BASILD
 

Quand Jules Gérard ou Bombonnel parlent de leurs exploits contre les lions et les panthères, le moindre détail nous intéresse et nous émeut. Nous aimons à suivre ces hardis aventuriers, depuis le moment où ils aperçoivent la trace de la bête, jusqu’à celui où ils reviennent, portant la peau de leur victime comme trophée de leur victoire. Je ferai comme les grands chasseurs : je raconterai ma chasse au basilic, depuis le moment où j’aperçus la première trace du monstre, jusqu’à celui où je me trouvai possesseur légitime d’une dépouille qui ressemblait, à s’y méprendre, à une vieille peau de lézard.
 

I

 

Ce fut au collège de Luzillé, par une belle matinée de juin, que me fut révélée, d’une façon inattendue, l’existence du basilic.

Jusque-là, je n’avais pas même entendu prononcer son nom. Les fenêtres de la classe étaient ouvertes ; les mouches, par noirs essaims, entraient et sortaient avec un bourdonnement monotone. Le professeur de sixième nous expliquait la première fable d’Ésope. Comme il était replet, et que la chaleur était grande, il s’assoupissait de temps en temps, et, pour se réveiller, frottait de son mouchoir à carreaux son crâne chauve et poli. Quand il fut arrivé à la formule qui termine invariablement toutes les fables d’Ésope : « Cette fable montre que… » ses yeux se fermèrent un instant, et les élèves les plus voisins de la chaire entendirent comme un ronflement. La chose n’alla pas plus loin. Réveillé par nos rires, que nous étouffions cependant de notre mieux, le brave homme se redressa avec dignité sur son fauteuil, et, promenant autour de lui des regards sévères, il eut l’air de dire : « Je voudrais bien savoir qui d’entre vous serait assez hardi pour dire que j’ai dormi. » J’ai réfléchi depuis là-dessus, et je me demande pour quel motif tous ceux qui s’endorment au sermon, ou ailleurs, soutiennent toujours qu’ils n’ont pas fermé l’œil un instant. Je regardais le professeur avec plus de curiosité que de politesse : ce fut ce qui me perdit.

« Aurez-vous bientôt fini, me dit-il assez rudement, de fixer sur moi des regards de basilic ? »

Il y eut sur tous les bancs une explosion de rires, et les élèves se redisaient l’un à l’autre le mot de basilic.
 

II

 

Basilic ! Si le professeur m’eût dit cela seulement six mois plus tôt, à l’époque où j’arrivais tout sauvage encore du hameau paternel, je n’aurais pas manqué de lui répondre insolemment : « Basilic, vous-même !» ou bien : « Vous en êtes un autre ! » Mais la crainte du maître, qui est le commencement de la sagesse, avait eu le temps déjà de germer et de jeter des racines dans mon cœur. Au moment, donc, où j’ouvrais la bouche pour répondre, je revis dans ma mémoire les longues heures que j’avais déjà passées au piquet, pendant que les autres jouaient aux barres ou arrosaient leurs petits jardins. Je songeai à l’effroyable quantité de lignes que j’avais griffonnées, la rage dans le cœur, le jeudi et le dimanche, pendant que les élèves de ma division allaient s’ébattre dans les foins nouvellement coupés, ou pêcher des écrevisses dans les ruisseaux. Je me mordis donc prudemment la langue ; mais je donnai au moins à ma dignité offensée la satisfaction qu’un collégien, digne de ce nom, ne se refuse jamais dans une occasion pareille.
 

III

 

Tout collégien réprimandé par son professeur, ou puni injustement (les collégiens trouvent toujours les punitions injustes), se doit à lui-même, et à l’honneur du corps auquel il appartient, d’appuyer violemment son oreille droite sur la paume de sa main droite, d’asséner un bon coup de coude sur la table, et de ne plus présenter au professeur qu’une chevelure généralement hérissée, une main fiévreuse et crispée, et une oreille rouge de colère. Cette pantomime signifie clairement : « Ah ! si j’étais le plus fort ; ah ! si je ne craignais pas de me faire mettre à la porte ! Laissez-moi en repos ; qu’y a-t-il désormais de commun entre vous et moi ? »

Les élèves têtus peuvent rester ainsi une heure sans bouger de place ; les nerveux finissent par trembler et changer de coude ; les vindicatifs remuent la tête de haut en bas en soufflant de colère ; les sournois risquent un œil de côté pour voir ce que va dire le professeur ; les timides pleurent, les prétentieux ricanent ; les bons garçons (c’est heureusement la majorité) reprennent tout doucement la position normale, et suivent l’explication, le nez sur leur livre, avec une attention inaccoutumée. J’avoue avec confusion qu’il faut me ranger dans la catégorie des têtus, car je ne bougeai pas de ma position provocante le reste de la classe.

