Dansons la capucine !
Y a pus d’ parents chez nous :
Maman est à l’usine,
Papa est chez les fous,
You !
Dansons la capucine,
Ou bien jouons à coucou ;
La faim nous assassine,
Le froid nous tord le cou.
La sal’ fièvr’ nous lancine
Et nous met sens d’ssus d’ssous ;
Pour ach’ter d’ la méd’cine,
Nous n’avons pas d’ gros sous,
You !
On s’arrach’ la poitrine,
Déchiré’ par la toux ;
Nous n’avons pas d’ farine,
Afin d’ fair’ du pain roux.
Y en a chez la voisine,
Y a mêm’ de beaux joujoux ;
On s’amuse, on cuisine,
Mais ce n’est pas pour nous,
You !
Y en a qu’une mèr’ câline
Et berc’ sur ses genoux,
Qu’ont des rob’s de mouss’line ;
Sûr’ment, ça n’est pas nous.
Voir toujours la famine,
Ça vous rend très jaloux ;
On enrage, on rumine
Des carnag’s comm’ les loups,
You !
La vie est un’ gredine
Et les homm’s des voyous :
Nous voudrions qu’on dîne
D’autr’ chos’ que des cailloux.
Dansons la capucine !
La mort aux yeux si doux
Est là qui nous fascine,
Nous irons dans des trous ;
You !
Dansons la capucine ;
Car nous mang’rons les choux
Bientôt par la racine ;
C’est assez bon pour nous !
_____
(Eugène Héros, Les Lyriques, Paris : P.-V. Stock, 1898)


