
Saynète-pantomime en deux tableaux,
dont un pour chiens.
PERSONNAGES :
MIRZA, chienne d’appartement.
BOBY, bouledogue.
YOLANDE, petite baronne.
WILLIAM, cocher.
LARBINS divers.
(La scène se passe dans le meilleur monde)
_____
PREMIER TABLEAU
SCÈNE I
MIRZA, BOBY
(Le théâtre représente la cour de l’hôtel. Au fond, les écuries. À droite, une fenêtre donnant sur le boudoir de la petite baronne. À gauche, l’entrée du grand escalier.)
MIRZA, à la fenêtre
Ce Boby est décidément un gaillard bien râblé ! Quelle tête énorme ! Quels reins solides ! Les belles pattes torses ! Et des muscles ! Ah ! ces muscles !…Comme ils jouent sous sa peau souple, au poil rude et luisant ! Sans doute cette brute ne doit pas avoir des sentiments fort raffinés. Il ouvrirait de gros yeux stupides, si je lui parlais de ma subtile mélancolie, si je lui analysais l’état d’âme morbide et précieux de la pauvre petite Mirza. Mais qu’a-t-il besoin de les connaître, ces mystères physiopsychologiques ? Pour en disserter savamment et délicatement et délicieusement, n’ai-je pas mon suave ami Pug, le carlin de la duchesse, un de nos plus fins directeurs de conscience ? Il est vrai qu’en revanche ce Pug n’est ni le Pug Farnèse, ni celui du Belvédère. Un gastralgique, un hypocondriaque, un névropathe, un morphinomane, un intellectuel enfin, comme nous tous, hélas ! Tandis que cet animal de Boby ! Ah ! quels muscles !
BOBY, dans la cour
Allons, voilà encore la Mirza qui me fait de l’œil à la fenêtre du boudoir ! Me fait-elle de l’œil, vraiment ? Elle en a tout l’air, ma foi ! Mais quoi ? Est-ce qu’on sait jamais, avec ces sacrées chiennes du monde ? Ça vous a toujours la prunelle à l’envers. Ça se pâme pour un rien. Quelle idée de croire que cette coquette-là, avec son spencer de peluche bleu-tendre, son nœud de soie au toupet, veuille s’offrir un cabot d’écurie comme moi ? Tu te montes le bourrichon, mon bonhomme, voyons. Après tout, d’ailleurs, ce que je m’en fous ! Ça ne doit pas être un fameux morceau, cette chipie-là.
MIRZA, de la fenêtre
Pst ! pst ! Boby !
BOBY, à part
Mais si, nom de nom ! Elle en tient. Pour sûr, elle me gobe. (haut) De quoi ?
MIRZA
La porte du grand escalier est ouverte. Il n’y a personne dans les appartements. Montez donc, Boby ; j’ai quelque chose à vous dire.
BOBY
On y va, on y va.
MIRZA, à part
J’adore sa façon de parler. C’est simple, c’est peuple, c’est nature. Ça me change de Pug, aux phrases si quintessenciées. Oh ! combien exquises, certes, les psychologies de notre Saint-Augustin laïque ! Mais aussi, le Boby, quelle carrure !… Ah ! cette carrure !
SCÈNE II
(Dans le boudoir)
BOBY
Me v’la ! J’ai un peu glissé sur les parquets. Quand même, ayez pas peur, j’suis d’aplomb.
(Il cligne de l’œil d’un air égrillard.)
Oui, d’aplomb, et d’attaque, on peut le dire. D’attaque, vous entendez, la p’tite mère.
(Il la bouscule, légèrement, croit-il, mais de façon à la faire tomber les quatre pattes en rebindaine.)
MIRZA
Prenez garde ! Vous m’avez fait mal.
BOBY
Oh ! c’est rien, ça. Attendez un peu ; tout à l’heure, vous verrez.
(Il la flaire à la mode canine.)
MIRZA
Que faites-vous là, Boby ?
BOBY
Dame ! ma révérence, mignonne. J’ai reçu de l’inducation, sans que ça paraisse !… Mâtin ! que vous embaumez fort ! Mais je suis franc, moi. Vous savez, ça ne sent pas bon, ce que vous vous mettez au…
MIRZA, pudique
Boby, je vous en prie, pas de gros mot.
BOBY
Oh ! ce ne serait pas un gros mot ; vous avez un si petit…
MIRZA
Boby, Boby, de grâce ! (À part 🙂 Il ne manque pas d’un certain esprit, le maroufle !
BOBY
Enfin, quoi ! Petit ou non, ce que vous y mettez ne sent pas bon.
MIRZA
C’est du new-moon-hay, pourtant.
BOBY
Eh ben ! le new-moon-hay pue, v’là tout.
MIRZA
Que mettez-vous donc, vous, mon cher Boby ?
BOBY, avec un gros rire
Moi ? Rien, parbleu. Tenez ! sentez plutôt.
(Il se tourne et Mirza le flaire.)
MIRZA
Oh ! l’exquise odeur !
BOBY
Vrai ?
MIRZA
Je vous jure.
BOBY
Alors, c’est que je suis parfumé naturellement.
MIRZA
Oui, vous avez raison. Cela fleure en effet le chien, le fort chien.
BOBY
Un peu aussi le fumier, allez, probablement. Je m’y roule avec plaisir, des fois.
MIRZA, reflairant
Un peu aussi le fumier, oui, je ne dis pas. C’est très sain, n’est-ce pas, l’odeur du fumier ?