Le professeur, homme d’esprit, ne me dit rien, et ne m’infligea pas d’autre punition que celle que je m’infligeais à moi-même si sottement. Mon coude, rudement collé à la table me faisait mal ; mon avant-bras tremblait ; la paume de ma main, violemment appliquée contre mon oreille et ma joue, me semblait une vraie plaque de fer brûlant ; j’entendais battre mes artères à grands coups sourds et prolongés ; j’avais la fièvre. J’aurais bien voulu changer de position, mais je n’osais plus, par la seule raison que j’étais resté opiniâtrement dans celle-là, et que je ne savais plus quelle figure faire. Plus tard, quand je fus à même d’expliquer l’Heautontimoroumenos de Térence, je souris en songeant que moi aussi j’avais été ce jour-là le bourreau de moi-même, et je regrettai ma sottise. Fort heureusement, la fin de la classe arriva.
 

IV

 

Nous devions, c’était le règlement, toujours quitter la classe en bon ordre. Ce jour-là, les élèves des premiers rangs, au risque de se faire punir, forcèrent le pas pour atteindre la division de cinquième. Les élèves de cinquième, comprenant qu’il y avait du nouveau, ralentirent le pas pour nous laisser arriver. Notre avant-garde une fois confondue avec l’arrière-garde de la cinquième, je n’eus pas besoin de prêter une oreille bien attentive pour entendre, au milieu des éclats de rire, le mot basilic voltiger à travers les longs corridors. Ce mot malencontreux fit tout de suite fortune.

Au jeu de barres, l’élève qui me poursuivait ne manquait pas de crier : « Arrêtez le basilic ! » Et c’étaient des huées sans fin. En étude, le mot basilic me sifflait tout doucement à l’oreille, comme une couleuvre invisible. Au réfectoire, un élève de ma table, ayant déclaré à demi-voix qu’il avait une faim de basilic, eut un succès de fou rire, et passa désormais pour un garçon d’esprit. Plus je me mettais en colère, plus la plaisanterie semblait savoureuse et spirituelle. Je finis par prendre le bon parti de faire comme si je n’entendais rien. Le jeu se ralentit alors ; une dernière balle me siffla aux oreilles, quand nous fûmes au dortoir. Le maître surveillant commençait à ronfler très fort, comme les jours où il avait passé la soirée au café du Globe ; moi-même je m’endormais, quand tout à coup, dans le morne silence du dortoir, se détachèrent nettement les syllabes scandées à demi-voix du mot ba-si-lic ! C’était peut-être un effet de mon imagination, car je ne suis pas bien sûr que le mot ait été prononcé réellement.
 

V

 

Je grillais de savoir le sens exact de ce mot, basilic ; mais je me serais bien gardé de le demander à qui que ce fût : on comprend facilement pourquoi. Il ne me restait plus qu’à consulter mon Dictionnaire français ! Rien de plus simple et de plus facile, dites-vous. Erreur. Rien de plus compliqué et de plus difficile, et vous allez voir pourquoi. Je ne pouvais le faire à l’étude du matin, sans attirer l’attention du maître répétiteur et de mes camarades. C’est une étude consacrée entièrement et absolument à apprendre les leçons. Je n’avais donc aucun prétexte légal ni même plausible de sortir ce gros livre de ma case et de le consulter. Il me semblait que mes voisins devineraient tout de suite quelles étaient mes intentions, et trouveraient dans cette action, en elle-même si simple, un nouveau sujet de plaisanteries. Comme toutes ces idées se pressaient dans ma tête, j’étudiai mal mes leçons, et mon professeur me les fit copier en retenue. Jamais deux heures ne m’ont paru aussi longues que les deux heures de cette classe. Rien ne m’intéressait, ni mes barbarismes, ni mes solécismes, ni ceux de mes confrères en mauvaise latinité. Ésope ne put m’apitoyer sur le malheur de cette tortue à tête folle qui se brisa sur les rochers pour avoir voulu apprendre à voler. Le Selectæ eut beau citer à profusion les exemples de grandeur d’âme des Grecs et des Romains, je l’avoue à ma honte, le Selectæ me parut fade et nauséabond. J’étais comme le personnage de la légende dont les yeux sont « assis » sur un livre, mais dont l’âme est « en la cuisine. » Mon corps était en classe, mon âme impatiente était en étude et rôdait autour du Dictionnaire, qui devait m’indiquer au juste la gravité de l’insulte que j’avais reçue la veille.
 

