FOUR2

CAUCHEMAR

ET

RÊVERIE

FANTAISIE

 HYGIÉNICO-SOCIALE

PARIS

IMPRIMERIE ALCAN-LÉVY

61, Rue de Lafayette

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l877

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Le bouquin que j’avais en main exhalait une forte odeur de camphre, associée à celle du tabac. Dès le frontispice s’étalaient : niveaux, compas, équerres, colonnes torses à triangle et autres attributs symboliques pour cage à serins. Le discours était sur un nouveau mode social. Pareille littérature, pareil parfum, produisirent bien vite l’effet que l’on devait en attendre ; je m’assoupis, en proie à un affreux cauchemar.

Les paupières à peine fermées, tout aussitôt je les eus là, sous mes yeux, pôtassiers majestueux, encadrant une immense cornue de forme triangulaire, aux flancs léchés par la flamme et prête à distiller. L’un d’eux avait toute sa barbe, taillée à angle, les autres en avaient moins. M’adressant d’abord au premier : « Ô toi, vénérable plus, dis-je, et vous, vénérables moins, continuai-je, et cependant tous vénérables aussi, poursuivis-je, permettez à un curieux indiscret ce point d’interrogation simple mais carré : que pôtassez-vous donc ainsi ici ? ça sent la lavasse. »

Le Barbu avait la physionomie benoîte et paterne. Se détachant du groupe, il vint à moi, et, m’initiant sans tarder au nouvel idiome adopté par eux vis-à-vis des autres, d’un parler mielleux et lent, me dit : « Jeune et stupide ci-devant, crétin du rien oublié et du rien appris, quoique la réduction de tes occipitaux frontaniers et de tes bipariétaux, jointe au développement de tes bibregmatiques, ne puisse laisser le moindre doute sur l’état de dégradation de ton intellect, habitué que je suis à vulgariser la science, je consens encore une fois à faire appel à mes lumières…  pour les échos d’alentour, convaincu, que je suis que tu n’y comprendras goutte. Ce que l’on distille ainsi ici, ce sont les éléments de la couche sociale égalitaire ; benêt, tu es ici dans le laboratoire de transition et devant toi se dresse l’appareil qui, grâce au génie d’une superlative maçonnerie, nous permet de réagir à volonté sur un ciment de fond, pour, par de simples procédés de goujats, en extraire à discrétion les rudiments organisés de nouveaux êtres perfectionnés : Idiot, salue l’inéluctable Démoc-cornue-soc !!… Monte à l’échelle et vois se mitonner dans ses profondeurs le plasme du progrès. »

Je gravis en effet quelques degrés et j’aperçus, grouillant dans un jus fadasse et visqueux, une myriade tout d’abord d’anguillules qui frétillaient ; puis aussi de petits êtres taillés en rond, ayant, comme les limaces, des appendices qui entraient et qui sortaient… tout cela gluait, poissait, à vous soulever le cœur.

« Que c’est beau, reprit-il, l’anguillule ! c’est l’élément mâle ; le rond limace, c’est l’élément femelle. Ces petits corps ne sont pas toute la vie, mais ils ont en puissance toutes les indications de la vie, partant ils nous mettent en mesure de nettoyer le vieux monde, de le couler dans de nouveaux moules. Le modèle suivant nous a séduits. Bien fait pour humilier les forts, propre à exalter les faibles, de moyenne vertu, deux triangles y suffisent, deux triangles rrréunis. Nigaudinet trace mentalement dans l’espace un triangle isocèle dont la base regarde en bas et légèrement en avant. De l’angle inférieur de ce premier triangle fais-en partir un second deux fois, plus grand, dont la base, continuation de la première, mais à l’inverse de celle-ci, regarde cette fois en haut et en arrière, que trouves-tu ? Comment ! en étoffant un peu cette silhouette, tu ne reconnais pas ce que les jeunes dindonnets de ton espèce appelaient des cocottes ?

– Si, bien, lui dis-je, mais en face d’une race nouvelle, maxima debetur puero, etc., je croyais le précepte plus que jamais de rigueur.

– Imbécile ! puisque ce sont eux qui constitueront la race nouvelle, je dis eux parce que nous écrivons cocôotts, indiquant par là que déjà nous bénéficions des lois de coopération et d’association par nous posées, que nos produits nouveaux, nos cocôotts, seront à la fois mâles et femelles, que les animalcules grouillant dans les deux compartiments rrréunis, il suffira d’une simple commotion électrique pour subvenir au jeu muet et ramener un phénomène devenu trop complexe aux justes proportions d’un modeste accident zymotique, accident plus tard suivi de bourgeons qui, à un moment donné, se mettront à la file, sans bruit, sans remue-ménage, cela à la grande confusion des faiseurs de cantilènes qui assez longtemps nous ont assourdis… Oui, godelureau, c’en est fait de Cupidon, mais aussi remarque comment, une première difficulté vaincue, les autres s’aplanissent d’elles-mêmes. Arrachée à cette complication que nous venons de dire, à quoi se réduit, en quoi se résume une économie humaine ? À cet idéal qui fut toujours l’objet de nos rêves, en un tube digestif servi par des organes… Que dis-je ? bien mieux… à quoi bon toute cette manutention, si une mutualité sympathique et électro-dynamique suffit ? Nos cocôotts réaliseront ce progrès… – Je suis sûr que cet ânon bâté n’a pas le moindre soupçon de notre circulus, de notre omnibus blastème, tant il est vrai que, dans le cratère lui-même de la civilisation, il est des salamandres froides et visqueuses qui croupissent dans leurs glutineuses déjections et qui résistent au feu. – Rien de plus simple cependant. Un fort câble se déroule à perte de vue et fuit à l’horizon ; un courant électrique le parcourt ; posé sur ce câble, monté sur ressort, un interrupteur électrique au bon endroit, chaque cocôott se trouve distant de son voisin de façon telle que, le courant intervenant, que l’attraction s’exerçant, les parties saillantes des deux faces se correspondant sont amenées au contact et qu’une détente électrique s’ensuivant, omnibus blastème est.

