligne des sapins. L’œil ne trouvait là aucune harmonie et c’est cela sans doute qui causait une impression de malaise.

Autre singularité : toutes les allées du parc magnifique convergeaient vers cette pelouse sans qu’aucun sentier les coupât.

Pour ne pas froisser mes amis, je déclarai que tout cela était fort original et ils m’expliquèrent ces bizarreries.

Autrefois, bien des années avaient passé depuis, il existait une autre maison et, en ce temps-là, les deux sapins bien alignés semblaient monter la garde de chaque côté du perron ; mais, lorsque le négociant s était rendu acquéreur du domaine, la demeure était absolument en ruines et inhabitée depuis longtemps.

Il employa les vieilles pierres pour établir les fondations d’une nouvelle demeure qui fut édifiée un peu plus loin sans prendre souci d’accorder la façade à la perspective de verdure et seulement parce que l’ancien emplacement avait la réputation d’être maudit. Il paraît qu’au temps de Catherine II, un propriétaire terrien y avait tué sa femme d’un coup de fusil. On ne savait plus si le jugement l’avait condamné à mort ou au bagne, mais depuis cette date le domaine était abandonné. La nature avait repris ses droits sur le parc, à tel point qu’il était fréquenté par les loups en hiver.

Les lieux où se sont déroulés des drames portent toujours une empreinte particulière ; on ne se fie pas à leur apparente sécurité, on y doute des soleils les plus clairs et des nuits les plus calmes ; les éléments sont comme perturbés, les choses y ont perdu la mesure normale.

Je passai la nuit chez mes amis. Il faisait un beau clair de lune dont la clarté filtrait à travers les stores, m’empêchant de dormir. Je m’approchai de la fenêtre : à travers la pelouse courait un animal bossu, un chien ou un loup. Il boitait d’une de ses pattes de devant et cette patte était blanche. Ses poils rudes brillaient sous la lumière lunaire, comme des aiguilles. Le monstre tourna derrière les sapins, à l’endroit où s’élevait autrefois la vieille demeure et disparut.

Le matin, je parlai du loup à la patte blanche et on se moqua gaiement de moi.

« Il avait sûrement un collier ?

– Une muselière, probablement. »

Toujours est-il qu’il n’existait, dans la propriété aucun chien qui ressemblât à celui qui avait troublé ma nuit.

J’ai conservé un arrière-goût très désagréable de ce domaine de guingois, de cette énorme et triste lune, et surtout de cette espèce de demi-loup bossu.

Je n’y suis jamais retournée, mais l’hiver suivant je rencontrai mes amis en ville, et ils me firent connaître la légende qui s’attachait à la maison disparue et qu’ils ignoraient encore lors de ma visite. La voici :

 

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Cette maison avait appartenu, par droit d’héritage, à un hussard en retraite. Il l’habitait avec sa femme, une Lithuanienne très belle – détail indispensable à toute légende. Le vieil officier était dur, profondément jaloux et ne la laissait voir à personne, la tenant étroitement enfermée. Non seulement, il ne l’emmenait jamais à la chasse ou en visite, mais il avait engagé spécialement un de ses vieux soldats pour surveiller son épouse, avec ordre de ne pas la perdre de vue.

La dame était douce et soumise et, quoiqu’elle se conformât à tous les désirs de son mari, elle n’avait pu réussir à gagner sa confiance.

Une nuit, comme il revenait seul d’une partie de chasse, il remarqua tout à coup que son cheval donnait des signes d’inquiétude. Il regarda attentivement autour de lui et vit une robuste louve qui galopait au bord de la route. Il s’élança derrière elle ; la bête accéléra sa course sans changer de route dans la direction de la propriété. Il empoigna son fusil et tira, mais, quoique blessée à une patte de devant, la louve ralentit à peine et, arrivée près de la haie, s’aplatit, rampa une seconde et disparut, par une brèche, dans le parc. Le hussard poussa son cheval. Quand il arriva chez lui, la cour était déserte, les chiens tranquilles. Il remit sa monture au palefrenier, monta dans la chambre de sa femme et la réveilla pour lui faire part de son aventure. Elle parut très étonnée et refusa de le croire.

« Que racontes-tu là ? dit-elle. C’est impossible, tu as rêvé. »

Elle était allongée dans son lit, pâle comme une morte, la couverture remontée jusqu’au cou.

Quand le hussard s’éveilla, le matin, sa femme était toujours couchée et lui déclara qu’elle était souffrante. Il s’inquiéta :

« Qu’as-tu ? » demanda-t-il.

Et, soulevant le drap, il aperçut une main bandée.