VI

 

Enfin dix heures sonnent. Cinq minutes de récréation, et nous voilà à l’étude. On tire à grand fracas les livres des cases. Je tiens mon Dictionnaire, mais je n’ose pas l’ouvrir. Je suis sûr que si je cherche tout de suite à la lettre B, mes deux voisins, qui sont des espiègles, vont deviner ce que je cherche et ameuter toute l’étude. Avec toute la ruse et la patience d’un chasseur, je m’embarque d’abord dans la lettre M. Je suis du doigt les longues colonnes avec un soin affecté ; puis, d’un mouvement prompt et hardi, je remonte jusqu’à la lettre C, si près du B ; un petit frisson me saisit, le même, dit-on, qui saisit les hommes les plus vaillants à l’approche du danger. Je surveille de l’œil mes deux voisins, sans en avoir l’air.

Celui de gauche mange une tablette de chocolat, et ne paraît occupé que du soin d’éviter les regards du surveillant ; mais c’est peut-être une feinte habile. Celui de droite, avec un tronçon de plume de fer, racle de la poussière de craie dans l’encrier : cela me semble louche. Je redescends par prudence à la lettre K. Personne ne bouge. Enhardi par un premier succès, je saute à pieds joints dans la lettre B, et, par un bonheur inouï, le premier mot qui frappe les yeux et se détache, pour ainsi dire, de la page, c’est le mot BASILIC.
 

VII

 

Une chose m’a toujours surpris : c’est que les dictionnaires, sous un volume si considérable, contiennent si peu de renseignements et de substance. Le mien disait sèchement : « BASILIC, animal fabuleux. » Pas un mot de plus. Ce n’était pas assez pour m’éclairer, mais c’était bien assez pour me mettre en colère. Aussi je refermai le livre, qui, après tout, n’en pouvait mais, avec une violence telle que notre surveillant, M. Formion, bondit sur sa chaise et me regarda fixement à travers ses lunettes bombées. Mon voisin de gauche faillit s’étrangler en avalant de travers ce qui lui restait de sa tablette de chocolat. L’autre laissa tomber d’effroi sa plume et son morceau de craie dans l’encrier ; il me donna un coup de pied, je le lui rendis, et la voix enrouée de M. Formion déclara que nous irions tous les deux passer une heure à la retenue.

Cette petite affaire ainsi arrangée à la satisfaction de tout le monde, je revins à mes réflexions. Ainsi donc, en m’appelant Basilic, l’intention de mon professeur avait été de me traiter d’animal, et fabuleux encore ! ce qui aggravait singulièrement l’injure. Je lui en voulus longtemps de l’affront qu’il m’avait fait et de l’occasion qu’il avait donnée à mes camarades de me taquiner et de me mettre hors de moi. Je ne lui en veux plus maintenant, non pas seulement parce que j’ai appris à pratiquer le pardon des injures, mais encore parce que je sais que c’était un brave homme, incapable de faire volontairement de la peine à personne. Cependant, devenu homme à mon tour, j’ai eu occasion de le revoir et de causer avec lui, et je lui ai dit tout le mal que m’avait fait son apostrophe irréfléchie.

« Je m’en suis bien aperçu, me répondit-il, et en y réfléchissant, j’ai vu que j’avais eu tort : aussi je me suis corrigé de ce défaut, je me suis gardé depuis de toute parole et de toute appellation que la malice des écoliers pût tourner en un sobriquet. Je sais d’ailleurs avec quel soin il faut éviter de faire naître dans l’âme d’un enfant des sentiments aussi mauvais que ceux de la colère et de la rancune. »
 

VIII

 

Ce devait être environ une année plus tard, car nous avions quitté le professeur replet et les Fables d’Ésope pour un professeur extraordinairement maigre, qui faisait tous ses efforts pour nous initier aux finesses des Dialogues de Lucien. Cette fois-ci, c’est à vêpres que je retrouvai subitement la piste à demi effacée du basilic. Les pensionnaires du collège de Luzillé suivaient les offices religieux dans une tribune de bois placée au-dessus de la porte d’entrée de l’église. Nous étions donc là, une après-midi, occupés à entendre chanter vêpres. J’étais, je l’avoue, plus distrait qu’il ne convient de l’être en pareil lieu. J’avais d’abord suivi l’office avec attention, puis j’avais remarqué l’éclat inaccoutumé des verres de lunettes de M. Formion, et je ne savais à quoi attribuer ce phénomène ; puis je m’étais mis à compter les fidèles, très clairsemés, à travers les bancs de bois. Une bande de soleil, qui entrait librement par la porte ouverte, semblait se mouvoir, à cause du tourbillonnement des atomes de poussière. Au-dessous d’une fenêtre à vitraux de couleur, M. le notaire de Luzillé, frappé par la lumière éclatante, présentait aux regards de l’assistance un crâne mi-parti de rouge et de bleu, et un habit du plus beau vert d’émeraude. Je ne pus m’empêcher de le comparer, en moi-même, à un énorme perroquet. Cette idée me parut si fine et si plaisante, que je sentis le besoin de la communiquer à mon voisin. Je le poussai du coude.

