La Fête des Morts
pour les Poètes
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Elle va se jeter dans le fleuve.
Pas un batelier, pas un chien Terr’Neuve.
JULES LAFORGUE.
Quelques jours avant la Fête des Morts, qui amènera la foule, indifférente et comme rituelle, dans les cimetières, j’ai voulu venir à la tombe du poète Léon Deubel.
C’est au cimetière de Bagneux, tout au bout de Montrouge. Des guinguettes sont installées entre les humbles marchands de fleurs ; les pauvres viennent y boire un verre de vin, manger des frites et des moules, après l’enterrement. Il y a de grandes réunions, aux amples libations et où le rire finira par se propager, venu des bouts de table, des parents éloignés, gagnant les « endeuillés » de la place d’honneur : la veuve, le veuf, le fils, la fille… Bientôt la fête sera pour tout le monde, peut-être parce que jadis à Rome les Poètes ont fini par confondre Libitina, déesse du plaisir, avec la figure même de la Mort…
Sur les rires des buveurs noirs, nous entrons dans le cimetière. Louis Pergaud, le chantre grave et doux des bêtes, m’accompagne. Avec son accent dru de franc-comtois, il me dit en phrases hachées, courtes, le drame de cet été : Léon Deubel remontant tout un jour les rives de la Marne, cherchant la place, sa place, et autour de lui la joie de juin : les arbres lourds de sève chaude et riche, les fleurs grasses, les champs mûrs de leur moisson, la courbe ardente du ciel, le rire des femmes, le chant des insectes…
Le poète avait six sous en poche et lui, qui avait écrit par un jour pareil :
Si vivre est bon, que vivre libre est doux !
il se laissa pourtant glisser dans la rivière et, comme il était bon nageur, là, où les herbes sont vivantes et volontaires, comme des poulpes.
Léon Deubel avait des amis, de bons et jeunes ouvriers des lettres : L. de Gonzague-Frick, Roger Allard, Pergaud, mais il était lassé de toutes les fatalités. Il partait ; que peuvent les autres quand on ne peut rien soi-même, qu’on a laissé depuis longtemps à la vie les parts les plus négatives de son être ?
Mais voici la tombe.
Elle est serrée, serrée, comme toutes ici qui, avec leurs appareils de fers peints et les rideaux frangés des perles de couleur, ressemblent aux lits des anciens hôpitaux. C’est la division 1913, entre toutes les cours entourées d’arbres de ce Bagneux, si administratif qu’il semble l’hôpital même des pauvres morts.
Partout, la terre, fraîchement remuée, se tasse lentement ; l’action des mottes grasses, qui fléchissent, parfume ces tombes neuves. On fait du feu de bois quelque part, ça embaume ; dans les feuilles dorées qui tombent, les buées mauves d’automne tournent doucement autour de nous, nous qui sommes seuls avec tous les morts de cette année, les morts des concessions de cinq ans !
La Fête des Morts des poètes !…
Là-bas, tout au commencement de l’immense cité, est enterré Jules Laforgue, c’est la cour 1887. La dalle, payée par le Mercure de France va bientôt s’effriter ; deux vieilles couronnes de fer y font couler une rouille épaisse, comme la liqueur âpre des feuilles mortes d’alentour.
Poètes pauvres, poètes morts…
Il n’y a pas, ici, à faire de sentiment : cette fête est d’une qualité plus pure, plus véridique.
Ceux-ci sont allés, las et seuls, les yeux levés, toujours pourtant, dans les cycles d’un enfer interminable. Ils descendaient vers le gouffre, mais cela n’était pas suffisant que le gouffre fût là, les autres hommes ont mis, encore, des obstacles sur leur route. La compréhension est une valeur bien négative et la Beauté doit être rejetée des nécessités extérieures. Cela paraît si évident qu’un Platon, ayant vécu la plus haute et douloureuse minute humaine : la mort de Socrate, peut songer pourtant à chasser les poètes de la Tribu.
Et l’oncle de Deubel est millionnaire !
On raconte que Gérard de Nerval, quelque temps avant que de se pendre à la porte d’un asile de nuit comble, fut trouvé entièrement nu par une patrouille. Il dit aux soldats : « J’attends que mon âme monte dans une étoile ! »
Et les hommes rirent aux larmes de leur frère supérieur, à qui Gœthe avait dit : « Je ne me suis jamais aussi bien compris qu’en vous lisant. »
De Nerval, Laforgue, Deubel, tombes nues…
Villon, devant le Charnier des Innocents ; Rimbaud, au Cirque Loisset ; Baudelaire, se peignant le corps en vert, couleur d’espérance, et ne trouvant après la mort de son esprit que ces mots d’indignation machinale :
« Non… cré nom… non ! »
Et cet autre, cet étrange Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, chez les Seigneurs de la Lune, mort avant trente ans, qui s’écriait, seul, désespérément, de toute la solitude humaine :
« Ô toi, jeune homme, ne désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton avis contraire. En comptant l’acarus sarcopte, qui produit la gale, tu as même deux amis ! »
Et ce tragique Francis Thompson, mort fou, qui était obligé de voler des papiers, aux ordures de Londres, pour écrire ses vers !
Poètes, poètes…
En Allemagne, un jour, je fus initié
à un petit cénacle de littérateurs pauvres
qui avait imaginé, pour vivre, de re
commencer l’en-route des faiseurs de
chansons, des donneurs de « viellé. » Pauvre métier, si l’on en croit Rutebœuf :
La chose qui plus sûre soit,
C’est que la mort nous courra sus ;
La moins certaine, c’en est l’heure.
Mais, aujourd’hui, dans le Monde, les cachets des poètes sont gratuits, si Mlle Mistinguett touche 50 louis pour un tango. Et, encore, il faut une redingote pour dire des vers chez Mme de X…
Tous les poètes devront-ils désormais avoir 50000 francs de rente, comme les chefs de l’École du Futurisme ? Ce se rait, en effet, la seule leçon réaliste d’une école si moderne. Les écoles ne peuvent qu’évoluer en ce sens au temps des sociétés internationales de Palaces- Hôtels et de stations d’eau !
… Louis Pergaud, qui a tant lutté, lui aussi, étouffe d’angoisse devant la tombe de Deubel. Il m’entraîne.
« Allons-nous-en… allons-nous… ça vaut mieux ! »
Derrière notre fuite, dans le vol oblique des feuilles, il me semble entendre le ricanement dément de Baudelaire :
« Non… cré nom… non ! »
Mais ce sont les buveurs noirs qui
font honneur aux frites et au vin, dans
ce doux après-midi d’automne…
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(Maurice Verne, in L’Intransigeant et le journal de Paris, trente-troisième année, n° 12149, dimanche 19 octobre 1913 ; tombe de Léon Deubel, au cimetière de Bagneux)