« J’ai voulu cueillir des cerises, répondit-elle. Lorsque je suis montée à l’échelle, un échelon a cédé et je me suis blessée. »

Le mari la crut d’abord et déplora l’accident. Cependant des doutes lui vinrent : de quelles cerises parlait-elle, alors que l’automne était déjà là ?

Il alla au jardin et vit l’échelle ; elle était intacte. Il réfléchit longtemps sans trouver une explication valable.

À quelque temps de là, il fut de nouveau convié à la chasse. II ordonna à son ancien soldat de resserrer sa surveillance autour de sa femme qui, sous aucun prétexte, ne devait quitter la maison.

Lorsqu’il revint, tard dans la nuit, il regardait de tous côtés et voilà qu’il découvrit encore une fois la louve.

Elle ne longeait pas le bord de la route, mais courait devait lui, précédant son cheval. Elle boitait sur une patte, bandée avec un linge.

Sans vouloir se l’avouer, il comprit. Il donna de l’éperon et se lança à sa poursuite. Le cheval galopait éperdument, sans que la louve perdît du terrain. Déjà on se rapprochait de la propriété : la monture épuisée était à bout de souffle. Enfin, voici le parc ; la louve s’accroupit pour se faufiler par la brèche. Alors, l’homme ne douta plus, les écailles lui étaient tombées des yeux. Saisissant son fusil, il fit machinalement un signe de croix sur le canon et visa. Le coup partit. La louve s’écroula sur les genoux.

Le hussard bondit de sa selle, accourut et se pencha sur elle. Sa femme était étendue, à ses pieds, soumise, désespérée, dans sa robe déchirée. Elle lui jeta un regard de reproche et, sans avoir prononcé un seul mot, ses yeux se révulsèrent ; elle était morte.

Le tribunal n’avait pas ajouté foi au récit du meurtrier et il fut condamné.

 

Ceci s’était passé sous le règne de la grande Catherine, mais je vais vous raconter une histoire bien amusante qui arriva à St-Petersbourg. Je ne puis en préciser la date car ma mémoire se refuse à la notation chiffrée ; je désigne chaque époque de ma vie par les événements qui l’ont marquée pour moi et lui confèrent ainsi une physionomie propre.

C’était donc au moment où notre cercle littéraire, avec ses amateurs, ses sympathisants et ses membres d’honneur, était hanté par la manie du surnaturel. Tout le monde faisait de la nécromancie, exorcisait, étudiait les procès des ferventes du sabbat au moyen-âge, écrivait des contes ou des poèmes sur les sorciers, les vampires et les loups-garous.

C’est pendant cette période à tendances démoniaques, qu’apparut parmi nous un être très original : la baronne Lise Z… Elle était petite, avec un nez pointu, des yeux verts, des cheveux ébouriffés comme un chrysanthème jaune. Mince, presque décharnée, elle faisait penser à une fleur séchée dans un livre. Son origine était mystérieuse : de nationalité russe, elle était née en Angleterre, où elle avait été élevée. Deux ans avant son apparition parmi nous, elle séjournait en Suisse, dans un sanatorium, pour y soigner ses poumons. Là, elle avait fait la connaissance d’une dame russe qui la battait durement et qui, après l’avoir amenée avec elle à Saint-Petersbourg, l’avait finalement mise à la porte. Cette biographie décousue nous amusait beaucoup ; de plus, comme la jeune baronne était excellente pianiste et composait à l’occasion, elle écrivait la musique de nos poésies, sans les comprendre, car elle ne savait pas un mot de notre langue.

Elle tombait souvent amoureuse, et seulement des femmes, ce qui était très à la mode alors. Pendant près d’un an elle demeura ici et je me souviens qu’elle s’affligeait beaucoup de ce qu’il n’existât pas chez nous d’hymne révolutionnaire, car la révolution arriverait sûrement et elle se demandait ce que ces malheureux Russes pourraient bien chanter. Elle se mit en tête de composer l’hymne indispensable, mais sans succès : on reconnaissait invariablement la « Marseillaise » ou la « Carmagnole ».

Elle disparut aussi mystérieusement qu’elle était apparue. Le bruit courait qu’elle habitait l’Allemagne et que, habillée en homme, elle s’était mariée sous le nom d’Eugène Onéguine. Une de nos dames du cercle qui avait pu se procurer son adresse, s’y rendit au cours d’un voyage et ne la trouva pas chez elle, mais la logeuse témoigna de toute son estime pour « Herr Onéguine » en déclarant qu’il était « ein braver Mann » .

Elle ne joue dans mon récit qu’un rôle indirect, bien qu’elle dût être un loup-garou.

