UNREGENERATED HEART1
 

Le corps humain ou l’homme physique est, au dire de la chimie, constitué principalement par 4 éléments : oxygène, hydrogène, carbone, azote. Le cœur humain ou l’homme moral a été déjà bien des fois étudié ; philosophes, poètes, savants, écrivains de tout siècle et de tous pays y ont prodigué leur huile et leur peine, et je ne vois aucune analyse qui me satisfasse pleinement. C’est cependant la chose la plus simple et la moins complexe, que le cœur humain.

J’ai, à mes moments perdus, analysé scrupuleusement tous les cœurs humains que j’ai pu me procurer. D’abord, je rince convenablement la substance pour la dépouiller de toutes les pommades, onguents, parfums, aromates dont chacun croit devoir s’oindre et se graisser pour en masquer l’odeur naturelle, pour en déguiser la composition et dérouter les chimistes. Quand j’ai lavé à grande eau chaude et froide, éthérée et alcoolisée, aiguisée d’acide puis d’alcali, quand j’ai enlevé toutes les matières étrangères de toute sorte qui lui formaient comme une épaisse cuirasse de vernis, alors la substance dégage une forte odeur de corruption sui generis, un composé très nauséabond de m…. et de charogne, qui donne de fortes envies de vomir et qui provoque même le vomissement si on a l’imprudence d’exposer trop longtemps ses nerfs olfactifs à ces dégoûtantes émanations.

Les autres propriétés physiques sont d’être noire comme de l’encre, d’un aspect carcinomateux, cancéreux ; la substance se réduit par la moindre pression en un putrilage aussi hideux à voir qu’à flairer. Pour arriver à la composition intime ou moléculaire, j’allume mon fourneau, je mets mon cœur humain dans une éprouvette et je le calcine. La composition ne varie pas, ni pour les éléments ni pour les proportions de ces éléments ; voici le résultat fourni par toutes et chacune de mes analyses, résultat constant, toujours le même, toujours identique quel qu’eût été le mode d’expérimentation :
 
 
COEUR HUMAIN TABLEAU
 

De par ma chimie donc, le cœur humain lavé, incinéré, porphyrisé, c’est : 1/4 d’Égoïsme, 1/4 d’Orgueil, 1/4 d’Envie et 1/4 de Lâcheté. Ces 4 quarts-là, cette unité divisée en 4 vices, c’est le cœur humain, le cœur humain universel, jeune ou vieux, mâle et femelle.

Il y a cependant pour ce dernier une petite restriction à faire ; il y a un certain cœur humain qu’on ne peut pas faire directement et rigoureusement ressortir de la loi fangeuse, c’est le cœur de la carogne qui nous aime. Envers les autres, elle ne vaut pas un Pfennig mieux que les autres, mais, pour nous, elle se ferait pendre, elle se ferait tuer. Il ne faut pas lui en avoir déjà tant d’obligations, car je l’ai dit, envers le reste du monde, elle est et demeure carogne ; elle nous aime par instinct, irrésistiblement, comme notre caniche, qui se jette à l’eau pour nous suivre sans savoir s’il sait nager.
 
 

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Commentons brièvement les 4 éléments établis par nous comme constitutifs du Moral de l’homme.
 

L’Égoïsme, c’est l’instinct qui nous pousse à nous faire beaucoup de bien sans s’inquiéter que cela fasse mal à d’autres (1) ; qui nous stimule à allumer la baraque de notre voisin pour cuire notre œuf, si la morale du Code Pénal n’était là devant nous, omniprésente comme une réflexion à deux pieds sans plumes ; c’est encore l’instinct qui nous fait flagorner les riches parce qu’ils dînent et font dîner ; qui nous fait fermer soigneusement notre porte à quiconque souffre, par la raison que la vue de la douleur est pénible.
 