Déjà je me penchais vers lui, déjà j’abritais ma bouche derrière mon livre de messe, lorsque son attention fut sollicitée de l’autre coté. Son autre voisin lui présentait tout ouvert un livre de messe, avec la page cornée et un énorme trait de crayon qui soulignait un passage.

Il tendit la main, lut le passage, se mit à rire, et me donna le livre. Je lus les mots soulignés : Tu marcheras sur le basilic et l’aspic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon ! Le rouge me monta au visage et, dans mon trouble, je tendis le livre à mon autre voisin. À mesure que le livre passait, il y avait comme une traînée de rires contenus, et tout le monde me regardait en penchant la tête de coté. M. Formion se leva, et, voyant que seul j’étais rouge au milieu des autres qui riaient, il crut que j’avais fait quelque sottise, et il me semble bien, en cherchant dans mes souvenirs, que ce jour-là je n’allai pas en promenade.
 

IX

 

Je parcourus, dans les années suivantes, ce que l’on est convenu d’appeler le cercle des études classiques ; à cause de l’ennui réel et profond que j’y ai souvent trouvé, il m’est souvent venu l’idée de le comparer à l’un des cercles de l’Enfer de Dante. J’ai réfléchi souvent là-dessus, et, considérant que les auteurs à expliquer sont admirablement choisis, je me suis demandé pourquoi l’explication m’en a paru souvent si fastidieuse, et pourquoi, en général, elle porte si peu de fruits. Comme je ne suis point du métier, je ne veux pas me mêler de trancher la question ; mais j’indique un mal auquel il est impossible que quelque sage ministre ne porte pas remède. Donc, pendant plusieurs années, j’eus peu ou point de nouvelles de l’animal fantastique appelé basilic. Quelque version latine ou grecque, dont j’ignorais même l’origine, faisait allusion à cet être bizarre, sans me donner d’ailleurs d’autres détails sur lui que ceux que je connaissais déjà. Comme nous étions en train de tourner lentement dans le cercle classique, une heureuse chance nous envoya un professeur de seconde tout jeune, très instruit, et rempli de zèle. Il nous dit que nous ne savions rien : c’était trop vrai ; qu’il fallait lire : nous ne demandions pas mieux. ll prit la peine de nous commencer un programme de lectures, auxquelles il avait soin de nous préparer, sachant bien qu’on n’aborde pas les grands auteurs sans un guide sûr, qui aide les esprits inhabiles à en découvrir et à en saisir les beautés. Tout allait pour le mieux, lorsqu’au bout de trois mois on nous l’enleva. Je me console de l’avoir perdu, en pensant que d’autres ont profité du bien qu’il aurait pu nous faire ; mais je ne puis m’empêcher de croire que s’il nous en était resté, il aurait exercé la plus salutaire influence sur l’avenir de la plupart d’entre nous.
 

Lui parti, les lectures sérieuses cessèrent. Quelques-uns d’entre nous continuèrent à lire, mais sans méthode et sans suite, par conséquent sans profit. Les livres autorisés par le principal étaient ou trop enfantins pour nous servir à autre chose qu’à tuer le temps, ou trop sérieux pour être lus sans conseils.
 

X

 

C’est alors que je commençai à lire à tort et à travers. Je dévorais, sans y chercher malice, bien des livres que me prêtaient les externes ou que j’apportais de chez mon correspondant. C’étaient pour la plupart des livres fort insignifiants ou tellement au-dessus de ma portée qu’ils n’avaient d’autre mérite que d’être introduits par contrebande et lus en cachette. Que d’heures précieuses ils m’ont fait perdre, et combien peu de chose j’en ai retenu ! C’est en errant dans ces broussailles que j’entrevis le basilic. Je tombai un jour, au hasard de la lecture, sur un livre de légendes dont j’ignore le titre. En tournant les pages, voici ce que je trouvai :