Une fois, pendant qu’elle était encore dans notre ville, elle se trouva parmi mes invités avec Ilia, une charmante jeune fille, intelligente et pleine de goût, qui écrivait un peu et faisait des traductions. Les deux femmes n’éprouvaient, l’une pour l’autre, aucune sympathie.

La baronne se montra pleine d’affectation et Ilia la regardait avec un certain mépris. La première s’extasiait devant un chat noir en peluche que l’on m’avait offert dans une corbeille ornée de roses blanches.

« J’ai horreur des chats, déclara la jeune fille, celui-là même me répugne. »

L’autre continuait ses mines et posa le chat sur son épaule.

« Voyez, dit-elle, comme cela me va bien. N’ai-je pas l’air, ainsi, d’une jeune sorcière ?

– Oui, répliqua Ilia, d’un air dégoûté, vous ressemblez à la fée Carabosse de la Belle-au-Bois-dormant et je vous vois très bien dans un char attelé de six rats.

– Vous trouvez ? Mais c’est charmant. C’est cela, je suis la fée Carabosse et, pour vous prouver ma puissance, je vous changerai en chat noir. Peut-être qu’ensuite vous les aimerez. »

Craignant que cela ne dégénérât en querelle, je me hâtai de changer de conversation.

Ilia revint me voir le lendemain ; elle paraissait troublée.

« Savez-vous, me dit-elle, que je suis en train de devenir folle ? Ne le dites à personne, mais il m’est arrivé une drôle d’aventure.

– Racontez-moi cela. »

La jeune fille sourit et répondit à voix basse en rougissant :

« Je suis un chat !

– Quoi ? »

Elle hocha la tête, confuse, et confirma :

« C’est comme ça ! »

Et elle poursuivit :

« Vous me connaissez parfaitement, vous savez que je ne m’intéresse pas à toutes vos sorcelleries et que, bien que ce soit la mode, je n’ai jamais cru à ces sottises. Je suis de ces gens positifs, à l’imagination froide ; par conséquent, je n’ai apporté aucune attention aux histoires de votre affreuse baronne Carabosse, et je puis affirmer que j’avais oublié ce qu’elle m’a dit hier.

Eh bien ! figurez-vous que, cette nuit, une sensation de froid m’a réveillée. En tournant la tête vers la fenêtre, j’ai constaté que le vasistas était entrouvert. Je sortis mes jambes du lit et voilà que, sans pouvoir dire que je sois tombée, je me suis trouvée à quatre pattes. Dans cette position, avec une facilité extraordinaire, je me suis approchée de la fenêtre. Un petit saut, et hop ! j’étais assise sur le rebord.

Je réfléchis alors. Que se passait-il donc en moi ? Je portai la main à mon front, et je vis que ma main était une patte ! Une lanterne brillait dans la cour et, à sa lueur, je constatai que j’étais devenue toute velue, grise et molle.

Seigneur, je suis donc un chat !

Je m’allongeai et, franchissant d’un saut le vasistas ouvert, je me trouvai sur la corniche. Vous savez combien je suis nerveuse et jusqu’à quel point j’ai peur du vide ; or, cette nuit, à ma profonde stupéfaction, je ressentais une sensation plutôt agréable, à me pencher ainsi, du troisième étage. J’éprouvais bien une légère crainte, mais plus encore de curiosité. J’eus envie de contrôler mes impressions et me mis à marcher. Rien, pas le moindre vertige, mais une liberté de mouvement tout à fait inconnue ; mon corps souple obéissait aisément à ma volonté.

De l’autre côté de l’escalier, habitent nos amis Mariseff ; en suivant le chéneau, j’allai jeter un coup d’œil chez eux. La pièce était plongée dans l’obscurité, je ne pouvais rien voir. Pourtant une silhouette blanche s’approcha lentement de la vitre ; prise de peur je m’enfuis, moi, penchée sur un chéneau, au troisième étage !

J’arrivai ainsi à l’angle de la maison, au-dessus du presbytère, et j’ai sauté. La lune s’était mise à briller et les ombres se détachaient, noires et tranchées. Du bord du toit, je regardai en bas, sans effroi. Tout à coup, je me sentis observée. De derrière la cheminée surgit un énorme matou aux yeux ronds et terribles, dont tout le poil était hérissé. Il me parut de la grandeur d’un tigre ; il est vrai que je ne voyais plus qu’avec les yeux d’une petite chatte. Épouvantée, sautant d’un chéneau à l’autre, je pus atteindre ma fenêtre. Imaginez ma détresse : le vasistas était fermé ! Je ne sais comment j’ai dégringolé dans la cour et enfilé l’escalier de service.