L’Orgueil, c’est ce qui fait que nous nous trouvons tant d’esprit quand nous nous écoutons parler, que nous nous trouvons tant de dignité sur le visage et tant de grâce dans la démarche. Jamais homme, me disait un campagnard de mes amis, moins bête que nombre d’Académiciens lorrains, jamais homme n’a douté de sa figure, de sa tournure et de son esprit. Mot profondément vrai ! Montrez-moi donc un individu qui se trouve la face ignoble et la cervelle obtuse ! Nous poussons tellement loin l’estime de nous-mêmes, que, non seulement, nous rejetons toute opinion contraire à la nôtre (ce qui est bien naturel, bien pardonnable ; certes, nul ne peut trouver mauvais que nous croyions voir plus juste que notre adversaire), mais que nous déclarons cette opinion absurde. Par là, nous voulons dire que notre adversaire n’est pas conséquent avec lui-même, ou qu’il voit les faits au rebours de ce qu’ils sont, en un mot que toute opinion contraire à la nôtre ne peut partir que d’un cerveau fêlé. C’est par le fait d’Orgueil que nous nous prévalons outrecuideusement de tous nos avantages physiques, moraux, sociaux, réels ou de convention, grands ou petits, petits ou microscopiques. Certes, un homme de 25 ans n’est plus un enfant, il a le jugement formé alors, ou il jugera mal toute sa vie ; il a des notions littéraires aussi étendues qu’il en doit jamais avoir (à moins qu’il ne se fasse littérateur de profession) ; il a une certaine connaissance des hommes et de la vie, suffisante au moins pour avoir une voix quelconque au chapitre, pour pouvoir placer un mot ou une opinion ; mais je conviens toutefois que pour la plupart, c’est la partie faible, où ils ont une infériorité marquée sous l’homme qui a vécu. Eh bien, sur tout autre sujet, si l’homme de 25 ans se trouve parmi des hommes mûrs et que, par sa dialectique, il les ait acculés dans l’impasse de l’absurde, eh bien, pas un homme mûr ne manquera de se tirer de là par une sale injure : « Mais vous n’avez pas le droit de parler ; vous n’avez pas de barbe. » Le bel argument ! Vous pouvez pourtant bien vous tenir pour assuré que, le cas 50 fois avenant, l’argument vous sera 50 fois poussé. Dans une discussion quelconque, littéraire par exemple, ou de sciences spéculatives, le fonctionnaire se prévaudra de sa place, l’homme riche de ses écus, l’homme mûr de son âge. Le médecin qui s’est abruti 30 ans à potionner, l’avocat à plaidailler le pour et le contre, le juge à jugeailler, le notaire à griffonner des icelle et des susdit, tous ces gens-là croient mieux parler littérature que l’homme de 25 ans qui consacre ses nuits à cela depuis 8 ans.
 

L’Envie est cette inspiration de Satan qui nous fait rire quand malheur arrive à notre ami, parce que sans cela, disons-nous naïvement, il serait trop heureux ; qui nous fait ricaner de l’amer quand du bien surgit à nos connaissances ; qui nous fait voir à regret notre condisciple s’élever à la célébrité. Cette dernière atrocité est beaucoup moins rare qu’on ne l’imaginerait, et voici comme. Il n’y a pas de jeune homme de 18 ans, ayant fait ses classes, qui ne rêve la gloire ; 3 ans après, il s’aperçoit qu’il n’est pas de la chair dont on fait les immortels, mais sans se l’avouer ; puis il faut prendre un métier qui alimente la marmite. Eh bien, il aime à se bercer toute sa vie sur ce dada qu’il aurait pu faire un grand homme s’il n’eût été forcé de travailler pour vivre, et alors, pour lui, tout jeune homme qui s’élève à la gloire n’est qu’un enfant gâté de la Fortune, en laquelle lui-même n’a trouvé qu’une marâtre. La chose est vraie, la prétention fondée bien certainement pour beaucoup d’hommes restés obscurs, mais le drôle, le comique, le délicieux de l’affaire, c’est qu’il n’y a pas un niais, quand il a fait ses classes, qui ne s’imagine qu’il aurait pu faire un grand homme. Alors, ils adoptent une tactique : c’est de dénigrer tout homme de mérite qui n’est pas un de ces génies éblouissants, transcendants, évidents à crever les yeux ; ils conspuent les Sciences d’Observation : la botanique est une science de mots, le géologue est un casseur de pierres, le Chimiste un cuisinier, la Philologie est au-dessous d’eux, l’érudition un enfantillage, la traduction un métier de manœuvre. « Si j’avais tant fait que de me livrer aux Sciences, vous disent-ils, j’aurais voulu être Cuvier ou rien. »
 

