PRIME MINISTER
 

J’ai rencontré assez souvent des gens qui prétendaient me connaître de jadis, par exemple d’anciens camarades de collège : ils se nommaient : et leur nom n’évoquait dans ma mémoire aucun souvenir. Bruit de syllabes mortes, qui retombaient dans l’oubli, aussitôt articulées. Mais qu’il arrivât à ces inconnus de bâiller, je les reconnaissais ! Oui, tout jeunes, ils bâillaient ainsi déjà ; et mûrs, et vieillissants, ils continuaient de bâiller ainsi. C’était leur geste d’identité. Des gens qui n’avaient jamais bien dormi parce qu’ils n’avaient jamais bien veillé. Des prunelles pâles au regard indécis. Des lèvres molles au parler fade. On pouvait prévoir que même l’appel funèbre ne les susciterait pas de cette torpeur ; ils prendraient congé de l’univers dans un dernier bâillement qui n’aurait pas de fin.

Pourtant, il y avait en eux, ou il y avait eu un germe d’âme, une possibilité d’être. Pourquoi cela n’avait-il pas abouti ? Comment ces malheureux avaient-ils contracté leur mal, ce mal étrange, cette somnolence à la lisière de la vie et de la mort ?
 
 

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(Charles Morice, Lettres à quelques amis sur quelques points de durable actualité. L’amour et la mort, Paris : Albert Messein, 1913 ; gravure satirique de Sir Robert Walpole, « The Late Prime Minister, » 1743)