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PETRUS BOREL (1809-1859), l’auteur des Rhapsodies, de Champavert et de Madame Putiphar, est un de ces poètes qui ont, avec une fougueuse bonne foi et une sorte de logique perverse, vécu leur Romantisme. C’est d’avoir voulu vivre ainsi son Romantisme que le pauvre Gérard de Nerval mourut une nuit d’hiver de 1855 dans la rue Vieille-Lanterne. Petrus Borel, lui, après quinze années de poésie et de misère, s’en alla finir comme colon dans une Algérie encore vierge, lâchant l’Art à tout jamais par une déconversion qui est comme un pressentiment de celle de Rimbaud trente ans plus tard. Mais, en son beau temps, il avait été « le grand homme spécial, » comme dit Théophile Gautier (qui en fit partie), de la bande des Bousingots. On appelait ainsi vers 1830 de jeunes Romantiques qui faisaient de la politique ou plutôt de l’agitation, des libertaires outranciers mais assez inoffensifs qui se distinguaient des Jeune-France, lesquels étaient les esthètes du Romantisme. Comme chef de chœur des Bousingots, l’année triomphale de Petrus Borel fut 1833 où, un an après les Rhapsodies, parut Champavert, Contes Immoraux. Cette année-là, un portrait de Napoléon Thomas au Louvre montrait un Petrus fatal et beau, à gilet cramoisi, habit à grands revers pointus, gants couleur « sang royaliste, » chapeau d’astrologue, barbe et cheveux flottants. Mais cela n’est que la pose et le physique du personnage. En fait, il y a eu autre chose.

Il y a eu ceci d’abord : Petrus Borel avec toutes ses outrances et ses puérilités bousingotes, est un écrivain de race, un satiriste plein de mordant, un lyrique plein d’accent. Et il y a eu ceci encore : Petrus Borel est à certains égards une influence, une source. Il a été trop admiré pour que ceux qui l’admiraient ne lui aient pas dû quelque chose. Baudelaire trouvait « dans plusieurs scènes de Madame Putiphar la marque d’un talent véritablement épique. » Gustave Flaubert et son ami Louis Bouilhet ont bien souvent ensemble « rugi » du Petrus Borel. Dans Flaubert jeune, dans Flaubert homme mûr, il y a eu du Bousingot et des fièvres romantiques à la Borel. Et, de Borel, il persiste chez Flaubert des traces curieuses comme je le montrerai un jour dans cette même ROMANIC REVIEW. En somme, Petrus Borel, ce demi-fou, fut un écrivain entier. Et malgré l’excellence de l’édition et de l’étude que M. Aristide Marie lui a consacrées (1), il est dommage que nous n’ayons sur lui rien de comparable en importance et en pénétration critique au livre de Sprietsma sur Aloysius Bertrand, dit Gaspard de la Nuit.

Ce préambule qui dit l’importance encore mal connue du personnage servira du même coup de raison d’être pour la recherche qui fait proprement le sujet de la présente note : comment Petrus Borel en est-il venu à se donner le surnom de « Lycanthrope » ? Et quel était au juste dans sa pensée le sens de cette image ?  Elle apparaît pour la première fois chez lui dans la Préface – datée de novembre 1831 – de ses Rhapsodies publiées en 1832 :    « Oui, je suis républicain, comme l’entendrait un loup-cervier : mon républicanisme c’est de la lycanthropie !… J’ai besoin d’une somme énorme de liberté ! la République me la donnera-t-elle ? Je n’ai pas l’expérience pour moi. Mais quand cet espoir sera déçu, comme tant d’autres illusions, il me restera le Missouri !… » Dans ces lignes, la lycanthropie de Petrus Borel, c’est tout simplement l’instinct sauvage de liberté. C’est de cela que pour lui le loup-cervier est le symbole. En fait le loup-cervier, si on en croit le dictionnaire, est un félin carnassier qui vit dans certaines montagnes et dont le nom vient de ce qu’il passe pour s’attaquer aux cerfs. On ne le voit pas très bien comme emblème de « républicanisme, » mais on le voit très bien comme emblème de liberté. Petrus Borel, quand il écrivait ces lignes en 1831, avait l’air de ne pas savoir que lycanthrope veut dire non pas le loup-cervier mais le loup-garou, le werewolf du folklore, c’est-à-dire l’homme-loup. Son surnom n’est pas – au moins dans l’abord – une déclaration de férocité comme semble le croire, dans son excellente étude, M. Aristide Marie. Plus tard, il a pu se complaire à des allures de misanthropie sadique mais sa lycanthropie, prise à la lettre et à l’origine, ce n’est pas du tout cela. La promesse ou la menace que notre homme fait d’émigrer au Missouri, si la République le déçoit, est tout bonnement celle d’un Rousseauiste truculent qui a lu le vicomte de Chateaubriand et les prospectus d’émigration.