L’aube commençait à poindre, la laitière allait arriver et je me glisserais à l’intérieur de l’appartement, à condition encore d’échapper aux regards de la cuisinière, qui ne manquerait pas de me chasser, car on n’aimait pas les chats à la maison.

Je n’avais pas le choix et j’attendis, tapie dans une encoignure.

Enfin, j’entendis le bruit métallique des brocs, la laitière montait l’escalier ; la cuisinière ouvrit la porte et je commençais à penser que je n’avais aucune chance de rentrer, lorsque la servante dit :

« Attends un instant, je t’ai gardé des croûtes pour ta vache. »

Sauvée !

À peine Prascovie avait-elle tourné les talons que je bondis dans le corridor, puis, avec d’infinies précautions, je regagnai ma chambre dont la porte n’était pas fermée. Je sautai sur mon lit et m’enfouis sous la couverture.

Je vais m’endormir, pensai-je, et avec le sommeil tout s’arrangea sûrement. Il est impossible que je passe toute ma vie dans la peau d’un chat.

C’est à ce moment seulement que je me souvins de cette affreuse baronne. Est-ce croyable qu’elle ait réussi à me jouer ce sale tour ? Et je m’endormis en pleurant.

Quelques heures plus tard, la femme de chambre m’éveilla comme d’habitude en m’apportant le thé.

« Il faut vous lever, Mademoiselle, il est neuf heures passées. »

Je sortis doucement ma main de sous la couverture. J’avais une peur horrible que ce fût encore une patte. Dieu soit loué, ce rêve imbécile était terminé. J’avais même envie de rire.

La servante s’approcha de la fenêtre et dit tout à coup :

« D’où viennent toutes ces traces ? On dirait des pattes de chat et il y en a jusqu’à votre lit. »

Et Nastia promenait son regard alternativement de mon visage aux empreintes.

Elle devinait, sans doute, et tout au moins se doutait de quelque chose. Je faillis en perdre connaissance. Enfin, elle quitta la pièce sans rien dire et, brisée de fatigue, je me rendormis.

Tout à coup, j’entendis sa voix de nouveau :

« Il est temps de vous lever, Mademoiselle, il est neuf heures. »

Je compris que j’avais rêvé d’abord sa première apparition et, un peu rassurée, je pris mon déjeuner et commençai à m’habiller.    Un de mes coudes était contusionné et je me rappelai que je m’étais heurté une patte contre la corniche… J’allai dire bonjour à ma mère qui commandait le dîner à la cuisinière.

« Dites-moi, Prascovie, demandai-je, notre laitière a-t-elle une vache à elle ?

– Mais oui, répondit la servante, je lui garde les restes du pain et je lui en ai remis un plein sac ce matin. Elle était bien contente. »

J’en eus des éblouissements.

Mais je n’avais pas fini. Notre voisine, Madame Martseff, déjeunait avec nous. Elle se mit à rire en me regardant et dit :

« J’ai eu cette nuit une vision, je sentais que quelqu’un me regardait à travers la fenêtre ; en m’approchant, je vis un chat qui avait tout à fait votre visage. C’était fort drôle, car vous ne ressemblez pas du tout à cet animal. »

J’étais glacée de terreur.

J’eus bien du mal à terminer mon déjeuner. J’avais hâte de vous voir. Conseillez-moi, je vous en prie. Je ne pourrai plus dormir à la maison. Est-ce possible que je sois devenue un loup-garou ? »

Tout cela était incohérent et ridicule, mais j’avais pitié de la pauvre Ilia. Il fallait trouver quelque chose.

« C’est de la psychose, ma chérie. »

Ilia répondit avec la plus parfaite logique :

« D’accord, mais aidez-moi, cependant. Toutes ces coïncidences ne sont-elles pas étranges ? »

Après avoir bien réfléchi, nous décidâmes qu’elle devait partir le jour même pour Moscou. Avant de prendre le train, elle enverrait un cadeau à la maudite baronne : une jolie petite chatte angora dans une corbeille de fleurs, accompagnée d’un billet portant cette baliverne : « À la délicieuse sorcière, de la part d’une ensorcelée ».

Notre projet fut mis à exécution.

La baronne disparut bientôt de Saint-Petersbourg et je ne revis Ilia que deux ans après.

« Vous souvenez-vous ?… » lui dis-je en souriant.

Mais elle ne me laissa pas achever.

« Pour l’amour de Dieu, ne me parlez plus de pareilles bêtises. Ne comprenez-vous pas qu’il vaut mieux ne pas évoquer certains souvenirs pénibles ?… »

 

 

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(Nadine Teffi, Vourdalak, trad. G. Barbizan et Bl. Escassut, Liège : Maréchal, 1946)