Il n’est bruit dans la rue de Puebla que de la bizarre aventure suivante :

La femme E…, concierge, mordue avant-hier par un chien errant, rentra chez elle, se croyant enragée.

Elle avait absolument perdu la tête ; vers deux heures, elle s’élança dans les escaliers en poussant des aboiements, entrecoupés d’exclamations rauques et furieuses.

« Un locataire !… criait-elle. Il faut que je morde un locataire ! »

À ce moment, une vieille dame, demeurant au troisième étage, sortait de chez elle, tenant à la main un cabas et une casserole. La femme E… s’élança sur elle et saisit sa robe avec ses dents.

La vieille dame, prise d’une folle terreur, fit un bond énorme et arriva en un clin d’œil au bas de l’escalier, brandissant sa casserole et son cabas, poussant des clameurs de désespoir et remorquant à sa suite la concierge, qui ne lâchait pas prise.

La robe était malheureusement d’une étoffe solide et ne se déchirait pas.

La pauvre dame se retourna et se mit à taper à coups de casserole sur la tête de la concierge.

« Ma femme ! ménagez ma femme ! » criait le concierge épouvanté, qui n’osait sortir de sa loge.

Enfin, des locataires se dévouèrent pour tirer la victime de cette effroyable situation. L’un d’eux, qui avait longtemps habité l’Amérique du Sud, et qui avait dans le fond d’une malle un vieux lasso, lui lança l’instrument autour du cou du haut de sa fenêtre.

La concierge lâcha prise, à moitié étranglée. On la transporta sur son lit, et on appela un médecin. Celui-ci examina la malade et ne reconnut en elle aucun des caractères de l’hydrophobie. Il n’y avait là qu’une affaire d’imagination. Aujourd’hui, la concierge est complètement revenue à elle.

Quant à la vieille dame, depuis ce terrible événement, elle pousse des jappements plaintifs, sans vouloir se séparer de sa casserole sur laquelle elle est assise au milieu de sa chambre à coucher.
 
 

_____

 
 

(Gaston Vassy, « Histoires excentriques, » in Le Figaro, dix-neuvième année, troisième série, n° 198, mardi 16 juillet 1872 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)