Deux ans après la date du passage en question, en 1833, dans le titre même de Champavert, contes immoraux, notre homme signe Petrus Borel, le Lycanthrope. Cette fois, il s’affuble bien nettement de la peau de ce loup dont la Préface des Rhapsodies ne nous donnait encore que l’ombre. Il passe de l’abstrait au concret, au personnel. Dans une des nouvelles qui composent Champavert, intitulée Three Fingered Jack, on lit ce signalement du héros qui est une sorte de projection du Moi déchaîné de l’auteur : « Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux puissants, nés pour dominer, qui manquant d’air dans l’étroite cage où le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes qu’ils exècrent, s’ils ne rompent avec la vie. »

 

LOUPGAROUB

 

Ici, le thème lycanthrope est bien sinon celui de la férocité, du moins celui de la misanthropie nihiliste. Il y a « progrès » par rapport à la lycanthropie de la Préface des Rhapsodies, laquelle n’était encore que soif et fièvre de liberté. Tout se passe comme si, cette fois, Petrus Borel s’était avisé que le vrai sens de lycanthrope c’est loup-garou, werewolf et non loup-cervier. Il serait infiniment curieux de se demander si le poids et la force de ce terme de lycanthropie n’ont pas été révélés à notre homme entre la Préface de 1831 (où il l’a écrit d’abord) et Champavert de 1833 (où il lui rend son sens plein et tragique).

Ce caractère forcé et, si j’ose dire, l’air de « cheveux sur la soupe » avec lesquels l’idée de lycanthropie apparaît chez Petrus m’ont amené à me demander ce qui lui a suggéré d’associer avec sa propre personne ce terme de lycanthropie. Or, je crois savoir que cet accouplement a été inspiré à notre homme par une association d’idées qui avait été réalisée fortuitement, bien avant lui, entre le mot lycanthropie et le mot Borelise (lequel évoquait bien nettement son nom de Borel). Cet accident s’était produit dans le Francion de Sorel (1623). Voici le passage :
 

« Mademoiselle, votre mérite qui reluit comme une lanterne d’oublieux est tellement capable d’obscurcir l’éclipse de l’aurore qui commence à paraître sur l’hémisphère de la Lycanthropie, qu’il n’y a pas un gentilhomme à la cour qui ne veuille être frisé à la Borelise pour vous plaire… » (Francion, édition Colombey, page 243).
 

Dans ce passage, j’ai souligné par des italiques les deux mots en vedette : Lycanthropie et Borelise. Quant au sens du passage, il nous importe peu et il est peu probable que Petrus Borel l’ait mieux démêlé que nous. Au reste, ce n’est qu’un amphigouri, un pur non-sens. Cela fait partie d’une déclaration burlesque de Collinet à la belle Luce après qu’il a bu « deux ou trois verres d’un vin de singe. » Il suffit de penser que Petrus Borel qui était – comme tout son clan bousingot – extrêmement friand des écrivains de l’époque Louis XIII, a jeté les yeux sur ce passage. C’est cette association du vocable lycanthropie et du vocable Borelise qui lui aura suggéré, à lui Borel, son surnom de Lycanthrope. En conformité logique de souvenir avec le passage de Francion, c’est d’abord seulement de lycanthropie qu’il a parlé dans sa Préface des Rhapsodies. Un peu plus tard, il en a dégagé son sobriquet. Mais c’est toujours le vieux Sorel qui montre l’oreille à travers la peau de notre Lycanthrope.

SIGNATURE BOREL

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(1) Œuvres complètes de Petrus Borel Le Lycanthrope, 1922.
 

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Louis CONS

 
COLUMBIA UNIVERSITY
 

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(in The Romanic Review : A Quaterly Journal…, vol. XXIII, n° 4, october-december, 1932)