Par Lâcheté, je n’entends pas ce qu’entend le vulgaire : il y a certainement bien peu d’hommes qui recevraient un soufflet sans se battre, et quand je reproche aux hommes leur lâcheté, je n’entends pas la couardise poussée à l’ignominie. Mais je veux parler de la Lâcheté morale, lèpre, vermine, syphilis qui dévore et tue le peu de bons germes qui pouvaient se trouver à l’origine dans notre cœur. Le lâche, pour moi, c’est l’homme qui n’ose pas donner hautement raison à un faible contre un puissant, quand il sait pertinemment que le puissant a tort ; le lâche, c’est celui qui n’ose pas dire le premier que le livre d’un inconnu est très bon et que le livre d’un auteur célèbre est très mauvais. Entendu de la sorte, combien connaissez-vous d’hommes qui ne soient pas lâches ?
 

De tout cela résulte que… voilà comme est bâti le cœur humain, ignoble boutique, Corps-Dieu ! sale cloaque, Ventre-Dieu !
 
 

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(1) Exemples. Un homme lit un roman (de son cabinet de lecture) ; il est pris d’un certain besoin ; il arrache les 3 dernières pages qu’il vient de lire : qué q’ça lui fait ? il les a lues ; et il retrouve d’autant plus facilement l’endroit où il a suspendu sa lecture. Un homme va à une vente de livres, quelque temps avant l’enchère, il met dans sa poche 2 tomes d’un ouvrage volumineux ; c’est un ouvrage dépareillé, personne ne s’en soucie, il obtient à vil prix un livre très cher. – Naïveté qui n’a aucun rapport avec ce qui précède : un vieux bonhomme avait une vive tendresse pour son père ; son père meurt, on vend ses meubles ; la vente monte, monte, monte comme l’eau du Déluge, tout se vend à poids d’or, le feu y est ; le vieux bonhomme pleurait à chaudes larmes. « Qu’est-ce que vous avez donc, brave homme ? – Ah ! si seulement mon pauv’ père était ici pour voir comme son bien se vend bien ! – P… d. D., s’écria la reine, qui n’avait encore rien dit, quelle piété filiale ! » Je sais des témoins oculaires, et les nommerais au besoin.
 

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(Chardons nancéiens ou prodrome d’un catalogue des plantes de la Lorraine, 1er fascicule, par le docteur Hussenot, qui n’est rien, pas même médecin ; membre d’aucune Acad., corresp. d’aucune soc. savante ; qui n’est ni de la soc. royale des sciences, lettres et arts de Nancy, ni de la soc. centr. d’agricult. de la même ville ; pas plus de la soc. d’émulation des Vosges que de celle philomathique de Verdun, ou d’aucune de celles de Metz ; directeur d’aucun jardin public ou particulier ; conservateur d’aucune collection, autre que la sienne, qui se mange des bêtes ; rédacteur de rien du tout ; enfin, simple citoyen comme tout le monde, hors qu’il n’est pas décoré, Nancy : Imprimerie de Dard, rue des Carmes, n° 20, 1835. La gravure, « The Unregenerated Heart, » est extraite du très édifiant Christian Similitudes: Being a Series of Emblematic Engravings, de John W. Barber, Cincinnati : Howe’s Subscription Book Concern, 1847)
 
 
 
COEUR HUMAIN3