BOBY
Oh ! pas tant que celle de la charogne. Ça qu’est fameux, pour les puces. Et ça vous fait un poil, faut voir ça.
MIRZA
La charogne ? En vérité !
BOBY
Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Sans compter qu’après s’être roulé dessus, la charogne, on la boulotte.
MIRZA
On la… quoi ?
BOBY
Boulotte. On la briffe, enfin. Bref, on s’en colle une tranche. Et ce que c’est bath à se passer entre les dents !
MIRZA
Voilà pourquoi vous les avez si belles.
BOBY
Possible.
MIRZA
Moi, on me les brosse tous les matins, avec un dentifrice inventé exprès par une de nos sommités vétérinaires.
BOBY
Oh ! là, là ! Mince !
MIRZA
Vous dites ?
BOBY
Rien ! J’rigole. Un dentifrice !
MIRZA
Vous n’en usez pas ?
BOBY
D’mande pardon. Quéqu’fois.
MIRZA
Lequel employez-vous, de préférence ?
BOBY
L’étron frais.
MIRZA
Je ne connais pas. C’est bon ?
BOBY
Du nanan. Tenez ! Humez moi ça !
(Il lui souffle au nez violemment.)
MIRZA
Oh ! quelle haleine merveilleuse !
BOBY
Je n’en suis pas plus fier.
MIRZA
De quoi donc êtes-vous fier ?
BOBY
De ça.
(Son geste désigne l’objet que nous n’osons plus nommer et que les anciens Grecs exhibaient au regard même des jeunes filles dans les cérémonies religieuses des Phallophories.)
MIRZA, baissant les yeux
Oh ! Boby.
BOBY
Eh ben ! oui, j’en suis fier. Est-ce qu’il n’y a pas de quoi ?
MIRZA, timide
Je ne sais pas, mon ami. Je ne suis pas au courant de ces choses-là.
BOBY
Pas difficile d’y être, pourtant, et de savoir. Si vous y tenez ! À vot’ service.
MIRZA
Vous avez des façons de faire la cour !…
BOBY
La cour, moi ! J’la fais pas, la cour. C’est bon pour ceux qui ne sont pas foutus d’faire aut’ chose. Moi, je…
MIRZA
Boby, encore une fois, pas de gros mot !
BOBY
Alors, quoi ? La chose, hein ?
MIRZA
Vous le désirez donc vivement, mon cher Boby ?
BOBY
Moi ! oh ! avec vous, pas tant que ça. C’est pour vous être agréable, pas plus. Une politesse, v’là tout. On est bien élevé ou on ne l’est pas.
MIRZA, à part
Son indifférence même m’excite. C’est un ragoût nouveau pour moi. Et dire que ce rustre qui parle si mal doit agir si bien ! Tandis que le subtil Pug…
BOBY
Avez-vous fini de réfléchir ? Voyons, ça vous va-t-il, oui ou non ? Décidez-vous. Moi, je suis pressé. J’ai de la besogne en bas. Et si on me trouve ici, ça en fera un pétard. Allons, est-ce ?…
MIRZA
Soyez bien élevé, Boby.
BOBY
Je comprends. Ça veut dire…
MIRZA
Chut !
BOBY
Suffit ! Entendu. On y va. On y va.
(La pantomime devient injouable, et les spectatrices sont priées de mettre leurs mains sur leurs visages afin de ne rien voir, sinon entre leurs doigts.)
SCÈNE III
LES MÊMES, YOLANDE
(À la brusque ouverture de la porte, Mirza, qui est pâmée, s’évanouit, tandis que Boby, impassible, achève sa phrase non finie.)
YOLANDE
Horreur ! Le monstre ! Ma Mirza ! Au secours ! Au secours ! Il la tue. Il la martyrise. C’est hideux ! Le cœur me lève. Au secours !
BOBY
Va donc, eh ! trumeau !
SCÈNE IV
LES MÊMES, LARBINS
(Des larbins sont accourus, effarés, et, sous leurs regards, Boby, sans se déconcerter, met le point final à sa phrase.)
YOLANDE
Ce chien ! Qu’on chasse ce chien ! Qu’on l’assomme ! Ma pauvre Mirza !
(Les larbins veulent battre Boby ; mais Boby hogne, grogne, leur montre ses crocs et s’en va tranquillement en menaçant les lâches qui n’osent le poursuivre.)
MIRZA, revenant à elle
Ah ! ces muscles ! Quels muscles !
YOLANDE
Ma chérie ! Il t’a fait mal, n’est-ce pas ? Qu’on assomme ce chien, je vous dis, qu’on le tue, qu’on le !…
UN LARBIN
Madame la baronne, c’est le bouledogue de William.
YOLANDE
Ah ! de… de… William. Ah ! bien !
LES LARBINS, à part
(Rire muet.)
DEUXIÈME TABLEAU
(La chambre à coucher de la baronne)
YOLANDE, WILLIAM
(Même tableau que le premier avec quelques variantes dans le dialogue, mais la fin de la pantomime beaucoup plus corsée et l’injouable devenu encore plus injouable.)
BOBY, caché sous le lit
Et on dit que les chiens sont cochons.
Ah ! zut, alors !
_____
(Jean Richepin, in Gil Blas, douzième année, n° 3983, mardi 14 octobre 1890 ; repris dans Théâtre chimérique en prose et en vers, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1896 ; illustration : Jean-Honoré Fragonard, « Jeune Femme jouant avec un chien, » huile sur toile, 1765-72)
