CardonMARGES
 
 

Le double-fond, pour parler comme je l’entends faire autour de moi, c’est une série d’appartements qui sont censés ne pas avoir même d’existence, où l’on est pas censé soi-même être présent, et qui sont, par suite de cette fiction du langage, tout à fait en dehors et à côté de la vie réelle. Vraiment cette expression de double-fond est heureuse, et je ne sais pourquoi je m’évertue ainsi à l’expliquer, lorsqu’elle porte en elle-même une aussi complète clarté.

Je n’ai pas besoin de dire que le double-fond, dans son ameublement, ses dispositions, aussi bien dans les repas qu’on y sert ou les fêtes qu’on y donne, dans les habitudes qu’on y prend, n’a absolument rien en commun avec l’uniformité chiméricitaine. Chez les gens comme il faut, les appartements officiels sont d’ordinaires habités par les chiens au premier étage et par les chevaux de l’écurie au rez-de-chaussée. Toutes les années, pour le bon ordre et pour le bon effet, quelqu’un propose à la Chambre du Hasard de rendre l’habitation officielle obligatoire ; mais, par une convention tacite, personne ne répond, personne ne vote, le président ne met rien aux voix, et le même état de choses se continue, à la satisfaction générale et sous le bénéfice d’une tolérance muette.

Je recommande bien aux voyageurs que la lecture de mon récit conduira certainement dans la Chimérique, de ne point se laisser prendre aux apparences pour juger ce peuple. Il est assez naturel, pour se rendre compte d’une nation, d’étudier ses lois, sa politique, son administration, ses mœurs avouées et publiques ; mais il peut arriver aussi que, contrairement au dire de Montesquieu, les coutumes imposées par ses législateurs, et les lois elles-mêmes dictées par un moment d’égarement ou d’oubli, ne représentent en aucune façon le véritable caractère national : alors le double-fond devient pour ces peuples une détente indispensable, et la deuxième existence une véritable nécessité. Leur vie véritable est en marge de la loi et de l’administration.
 
 

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(Antonin Rondelet, Mon Voyage au pays des Chimères, Paris : Didier & Cie, 1875 ; illustration de Jacques-Armand Cardon)