Vous me demandez qui était Wou Tao-tseu. Il y a bien longtemps que ce nom a cessé de résonner aux oreilles des hommes, et cependant il a connu une gloire universelle.

Celui qui le portait s’appelait en réalité Wou Tao-yun et Wou Tao-tseu était un pseudonyme. Mais c’est ce nom d’artiste qui fut sur toutes les lèvres et qu’on honore toujours avec respect.

Non point en Occident, à part un très petit nombre d’initiés. Et vous n’en avez jamais entendu parler. Les Occidentaux ne connaissent pas les noms des grands peintres chinois. Car Wou Tao-tseu fut un grand peintre de la dynastie des Trang. Un grand peintre à une époque où, en Occident, l’art de la peinture se réduisait aux enluminures naïves exécutées par des moines sur des bibles et des missels.

Sa renommée s’étendait hors de l’empire chinois, et les Japonais l’ont honoré sous le nom de Go Dôshi. Il est considéré, de l’avis unanime, comme le premier de tous les peintres de l’empire, anciens aussi bien que modernes ; plus grand que Kou Krai-tche, l’artiste érudit de la dynastie des Tsin, qui excellait dans le portrait ; plus grand que Tchao Mong-fou, le célèbre maître paysagiste des Yuan ; plus grand que Lieou-Pao, gouverneur de la province du Sseu-tchrwan sous l’empereur Ling-ti des Rann glorieux, au IIe siècle de notre ère, Lieou-Pao dont on disait :

« Ses tableaux de plaines embrasées causaient une chaleur étouffante, tandis que ses champs balayés par le vent du nord donnaient le frisson. »

Car Wou Tao-tseu peignit des portraits aussi bien que des paysages. Son talent était universel. Le Siuan ho houa prou, catalogue de la collection impériale au XIIe siècle, a donné la liste de ses œuvres, et l’Encyclopédie de l’empereur Krang-hi, publiée en 1708, sous le titre Péi-wen tchai chou houa prou, cite les noms de 93 tableaux dus à son pinceau. Et nul, mieux que lui, n’observa strictement les six canons de la peinture tels que les formula Tchang Yen-yuan dans le Li tai ming houa ki, à savoir : L’Élément spirituel ou vitalité rythmique – La Loi des Os et du Pinceau ou observation de la structure organique – La Correction des contours – la Couleur correspondante à la Nature de l’Objet – la Division correcte de l’Espace ou composition artistique – La Perfection du fini.

Il naquit à Loyang, sous les Trang, la Dynastie Effrénée, qui conduisit la Chine au point le plus élevé de sa puissance militaire, pendant les VIIe, VIIIe et IXe siècles de notre ère, et qui fit épanouir magnifiquement les fleurs de l’art, des sciences historiques et de la poésie. On dit du moins qu’il naquit à Loyang, la grande capitale de l’Est depuis un temps reculé, depuis quinze siècles, depuis l’empereur Ping Wang, des Tchéou, qui régnait en 770 avant le Christ. Mais cela n’est pas très sûr, car on dit encore qu’il vit le jour à Yang-ti, dans la province du Honan où s’élevait cette même Loyang. Il y a des choses mystérieuses dans la vie de Wou Tao-tseu. Je pense que vous les croirez difficilement. Elles sont en tout cas étranges et poétiques. Moi, je ne sais pas. Il y a tant de choses mystérieuses qui le sont seulement parce que nous ne les comprenons pas.

Wou Tao-tseu fut un artiste heureux et connut le succès. L’empereur Ming-houang, qui monta sur le trône du Dragon en 718 de notre ère, le nomma peintre officiel de la Cour, et il fonda une école de paysagistes.

Mais il faut que j’arrête, pour la reprendre ensuite, l’histoire de Wou Tao-tseu, après avoir simplement indiqué qu’il s’inspirait parfois, en les dépassant, des chefs-d’œuvre de Tchang Seng-yéou. Ici, ce que je vais dire paraîtra peu croyable : le bruit courait que l’artiste n’était autre que Tchang Seng-yéou réincarné, et Wou Tao-tseu lui-même se déclarait identique au grand peintre des Léang qui vécut sous le pieux empereur Wou-ti.

