gomphe-ill2
 

Notre vieil ami Adalbert Gomphe, le subtil et puissant observateur, n’a pas cru que la mer fût indigne de son étude, et il a consenti à la coucher, elle aussi, sur ses calepins documentarisatoires, côté impressions artistiques ; car il n’est pas moins bon peintre et humoriste qu’avisé psychologue. Témoin cet extrait, qu’il a bien voulu nous confier, de son journal de bord :

Deux heures et demie. – Nous embarquons sur la Jeune-Azéline, yacht de pêche, qui va faire un tour au large. Une pancarte annonce qu’il s’agit d’une promenade en mer, au prix de 1fr. 50 par personne. Justement la brise est forte et les vagues sont grosses. Trente sous l’émotion. C’est pour rien. On en aura pour son argent. Aussi y a-t-il foule. Le bateau ne devait prendre que trente-cinq passagers. Nous sommes environ cent cinquante. Le pont est trop petit. Pour débarrasser un peu le plancher, où il n’y a plus la place des manœuvres, on fait descendre une quarantaine de malheureux dans la chambre à poissons, où ils s’étouffent, encaqués. Quelques-uns, le cœur tourné déjà par la chaleur, commencent à borborygmer d’une façon inquiétante.

Trois heures. – Nous dérapons. Le bateau enfile, en se balançant, le chenal. Cinq cents badauds font la haie sur le quai pour nous voir partir. Le spectacle doit être imposant. Nous prenons des poses. Je sens que je ressemble à Christophe Colomb allant à la découverte du Nouveau-Monde. Quand nous arrivons au bout du chenal, on nous applaudit du haut de la jetée. C’est superbe !

Trois heures cinq. – Voici la première lame, au moment où nous dépassons l’abri du môle. On se balançait, jusqu’à présent ; maintenant, on bondit. Le mot est d’une exactitude commissaire-prisorale. Quand la vague surgit, on ne la fend pas ; on la chevauche, on saute par-dessus ; et on la voit s’enfuir par derrière, écumeuse. En se sauvant, elle vous crache au visage. La mer postillonne.

Trois heures sept. – Première fusée à ciel ouvert ! Les borborygmes de la cale et les éructions du pont en avaient été déjà les avant-coureurs. Des mouchoirs avaient tamponné des bouches. Quelques têtes s’étaient inclinées comme en de graves réflexions. Le nombre avait augmenté peu à peu, des faces pâles regardant au loin avec mélancolie. Mais, en somme, on tenait bon. Sous les lorgnettes de la jetée, on se raidissait. Une femme a donné le signal de la déroute. Un jet rose a traversé l’air. Le feu d’artifice du mal de mer va commencer.

Trois heures vingt-neuf. – Le mal de mer a fait sa brusque et triomphante apparition. Il y a là quelques minutes grandioses, tumultuaires, où l’analyse des détails est impossible. On n’en saurait prendre qu’une vue d’ensemble. On y prend aussi une prise d’ensemble. Les odeurs sont mêlées, confondues, troubles, en une cacophonie de relents où le nez le plus expert ne distingue rien de précis. L’orchestre des sensations olfactives en est au moment chaotique, en quelque sorte, de l’accord des instruments.

Quatre heures moins douze. – Enfin, j’ai pu me recueillir, et documenter sérieusement pendant un bon quart d’heure, avec tout le soin que comporte mon désir de fixer des impressions définitives sur la mer. Noté d’abord ce gros monsieur qui, au départ, avait un air héroïque, presque aussi Christophe Colomb que moi-même. Il a commencé par retirer sa main de son gilet, où elle lui donnait une attitude de Christophe Colomb comme qui dirait napoléonien. De cette main, moins ambitieuse, il s’est doucement frotté l’estomac, puis essuyé le front, sur lequel, son chapeau ôté, le vent échevelait dix-sept mèches éparses. Le tour de sa bouche était d’un jaune foncé. Il a tourné ensuite au vert pâle. En joue, feu ! Le gros monsieur est en train de devenir moins gros. Noté aussi le non moins intéressant, quoique très différent, processus de cette petite dame, soudainement fulgurée en pleine linotterie espiègle. Son flacon de sels s’est envolé en obus dans la gerbe foudroyante de son lâchez-tout.