« Quand les animaux vinrent deux à deux se faire donner des noms par Adam et Ève, il y en avait déjà de pervers et d’étourdis qui, par malice ou par sottise, s’attardèrent en chemin et n’arrivèrent que quand leur tour fut passé. Le basilic, pour s’amuser, voulut faire peur au lièvre, qui revenait tranquillement de recevoir son nom. Il se mit à le regarder fixement avec ses gros yeux et le fit trembler de tous ses membres. Le lièvre resta longtemps sans pouvoir remuer les pattes, et quand il partit, malgré lui ses yeux regardaient en arrière pour voir encore la bête effroyable. C’est depuis cette époque que le lièvre est craintif et regarde derrière lui quand il court. Quant au basilic, il arriva trop tard et n’eut point de nom. Celui qu’il porte, ce sont les descendants d’Adam et d’Ève qui le lui ont donné, et, comme en punition de sa négligence et de sa perversité, il est condamné à vivre toujours caché, on a bien souvent révoqué en doute son existence. »
 
 
BASILA
 

XI

 

J’étais en rhétorique. J’avais à faire, au nom de je ne sais quel conservateur de l’ancienne Rome, un discours pour réfuter les doctrines perverses d’un partageux antique. Le premier paragraphe marchait assez bien : je me complaisais même, en le relisant, dans mon éloquence latine. Le second vint plus difficilement. Au troisième, la veine était tarie. Que faire ?

Continuer eût été sage ; car, je l’ai éprouvé souvent, il n’est pas de difficulté qui résiste longtemps à la force de la volonté et à la vertu du travail. Mes mauvaises habitudes m’entraînèrent ; je tirai de mon pupitre un volume de Henri Heine. Abrité derrière mon Quicherat, je lisais tout tremblant ; si j’avais été surpris, je savais quelle punition m’attendait. J’avais perdu toute idée du temps qui s’écoulait, car la lecture était vraiment intéressante. À propos de je ne sais quoi, Heine parlait du basilic. « Ce n’est, disait-il, qu’un symbole, mais un symbole frappant ; il me rappelle certains critiques de ma connaissance. Cet être donne la mort rien que par son regard ; on ne peut triompher de lui qu’en le forçant à se regarder dans un miroir : il se trouve tellement hideux qu’il meurt sur-le-champ. » Comme je rêvais sur cette nouvelle définition du basilic, la cloche annonça la fin de l’étude ; mon discours latin était manqué. Je remis le volume de Heine dans mon pupitre, non sans mauvaise humeur, en m’écriant : « Au diable le basilic, qui va me faire punir ! » À quoi l’animal fabuleux, s’il eût été présent, aurait fort bien pu répondre : « Au diable le paresseux, qui n’a pas la bonne foi de se condamner lui-même et qui vient s’en prendre à moi innocent ! »

À la fin de mes classes, je fus reçu bachelier comme tout le monde en France, et, comme tout le monde en France, je fus fort embarrassé de cette « clef qui ouvre toutes les portes, » comme on l’appelle, n’ayant point de serrure où la mettre.

Heureusement j’avais un oncle ; cet oncle avait un ami intime ; cet ami intime connaissait une personne qui tutoyait un député influent. Le député influent me fit nommer percepteur à Méry-Partout, au bout de quelques années.
 

XII

 

Méry-Partout est une charmante petite ville, avec une petite perception aussi modeste qu’on peut le sonhaiter. Mon prédécesseur logeait chez Mme veuve Langlois, rue Asselin ; tout naturellement je m’installai chez Mme Langlois.

Dès la première soirée, je commençai, selon ma coutume, une série de questions et d’investigations sur tout ce qui m’entourait. Et d’abord, pourquoi cette rue s’appelait-elle rue Asselin ? Mme Langlois, très ferrée sur la chronique de Méry-Partout, l’était beaucoup moins sur l’archéologie. Pour la première fois, et à sa grande surprise, elle resta court devant une question. Pour faire compensation, elle m’apprit que la rue Asselin comptait deux boulangers, un épicier, un pharmacien, et qu’il n’avait tenu à rien qu’on n’y installât un débit de tabac, « ce qui, naturellement, Monsieur, eût été bien plus agréable. » Et elle me tendit sa tabatière ouverte.

Le lendemain matin, en m’apportant mon café au lait, Mme Langlois avait un petit air de triomphe. Elle avait couru des le matin chez M. Brûlon, « cet excellent homme qui sait tout. »

Notre petite rue portait le nom d’un maire de la ville, mort il y a quelque trente ans, et qui avait rendu de très grands services. Avant cette époque, on l’appelait rue de la Basilique.

« Est-ce bien rue de la Basilique, ou du Basilic ?

– Oh ! mon Dieu, c’est bien sûr l’un ou l’autre. En tout cas, cela ne fait pas grande différence.