Une grande partie de l’Asie croit à la métempsycose, et cette affirmation de Wou Tao-tseu n’étonnait point. Si je conte maintenant brièvement l’histoire de Tchang Seng-yéou avant de poursuivre celle de Wou Tao-tseu, ce n’est pas que je me pose moi-même en adepte de la métempsycose. Si j’étais un Asiatique de l’Extrême Asie, je croirais fermement à cette doctrine et je ne serais point ému de le dire. Mais je suis un Occidental, et, en admettant qu’elle ne me choque pas, je n’aurais pas le droit de l’avouer sans ridicule. Tout au plus aurais-je celui de répéter, et seulement comme une citation, le mot d’Hamlet sur les choses de ce monde que n’a point expliquées notre philosophie.

Donc, Tchang Seng-yéou, qui fut peut-être Wou Tao-tseu dans une vie postérieure, illustra le règne de Wou-ti. Il ne faut point confondre ce Wou-ti, qui monta sur le trône en 502 de notre ère et avait placé sa capitale à Nankin, avec le fameux Wou-ti, l’empereur guerrier des Rann qui, au IIe siècle avant le Christ envoya une ambassade à Mithridate Eupator. L’empereur Wouti dont il s’agit maintenant ne songeait point aux conquêtes ni aux expéditions lointaines. Il fonda la dynastie des Léang et se fit surtout remarquer par une étonnante piété bouddhique. C’est sous son règne que le très célèbre Bodhidharma, vingt-huitième patriarche hindou et premier patriarche chinois, vint au Pays de la Terre Jaune. Peut-être avez-vous vu une peinture de Mou-ngan représentant Bodhidharma sur le Yang-tseu ? De Mou-ngan, ou d’autres peintres, car nombreuses sont celles qui représentent l’ascète debout sur les eaux, porteur du pâtra, le Saint Graal du bouddhisme, traversant les flots sur le roseau qu’il a cueilli vers la rive. L’empereur Wou-ti prenait souvent la robe de moine mendiant et, de monastère en monastère, l’illustre religieux passait, expliquant lui-même les textes sacrés de la Loi. Aussi, sa piété chargea-t-elle Tchang Seng-yéou d’exécuter un grand nombre de tableaux religieux qui allaient décorer les temples bouddhistes fondés par la ferveur impériale.

Tchang Seng-yéou fut un des maîtres de la peinture en Chine et son nom transcrit en Chô-sô-yu fut célèbre au Japon, comme plus tard celui de Wou Tao-tseu. C’était un esprit singulier. On le chargea de peindre à fresque sur les murailles d’un temple de Nankin une figure du Vairochana Bouddha. Le travail achevé, l’empereur vint pour l’admirer. À son grand étonnement, il vit autour de la figure sainte un groupe de personnages dans lesquels il reconnut Confucius et dix Sages de son école.

« Quelle étrange idée, dit l’empereur, d’avoir peint Kong-tseu et ses disciples dans un sanctuaire de la Loi. »

Tchang Seng-yéou sourit : « Un jour viendra, dit-il, où ils serviront… »

Quatre siècles s’écoulèrent. Les Tchéou postérieurs vinrent au pouvoir. Alors, ils proscrivirent le bouddhisme et détruisirent ses monastères et ses sanctuaires. Mais un seul temple fut épargné, un temple de Nankin, parce qu’il renfermait une fresque représentant Confucius et ses Sages. On se souvint du mot de l’artiste et on pensa qu’il avait eu le don de lire dans l’avenir.