Tel est notre circulus à saccades. En saisis-tu tout le jeu ? Comme physique, recomposition instantanée des fluides, retour momentané de chaque travailleur à son poste premier, cela pour un commerce indéfini ; comme plastique, apport, départ, rénovation, génération… Comprends-tu ? Par une disposition aussi simple, en vertu d’une manœuvre aussi primitive, suffire aux grandes indications du fait capital de la vie !… quel progrès !! Comprends-tu ? – Il ne comprend pas.

– Là où la femme n’est pas, les Amici s’y mettent, pensai-je… – Permettez, je comprends, repartis-je… un tantinet à l’envers, tout mignon, le monde de vos rêves ! »

Le Pôtassier n’en était plus à m’entendre.

« Ô monde sublunaire, quand te verrai-je embobiné et te bêchant, s’écriait-il, et le circuit fermé ! »

Je fis la grimace. – « Oui fermé, gredin de la crétinière, dit-il, et du même coup notre problème social résolu ; pour tous même grandeur, même poids, même durée, même tenue, mêmes moyens… Oui, dussent tes ancêtres en tressauter dans leurs tombes, grâce aux adeptes de l’inéluctable démoc-cornue-soc, l’Égalité, régime, va tout à l’heure et pour toujours être implantée dans ton… sol. »

Un instant, j’eus l’idée de tourner les talons ; un instinct secret vint m’avertir de m’en bien garder. Je continuai à faire face et eus recours au coup d’œil fixe et soutenu dont se servent les dompteurs vis-à-vis des bêtes féroces. Ainsi je sauvai la situation ; cependant je me mis à réfléchir.

« Il n’est pas fou, pensai-je… chez l’aliéné un certain vague dans le regard indique une obnubilation analogue de la pensée, chez l’aliéné la conception délirante se joue en quelque sorte dans un milieu indifférent ; il y tient peu, répète machinalement le même ordre d’idées et serait le premier à s’en moquer chez un autre. Aussi pas de prosélytisme, aucune contagion à craindre. Ici le cas est autrement grave et dangereux. C’est un spécimen des mieux réussis de l’aura épileptica mentale. Ictus, disaient les anciens. Coup de foudre, coup de massue. Frappé en effet à la tête par une conception idéale fausse, malsaine, monocorde, polypensionate, assommé par elle, esclave à son service, le malheureux patient pointe en avant comme un boulet. Dans le tourbillon qui se produit derrière lui s’engagent à sa suite, sans en avoir conscience, les débiles de l’esprit, les eunuques de la pensée, tous les infirmes de l’intelligence ; sciemment les tarés, les véreux, les faillis, les déçus d’ambition, les perdus de position, les haineux, les jaloux, les escrocs et issus d’escrocs, et bien d’autres encore, non pas que ceux-ci comptent sur un résultat, ils savent que toute idée fausse et en opposition avec les lois naturelles ne peut trouver d’application utile, mais elle peut être l’occasion d’un grand désastre, et pareille perspective leur sourit et est déjà pour eux le sujet d’une grande satisfaction. »

Mon aparte ayant donné le temps à l’Illuminé d’en revenir à des errements plus classiques :

« Et vous trouvez, lui dis-je, beaucoup de sujets qui renoncent à leur spontanéité, qui font assez fi de leur individualité pour se laisser fondre et couler dans vos nouveaux moules ?

– Si nous en trouvons ? me dit-il, mais vois autour de l’appareil cette série de fidèles au sortir d’une première cuite, d’un détrempage à l’acool. Ça se dépote à volonté, ça coule par ordre, ça se déverse au bon plaisir, où l’on désire et sur n’importe quoi…

– Mais encore trouvez-vous des refractaires ? observai-je.

– Sans doute ; mais, jeune sansonnet, vois dans le paysage ces façons d’individus moins l’ours, aussi ces sacrificateurs qui n’ont rien d’antique, ils deviendraient au besoin nos faiseurs de ciment suivant les anciens us, tu comprends, plutôt que de renier l’école, plutôt que de faire défaut à l’édification du temple, au besoin on aiguise les triangles… »

Une sensation de froid au travers de mon cou vint m’arracher à ce cauchemar.

« Temple, répétai-je machinalement ; mais, en fait de façade, je ne vois que placard d’affiches aux rengaines connues ; en guise de piliers, que colonnes agrémentées des noms d’inventeurs de secrètes qui ajoutent au parfum ; comme fidèles, je ne me remémore que convois pour pontons, qu’escouades pour Bicêtre ; au fronton flotte toujours une sale loque d’assassin trempée d’un sang généreux, qui nous fait faute aujourd’hui ; temple ? allons donc ! sur le terrain de la dégradation, et j’y étais, il ne saurait exister que de petites pipeleteries d’adoration mutuelle et de mendicité réunies. Un seul culte y est permis : celui de la médiocrité, religion de mise en pratique facile et large chez tout peuple décrépit, vaniteux et taillé à l’équerre. »

Cette protestation jetée en proie à mon malaise nerveux, je revins tout à fait à moi, et, lançant au loin la saleté cause de mon cauchemar, j’ouvris les croisées pour changer d’air et donner accès aux bienfaisants rayons d’un soleil printanier.

 

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