– Vous avez raison. »

Et, en moi-même, je pensais : « Voilà peut-être encore la piste du basilic. J’en revois, comme disent les chasseurs. Est-ce cette fois que je sonnerai l’hallali ? »
 

XIII

 

La rue Asselin était une bonne petite rue de province, avec des maisons bien proprettes, et un peu d’herbe dans les joints des pavés blancs. Le seul édifice qui valût la peine d’être regardé était une grande maison bizarre, qui pouvait bien dater du treizième siècle, avec des parties refaites au quatorzième, au quinzième et au seizième. Le dix-septième et le dix-huitième n’y avaient laissé aucune trace. Le dix-neuvième y était représenté par un gros simulacre de pain de sucre en bois peint, suspendu par la pointe à une tringle de fer, et entouré d’une douzaine de chandelles en bois, qui se balançaient au moindre vent. Cette maison s’appelait de temps immémorial la maison du Sorcier. Elle avait été habitée anciennement peut-être par un de ces chercheurs de pierre philosophale, que le vulgaire ignorant transformait en sorciers. Pour le moment, le sorcier de la maison était un épicier à face rubiconde et matoise, qui, l’épaule accotée à la porte de sa boutique, me regardait en clignant l’œil et en sifflant. Alchimiste à sa manière, il transformait les denrées coloniales en bel et bon or, et n’en demandait pas davantage.

À l’un des angles de la maison, une large pierre de taille encastrée dans le mur portait les traces encore très visibles d’un bas-relief grossièrement fouillé. On y apercevait une sorte de crapaud antédiluvien auquel un homme présentait un objet qui me sembla être une pelle à enfourner le pain. Cette vue étonnait le crapaud antédiluvien. Voilà la scène dans son absolue simplicité ; et j’eus beau faire des efforts d’imagination et de mémoire, il me fut impossible de l’interpréter. En parcourant la rue jusqu’à la campagne, je découvris sur un mur de vigne une inscription entaillée sur la pierre, qui me prouva qu’on avait appelé cette rue, non pas rue de la Basilique ni du Basilic, mais rue du Basilique. Je supposai qu’il y avait là une faute d’orthographe, et je n’y pensai plus ; car j’avais, dans le commencement, beaucoup à faire à mon bureau. Cette fois encore, mon gibier m’échappait, « j’étais à bout de voie. »
 

XIV

 

Voici à quelle occasion « j’en revis. » Quand le feu prit à la mairie, et qu’il fallut à la hâte sauver les archives, une partie de ces vénérables paperasses furent installées provisoirement dans mon bureau. Cela me donna idée d’y jeter un coup d’œil. Je vis tout de suite qu’il me manquait, pour satisfaire ma curiosité, d’avoir passé par l’École des chartes. Je ne pouvais pas lire les écritures. Je ne me tins cependant pas pour battu, et je fis venir, par l’entremise de Mahaut, le libraire de la rue aux Vaches, un bon Manuel de paléographie. Au bout de quelques semaines d’un travail assidu, j’étais en état non pas d’assigner à un manuscrit sa véritable date, mais au moins de le lire presque couramment. Il y avait là des comptes à n’en plus finir et l’état des dépenses de la ville depuis le quatorzième siècle au moins. Mme Langlois levait les mains au ciel et disait que c’était une horreur, quand je lui prouvais, pièces en main, que denrées et propriétés avaient décuplé de prix. Ce qui la consolait, c’était de songer qu’elle ne serait plus de ce monde, quand nos arrière-neveux paieraient cent francs un poulet maigre.

Un des rouleaux contenait les renseignements suivants, dont la vue me fit pousser un cri de joie, et que je me mis à transcrire avec un empressement fiévreux.
 

« Item. A notre maître Loys, sçavant homme, sera dores et en avant payée, chacun an, une somme de vingt et cinq livres, pour ce qu’il a délivré cette bonne ville de la présence du basilique.

Item. Sera allouée chacun an une somme de cinq sols pour un chapeau de fleurs qui sera présenté audit sieur Loys, par les demoiselles de la ville les plus gentes qu’il se pourra, en mémoire dudit fait.

Item. Sera encastrée ès murs de la maison dudit sieur Loys une belle pierre de taille, où sera sa ressemblance reproduite, et aussi celle du monstre, au moment où il lui présente le miroir dont la vue le doit déconfire.

Item. Aux frais de la ville, la peau dudit monstre, proprement bourrée de foin et recousue avec art, sera appendue à l’un des piliers de l’église Notre-Dame de Méry, pour ce que, si notre maître Loys a montré bien grand courage, il n’a été que l’instrument de Notre Seigneur Jésus-Christ et de Notre-Dame la Vierge, qui tant de fois fut bonne et miséricordieuse pour notre dite ville. »
 

C’est ainsi que d’item en item, j’étais mis au courant de l’histoire du basilic, de sa déconfiture, de la récompense accordée à maître Loys, et du sens de la sculpture grossière de la maison du sorcier. Le crapaud antédiluvien était un basilic, et la pelle de boulanger un miroir.
 