En vérité, c’était un homme singulier. Il peignait des fresques et des tableaux sacrés, et cependant il a laissé une peinture célèbre qui a pour titre : « Groupe de Moines ivres, » et montre une grande liberté d’esprit. Et son talent d’artiste s’accompagnait d’un pouvoir singulier, car pouvait-on expliquer seulement par l’habileté d’un pinceau véridique et une adresse merveilleuse la vie qui anima parfois ses créations ? L’anecdote suivante rappelle l’histoire des raisins du Grec Zeuxis que vinrent picorer les oiseaux : dans un temple où des pigeons souillaient de leurs excréments les images sacrées, Tchang Seng-yéou peignit sur un mur des faucons aux ailes déployées, aux serres ouvertes, aux yeux jaunes féroces. Et les pigeons familiers, l’un après l’autre, en rentrant dans le sanctuaire tournoyèrent affolés et s’enfuirent pour ne revenir jamais. Et le talent de l’artiste devint de plus en plus merveilleux et inquiétant. Il peignit à fresques, dans le monastère de Krwenchan, près de Sou-Tchéou, de grands dragons aux volutes écailleuses, aux griffes en trident, aux crinières onduleuses, comme ceux qui volent dans l’ouragan et que l’on voit parfois, l’espace d’un centième de seconde, au creux des immenses nuées, sillonnées par l’éclair. Et un jour un orage passa, d’une rare violence. Tchang Seng-yéou peignait dans une autre partie des bâtiments. « Ô Maître, dit une voix alarmée, venez, venez en hâte. » Il suivit celui qui l’appelait. Dans la salle où il avait peint les dragons, les murs tremblaient et d’étranges ondulations agitaient les corps monstrueux que gonflaient des reliefs soudains. « Ah ! dit Tchang Seng-yéou, je leur ai donné la vie ! » Et, en hâte, il peignit de fortes chaînes pour maintenir les dragons merveilleux.

Et de ce jour il en peignit d’autres, plus habilement encore. Mais il avait peur de ses propres créations, semblait-il, car il les laissait incomplètes, se gardant de peindre leurs prunelles. Il se souvenait des dragons qu’il avait représentés à Krwen-chan, si merveilleusement que la vérité leur donnait la vie et que leurs figures peintes dans un plan passaient soudain à des corps aux trois dimensions, impatients de s’envoler dans l’orage. Or, un jour qu’il se trouvait dans une cour de pagode où il venait d’achever deux puissants dragons sur une fresque, les gens qui le regardaient peindre lui demandèrent pourquoi il laissait leurs yeux morts et sans prunelles. Il leur conta l’histoire des dragons de Krwen-chan. Alors, ils se mirent à rire : « Ô frère aîné, vous vous en croyez trop, dirent-ils. Certes, ces dragons sont peints remarquablement, mais comment pouvez-vous vous targuer de leur donner la vie ! » Et comme il insistait, ils se moquèrent de lui et le taxèrent de mensonge. Il restait patient, mais les railleries se prolongèrent. Sans prononcer un mot, il alla aux dragons et, de quatre seuls traits, il indiqua les quatre prunelles. Alors, les murs tremblèrent et, tandis que l’artiste se rejetait en arrière, des ondulations puissantes gonflèrent ses créations tout à coup animées. Des nuées tourbillonnant naissaient à ras de terre, et soudain les murs s’écroulèrent, tandis que les êtres monstrueux environnés d’éclairs s’envolaient dans les nuées et le fracas de la foudre.
 
 

 