Quatre heures onze. – C’est la débâcle universelle. De nouveau, je dois renoncer à la méticuleuse analyse. Couleurs et odeurs sont hourvariques et kaléidoscopiques. La synthèse s’impose. Mes narines perçoivent un Niagara de parfums violents. Mes yeux emmagasinent un arc-en-ciel liquide cassé en morceaux. Je suis impuissant à rendre ce que j’en éprouve. On rend trop et trop à la fois. Je ne suis pas bien sûr que je ne rends pas moi-même.

Quatre heures et demie. – Non, je ne rends pas. C’est mon imagination seule qui travaillait. Je la réfrène. Il s’agit d’observer. Je fais appel à mes facultés raisonnables. Je veux analyser. J’analyserai. Je suis le subtil et puissant observateur Adalbert Gomphe.

Quatre heures trente-sept. – C’est par mon nez, d’abord, que le calme est revenu à ma raison. C’est par lui que s’est faite la première classification dans le tohu-bohu des odeurs. J’ai nettement discerné que tous les instruments étaient enfin d’accord, et que l’orchestre magistral me jouait la symphonie du mal de mer, dans un ensemble où chaque odeur donnait sa note. Il y avait des entrées, des reprises, du contre-point fleuri, le tout parfaitement réductible à la traduction verbale, en âcre, en doux, en amer, en brûlant, selon les sauces, la bile ou les boissons dégurgitées qui venaient chanter. Mais ce qui dominait et faisait la caractéristique du morceau, comme le leitmotiv de cette fugue, c’est un mélange d’aigre et de fade. Il passe, repasse, monte par bouffées de l’escalier qui mène à la chambre ; il traîne le long des bordages ; il serpente à travers les cordages ; il plane ; il trille ; il s’irradie ; il flambe ; il flambaisonne ; avec, aux commissures des lèvres, une souvenance de cognac qui pique un point d’or en point d’orgue dans la buée rosâtre. Mes vocables instantanent. J’ai dit.

Quatre heures cinquante-deux. – Maintenant, pour mes yeux aussi, la symphonie est, s’avère et s’authentique. C’est la symphonie des couleurs, combien facile à transporter en le pictural lexique ! Le dernier des rapins y suffirait. L’orgueil de mon écriture a presque honte à s’y ravaler. Il n’est pas besoin de génie pour enregistrer et exprimer ces nuances : ocres de la viande bouillie ; carmins des rôtis saignants ; tendres vermillons, laqués de gomme-gutte, du saumon ; camélias de la langouste ; vert-émeraude, vert-véronèse, cendre verte, tous les verts des légumes ; jaune indien du cidre ; jaune d’or des œufs ; pulpe nacrée des fruits ; sombre bitume du café ; spongieuse blafardeur du pain ; et enfin, passé comme un jus délavant le tout et lui donnant sa tonalité d’ensemble et son fondu, le violet écumeux et lamentable des vinasses.

Cinq heures. – Nous rentrons. Maintenant, en vue du môle, ce n’est plus qu’une continue averse de bile blême, sans intérêt pour l’observateur. Puis, dans le chenal, c’est le calme se rétablissant peu à peu. Les dernières fusées, vagues, s’éteignent une à une. Les odeurs s’éteignent aussi. Les couleurs de même, sous les seaux d’eau balayant le pont, qui perd son magique aspect de palette encombrée de raclures arc-en-cielesques.

Cinq heures dix-neuf. – Je débarque. Je relis mes notes, d’un œil sévère et impartial. Elles me semblent assez substantielles. Je ne regrette pas d’avoir soumis à mon étude ce vieux sujet si banal, la mer. Je crois que je l’ai renouvelé par mes subtiles et puissantes observations. Il faudra, malheureusement, que je renouvelle aussi mon costume. Il est rempli de mes observations, du haut en bas.

J’en ai même, je ne sais comment cela se fait, jusqu’entre ma peau et ma chemise. Mais qu’importe ? La science exige des sacrifices et de l’abnégation. On est observateur ou on ne l’est pas. Et, enfin, ce qui me console de tout, c’est que, désormais, la littérature française possède quelque chose de définitif sur la mer.
 

P. C. C.
 

JEAN RICHEPIN
 
 
gomphe-ill3
 

_____

 
 

(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1434, lundi 31 août 1896 ; repris sous le titre « Études et fantaisies : Les Joies de la mer, » dans Les Annales politiques et littéraires, vingt-et-unième année, n° 1053, dimanche 30 août 1903)