XV

 

Quand j’eus fini de copier ce qui m’intéressait, il y avait encore un point que je voulais éclaircir. Je résolus de ne pas tarder. Ouvrant donc ma fenêtre :

« Madame Langlois, un mot, un seul mot sans vous déranger ! »

Ma vénérable propriétaire, à l’ombre d’un gros figuier, dans l’arrière-cour, debout devant un baquet, les manches retroussées et les bras couverts d’écume de savon, rendait à leur fraîcheur première un certain nombre d’articles de toilette féminine. Elle leva la tête sans se déranger.

« Avez-vous jamais entendu parler d’une peau de basilic, qui fut suspendue à un des piliers de Notre-Dame ? »

Mme Langlois pencha le front d’un air réfléchi, s’essuya les deux mains à son tablier pour pouvoir prendre une prise, et après une demi-minute de recherches au plus profond de sa mémoire :

« Je n’ai jamais entendu parler de ce que vous dites là. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a un des piliers, le second à gauche en entrant, qu’on appelait quelquefois, dans le temps, le pilier du basilic. Pourquoi ? je vous le demande un peu. »
 

XVI

 

Aussitôt, je saisis mon chapeau, et je ne fis qu’un bond de la rue Asselin à l’église Notre-Dame ; à peine entré, j’allai droit au second pilier de gauche. ll ressemblait à tous les autres, sauf un petit détail qui m’avait échappé d’abord. On distinguait, à sept ou huit pieds de hauteur, la trace de quatre clous, marquant la pointe des quatre angles d’un carré long. Cette trace apparaissait encore sous les épaisses couches de badigeon dont ce pilier avait été englué comme le reste de l’église. Je cherchai le sacristain, qui ne put rien me dire, sinon qu’il avait toujours vu les choses en l’état où elles étaient. Il fit venir son père, qui ne m’en apprit pas plus long. Un vieux donneur d’eau bénite, dont la tête avait l’air de s’incliner sous le poids de son bonnet de soie noire, entendit quelques mots de ce que nous disions. ll leva vers nous ses yeux éteints, et, dirigeant vers le second pilier de gauche son goupillon hérissé, qui tremblait dans sa pauvre main ridée :

« Là, là, dit-il, il y avait une vilaine bête empaillée, clouée par les quatre pattes. J’étais tout petit garçon quand on l’a retirée et jetée au rebut. »

Je remerciai le donneur d’eau bénite et je joignis à mon remerciement une petite pièce blanche.
 

XVII

 

Les paroles du bonhomme, peut-être aussi la vue de la pièce blanche, ravivèrent tout à coup les souvenirs de l’ancien sacristain. Il se rappela avoir vu autrefois la peau de cette laide bête ; mais il n’avait jamais songé à se demander ce que cela pouvait être. Il nous conduisit à une toute petite porte qui s’ouvrait dans le mur même de l’un des bas-côtés ; là, son fils ayant fait tourner à grand-peine une clef rouillée dans une serrure plus rouillée encore, nous pénétrâmes dans une sorte de petit caveau qui ne prenait jour sur le dehors que par deux étroites meurtrières. On était saisi dès l’entrée par une pénétrante odeur d’humidité terreuse et d’antique moisissure. Au milieu de vieux bouts de cordes, de débris de bancs et de chaises tout couverts de gouttes de cire jaune, et d’un amas inextricable de toutes sortes de choses informes, nous découvrîmes enfin la fameuse peau. Elle était bien ratatinée ; et lorsque le sacristain la tira par la queue du coin où elle avait l’air de s’être réfugiée, elle rendit, en traînant sur le sol, le même son que les feuilles sèches quand le vent les balaie sur la terre durcie. Aussitôt que la tête apparut, mes deux compagnons se signèrent, tant l’expression en était méchante et diabolique. La peau était celle d’un grand saurien, d’un jeune crocodile peut-être ; quant à la tête, j’avais beau faire, je ne pouvais lui trouver d’analogie avec celle d’aucun animal connu.
 
 
BASILB
 

Je donnai quelque monnaie au sacristain, et je fis transporter chez moi ma trouvaille soigneusement enveloppée par crainte du scandale. Quand je fis de mon emplette un examen plus attentif, je découvris que la tête était en bois, ce qui me jeta dans toutes sortes de conjectures que rien ne pouvait confirmer ni détruire. De guerre lasse, je mis mon basilic dans une vieille armoire, et je m’efforçai de n’y plus penser.
 