Puis, Tchang Seng-yéou, l’artiste au pouvoir étrange, subit le sort commun à tous les hommes. Après sa mort, d’autres peintres s’illustrèrent. Sous les Souéi qui refirent l’unité de l’empire, quatre grands artistes ont laissé des noms impérissables : Souen Chang-tseu qui peignit de gracieuses jeunes filles, des génies bienveillants et légers hantant les eaux et les forêts ; Tchan Tseu-krien qui, sur papier de chanvre blanc, retraçait des fêtes solennelles, des cortèges chamarrés de fonctionnaires, des rues de Tchrang-ngan, alors capitale, et des scènes d’histoire ; Tong Po-jen qui peignait des tableaux de chasse et des scènes paysannes ; Yang Ki-tan qui représenta la Réception du Jour de l’An au Palais impérial et un Voyage impérial à Loyang. Et tous peignirent encore de pieux tableaux bouddhistes, car la foi nouvelle transportait tous les esprits d’une passion ardente. Il vint des artistes étrangers, de l’Inde, de Boukhara, et même l’Hindou Kabodha, que les Chinois appellent Ka-fo-tro et qui peignait des personnages et des scènes de Byzance qu’il appelait Folin, transcription du mot grec polin… ειςτἦν πολἰν, le nom de Constantinople au moyen âge, devenu Stamboul aujourd’hui. Mais nul de ces grands peintres n’avait laissé le souvenir d’une étrange puissance évocatrice semblable à celle de Tchang Seng-yéou des Léang.

Puis les Souéi disparaissent. Une nouvelle dynastie monte sur le trône du Dragon. Un siècle s’écoule pendant lequel les Trang portent la Chine à son plus haut degré de puissance asiatique. La peinture et le dessin atteignent à une rare perfection Et, deux cents ans après Tchang Seng-yéou, paraît Wou Tao-tseu, le plus grand peintre du Céleste Empire.

J’ai dit qu’il s’inspirait des chefs-d’œuvre de Tchang Seng-yéou et qu’il disait lui-même être le grand artiste des Léang revenu dans l’humanité. Bien des gens ajoutaient foi à cette parole, car ses œuvres étaient étonnantes de vérité et l’on croyait, quand on contemplait ses personnages, qu’ils étaient animés par le même mouvement et la vie qui avaient caractérisé les créations de Tchang Seng-yéou. Lorsque l’on regardait un de ses paysages depuis quelques instants, soudain l’illusion faisait frémir les roseaux dans la brise, les bambous se balançaient et l’on croyait entendre le siao-siao des feuilles doucement agitées, les eaux semblaient parcourues de mobiles remous. Depuis Tchant Seng-yéou, nul pinceau génial n’avait su animer ainsi la représentation de la nature. Bien des gens disaient qu’en réalité les roseaux s’inclinaient, que les feuilles oscillaient vraiment et que les eaux mêlaient leurs remous sous les yeux du spectateur. Quand l’artiste voulait exécuter le portrait d’un grand chef militaire, au lieu de le faire poser dans une attitude compassée, il lui faisait exécuter des mouvements guerriers et, en place d’une figure froide et inanimée, il obtenait un personnage vivant. Comme Tchan Seng-yéou, il peignit de nombreuses scènes bouddhiques, dont la plus célèbre représente Cakya Mouni entrant au Nirvâna. Les Japonais des époques de Nara et de Kyôtô se sont inspirés des œuvres de Wou Tao-tseu. Et comme Tchang Seng-yéou avec lequel il s’identifiait, il était étrangement éclectique, et s’il peignait des scènes bouddhiques, il était renommé encore pour ses représentations de divinités taoïstes. On disait qu’il recevait la visite des Immortels et d’un Sennin des montagnes, qui, sur le dos d’une cigogne, volant dans le ciel d’été, lui apportait l’élixir magique d’immortalité. Bien des légendes curieuses rapportent que le pouvoir étrange de Tchang Seng-yéou apparaissait en lui et se développait à mesure qu’il avançait dans la vie. Et voici ce qu’il est conté de lui en dernier lieu.

L’empereur Ming-houang, comme il fut dit plus haut, l’avait nommé peintre officiel de la Cour. Il demanda un jour à Wou Tao-tseu de peindre un paysage sur un des murs de son palais de Loyang. Ce palais était considérable et les murs avaient une très grande longueur. Wou Tao-tseu prépara le mur, disposa les enduits. Puis il cacha le mur derrière un immense rideau et il se mit à l’ouvrage.

Il travailla longtemps, pendant des mois.

