EXCEN1

« Tenez, dit-elle, je diviserais volontiers l’espèce humaine en deux parts, les concentriques et les excentriques.

Les premiers ont besoin de leur toit, de leur rang, de leur table, de leur amour, de leur fauteuil. Ce sont des gens qui adorent le moi et tout ce qui le concerne ; ce moi magnifique et inépuisable les alimente jusqu’à la fin de leurs jours sans paraître s’être appauvri.

Ensuite, viennent les excentriques. Ils forment le petit nombre. Ce sont des gens qui ressemblent au vent, qui souffle aujourd’hui ici, demain là ; et plus encore, au soleil, qui au lieu d’attirer à lui les flammes de l’univers, prodigue au loin les siennes à l’espace : ce sont des gens qui s’imaginent faire partie d’une chaîne mystérieuse, et qui sentent venir du bout de l’horizon la commotion qui les ébranle.

Les uns conçoivent l’amour ; mais un amour bizarre, insensé, absurde ; ils se perdent de vue eux-mêmes dans cet amour, et ils ne considèrent leur existence que comme un présent à faire à l’objet aimé.

D’autres sont dévots, d’autres sont amoureux de la nature, du ciel, des fleurs, des oiseaux, ou de la beauté, ou de la gloire, ou de la renommée. Il en est qui sont bienfaisants ; et ceux-là voudraient se métamorphoser en pluie pour répandre leurs dons sur la créature souffrante, la bénir, la soulager et rester invisibles, car ils n’attendent rien de l’homme.

C’est là le propre des excentriques. Ce sont des gens qui vivent hors d’eux, s’étendent à l’infini, s’unissent invisiblement à des idéalités, à des généralités.

Les excentriques ne sont pas nécessairement bons : non, ne le croyez pas ; mais tels qu’ils sont, ils se reconnaissent entre eux ; ils ont une langue et des signes par lesquels ils communiquent les uns avec les autres, et que le reste des hommes n’entend pas.

Tenez, moi, je suis excentrique la moitié du jour. Si j’aime à vivre dans ces lieux, c’est parce que j’y trouve une nature si belle qu’elle semble me lier à elle par une union mystérieuse. Je deviens, en la contemplant, étoile, vague, souffle d’air ; je partage la sensation de l’arbuste, de la plante, du flot, bercés par la brise du soir ; je glisse en esprit sur les horizons bleuâtres, le long des prés et des collines arrondies : sur les cimes fleuries des herbes, sous la fraîcheur humide des larges plantes qui défendent la terre des feux du soleil….

En un mot, je suis folle… ou excentrique, car les excentriques sont les fous qu’on ne renferme pas, et qui abandonnent leur individualité pour se lancer dans les champs de l’espace. »

 

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(Henry Spiegel, Orgueil et amour, Paris : Bourmancé, 1838)