XVIII

 

Quelques années plus tard, je l’avais complètement oublié, lorsqu’une pièce curieuse, publiée par une revue savante, me donna tout à coup la clef de l’énigme.

C’était le testament en fort bon latin d’un médecin que je reconnus facilement pour le fameux maître Loys, « sçavant homme. » Comment ce testament était-il allé échouer à Paris, sur un des quais, au milieu d’un lot de vieux livres et de paperasses ? Il importe peu de le savoir. Voici en substance ce qu’il contenait :
 

« Le mal était grand en la pauvre ville. Beaucoup mouraient du fléau, un plus grand nombre encore de la crainte qu’ils en avaient. Voyant donc ce pauvre peuple si affligé que mon cœur en saignait ; sachant qu’ils étaient trop ignorants pour être tirés de leur crainte par la seule raison, j’eus recours à cette supercherie. Je fis courir le bruit que tout le mal venait d’un basilic qui s’était introduit dans cette ville et que je cherchais pour le faire périr ; que, le basilic une fois détruit par mes soins, la ville serait purifiée de sa pernicieuse influence, et que les plus malades recouvreraient la santé. Je pris alors la peau d’un lézard qui me venait de défunt mon père, lequel l’avait eue en présent d’un de ces marchands qui commercent avec les peuples de l’Orient. La pareille se peut voir, m’a-t-on dit, en l’église de Saint-Wulfran d’Abbeville. Je lui fis de mes mains une tête de bois peint, la plus horrible que je pus imaginer. Un beau matin, quand les habitants de notre ville se réveillèrent, ils apprirent que j’avais présenté le miroir au monstre et qu’il était mort. Je montrai comme preuve, mais de loin seulement, la dépouille du monstre. Les esprits se rassurèrent, et le fléau diminua.

Considérant néanmoins que j’ai usé de mensonge et de tromperie, et que le mensonge, même fait à bonne intention, est un des péchés qui offensent le plus la majesté de Notre Seigneur, je lui en demande très humblement pardon. J’ai donné aux pauvres la rente qui me venait de la ville ; les honneurs que l’on m’a accordés, et que je n’ai pas osé refuser de peur de découvrir l’artifice, ont été pour mon âme autant d’humiliations ; je les ai acceptés comme tels, avec larmes et soupirs, requérant chaque fois notre Sauveur qu’il voulût bien me faire grâce, en raison non de mon succès, mais de mon profond repentir. »
 

XIX

 

À quelque temps de là, le journal l’Intermédiaire demanda si quelqu’un de ses lecteurs pouvait indiquer quelle avait été la résidence de ce médecin Loys, dont le testament avait fait du bruit parmi les savants. J’envoyai avec les détails qui précèdent 1° une vue de la maison du Sorcier, 2° une copie exacte de la pierre commémorative, 3° un portrait authentique du basilic à tête de bois.

Il paraît que je venais de faire une dissertation archéologique sans le savoir. Pour ma dissertation donc, je reçus avec surprise trois médailles de trois sociétés savantes ; je fus cité avec honneur dans la nouvelle édition du livre de M. Brûlon : Notice des beautés de Méry-Partout, et admis d’emblée à une place vacante dans la Société de statistique et d’archéologie de ladite ville.
 
 
BASILC
 

Quand je me vois comblé de tant d’honneurs, l’idée ne me vient pas de me croire un personnage. Loin de me guinder sur des échasses et de me perdre dans la contemplation de ma nouvelle dignité, j’en souris volontiers, et volontiers je me compare à l’un des héros de Töppfer. Vous voyez d’ici M. Cryptogame à la poursuite d’un papillon : il manque le papillon, mais il attrape un factionnaire. C’est exactement mon histoire. Je me lance à la poursuite d’un basilic ; je manque le basilic, mais j’attrape trois médailles d’argent, une citation honorable dans un livre estimé, une place d’académicien, plus un lézard à tête de bois.

Le basilic, comme on le voit, m’a récompensé généreusement des tribulations qu’il m’a causées et des recherches dans lesquelles il m’a entraîné. Ainsi va le monde, dont on a tort de médire, puisque toute peine y trouve sa compensation, et tout travail son salaire !
 
 

_____

 
 

(Anonyme [Jules Girardin], in Le Magasin pittoresque, quarantième année, 5 livraisons, 1872 ; cette nouvelle, légèrement remaniée, sera reprise dans le recueil Chacun son idée, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1894 ; à l’exception de la première, les illustrations sont extraites de la publication en volume)