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Sur un signe du roi des Enfers, son chasseur 
sonna de la trompe à laquelle répondirent des échos
 de plus en plus éloignés. Bientôt, dans la nuée, de
 nombreux points noirs apparurent tels des troupes
d’oiseaux se dirigeant vers Satan. C’étaient les
 Courriers impériaux, Sorcières de Sabbath qui,
 montées sur des balais, accouraient avec des vitesses
 vertigineuses. Leur chevelure immense ondoyait
 dans l’espace au loin derrière elles et leurs clameurs
 retentissaient…
 

Je crois ici nécessaire de donner quelques explications sur le mode d’action de ce moteur : le balai. Son étude ne figure dans le programme d’aucun Lycée, et seules la connaissent les personnes qui ont spécialement travaillé les transports par voies aériennes.
 
 
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Beaucoup de penseurs se sont demandés comment, – avec un instrument si simple, que l’on se procure à un prix modique, et qui se trouve, du reste, dans la plupart des maisons bien tenues, – on peut obtenir une vitesse si considérable qu’elle n’a pour limite que l’inflammation du balai. Au moins une fois dans sa vie, chacun de nous a essayé, avec un de ces ustensiles de ménage, d’opérer un déplacement dans sa chambre ou dans son jardin ; et toujours sans résultat appréciable.

Le travail cérébral qui se traduit par une pensée n’a lieu qu’au moyen d’un changement d’état dans la matière du cerveau. Tout changement d’état dans la matière apporte une modification dans l’Éther qui lui est intimement lié. Ces modifications se propagent à l’extérieur de telle sorte que la pensée a de l’action dans un espace plus ou moins grand ayant pour centre l’être qui l’a émise. Or, tout mouvement de l’Éther est une force susceptible de produire un travail physique.
 
 
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La branche de l’Énergie qui s’appelle Pensée agit par le mode Éther sur la matière jusqu’au point de la déplacer. Le fait se démontre tous les jours par le mouvement d’une table sur laquelle agissent directement plusieurs volontés sans l’intermédiaire des muscles. Par le même moyen, des Fakirs, dans l’Inde, arrivent à se soulever de terre sans autre puissance que leur vouloir.

Afin de mettre en œuvre cette force, il faut pouvoir se servir d’un sens spécial que j’appelle le sens de l’action à distance et qui existe chez tous les humains. Il végète sans développement chez la plupart des hommes et ne se montre actif que chez de rares sujets en cela privilégiés. Mais dans tout être encore jeune, ce sens convenablement éduqué par l’entraînement devient utilisable et peut même acquérir une grande valeur.

Le sens de l’action à distance étant admis, le travail que la force cérébrale humaine est susceptible de fournir par cette faculté peut être considérablement accru par les moyens suivants :
 
 
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1° Appliquer toute son énergie de pensée à l’objectif en vue et, pour cela, dégager le cerveau de toute autre impression. Les cerveaux jeunes et naïfs sont plus aptes que les autres à cette concentration de toute la vitalité cérébrale sur un seul point. Les filets nerveux n’ont pas, dans ce cas, la rémanence d’impressions fortes qui pourraient dévier inconsciemment une partie de la pensée dans des chemins faciles parce que déjà parcourus. Les Sorcières-Diablesses du Sabbaht, exemptes même des empreintes ataviques, héritage forcé de l’être humain, étaient des sujets hors ligne pour obtenir un rendement merveilleux de cette force cérébrale, d’autant plus qu’elles avaient toujours la même jeunesse malgré les millions d’années consacrées à l’entraînement dans ce sport.
 
 
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2° Multiplier la force obtenue au moyen d’un instrument capable de puiser un renfort d’Énergie dans le milieu extérieur. Or, le balai avec ses centaines de brindilles, remplissant chacune le rôle d’antenne, est le seul instrument simple et facile à trouver qui soit apte à capter les vibrations de l’Éther, lesquelles viennent se composer en une seule, la résultante qui est, à peu de chose près, la somme arithmétique des forces composantes. Cette résultante est naturellement dirigée dans l’axe du balai et le met en mouvement dans la direction voulue par l’amazone avec une vitesse d’autant plus grande que la pensée est plus forte.
 

Pour les très jeunes sorcières, le démarrage est délicat. La self-induction donne des soubresauts occasionnant parfois une décharge accidentelle ou chasse flatulente. La perte d’Énergie qui en résulte se transforme en chaleur, laquelle amène le rouge sur le visage de la jeune écuyère ; mais cet extra-courant ne se produit plus quand on a pris l’habitude de la monture.
 
 
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(Fredh [Ernest-Marie-Émile Lahalle], Le Triomphe du grotesque, décoré par l’auteur de cent treize compositions originales, Paris : Éditions d’art Édouard Pelletan, 1907 ; tirage à 310 exemplaires, dont 22 sur japon)

 
 
 
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