Un jour, il prévint l’empereur que l’œuvre était achevée et il le pria de venir inaugurer la fresque. Et, devant Ming-houang, il tira le long rideau sur ses coulisses. Alors, l’empereur et la Cour demeurèrent saisis d’admiration. Un vaste paysage s’étendait devant eux. Les monts couverts de forêts s’étageaient et pointaient vers les cieux leurs cimes verdoyantes. Des vallées profondes ouvraient leurs perspectives romantiques et des crêtes lointaines bleuissaient dans les lointains vaporeux. Des eaux brillaient au creux des vallons. Les pentes descendaient vers un lac aux eaux bleues sur lequel les roseaux penchaient leur panache soyeux. Des cygnes nageaient sur les eaux et d’autres oiseaux traversaient les airs. Tout ce qu’on peut voir dans la nature était là. Et le merveilleux paysage semblait inviter à venir s’étendre sous les premiers arbres des pentes pour jouir de la beauté des eaux et des nuages, pendant les longs soirs d’été. Et l’empereur demeurait silencieux.

Wou Tao-tseu s’inclina vers son auguste maître, Il lui montra sous une haute roche du tableau une cavité au fond de laquelle on voyait une porte. « Ô Seigneur Auguste et Puissant, dit-il, voyez cette grotte sous la roche au pied du mont. Il y a là un temple qu’habite un esprit immortel. »

L’empereur le regarda sans répondre. Il était maîtrisé par l’impression prodigieusement splendide du paysage immense. Alors, Wou Tao-tseu sourit et frappa dans ses mains. La porte au pied du mont s’ouvrit. « Ce temple, reprit l’artiste, est un sanctuaire taoïste. L’intérieur en est d’une beauté grandiose et sévère. Ô Maître Auguste, permettez-moi de vous montrer le chemin. Venez admirer les merveilles que garde l’esprit immortel. » Et Wou Tao-tseu avança vers le paysage et, soudain, il parut y entrer. L’empereur et la cour stupéfaits le virent monter sur le chemin qui conduisait vers la grotte peu éloignée. Il diminuait de grandeur lentement, et, par instant, il se retournait vers l’empereur en lui faisant signe en souriant de le suivre. Et Ming-houang et tous les gens de sa suite, frappés d’une crainte étrange, restaient cloués au sol. « Wou Tao-tseu, Wou Tao-tseu, cria l’empereur, que fais-tu ? Ceci est une illusion. Où vas-tu ? Wou Tao-tseu, reviens vers nous. » Et les échos des grands monts répétèrent : « Wou Tao-tseu, reviens vers nous… vers nous… vers nous… » Mais l’artiste avait atteint l’entrée. Et ils le virent tous, un instant encore, debout et souriant sur le seuil, et son geste appelait le souverain. Mais l’empereur stupéfait restait immobile. Wou Lao-tseu fit un pas dans l’ombre de la grotte et la porte se referma sur lui. Alors, aussi vite que se ferme une paupière, monts, forêts, lointains bleus, nuages voyageurs reflétés par les eaux lumineuses, le paysage entier s’évanouit. Sous les yeux de l’empereur et de sa Cour, le mur immense montrait son blanc enduit immaculé. Et jamais, en ce monde, on ne revit Wou Tao-tseu.

Alors, tous comprirent qu’il était bien Tchang Seng-yéou revenu parmi les humains pour la seconde fois. Mais à dater de cette époque, Tchang Seng-yéou, non plus, ne reparut jamais.
 
 

 

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(Herbert Wild [pseudonyme de Jacques Deprat], in Revue politique et littéraire, Revue Bleue, soixante-neuvième année, n° 14, samedi 18 juillet 1931)

 
 
 

WU TAO-TSEU. – Fameux peintre chinois (en japonais GO-DÔ-SHI) du temps de Ming Hwang (en japonais GEN-SÔ, VIIIe siècle) ; il est souvent considéré comme la réincarnation de l’illustre peintre du VIe siècle nommé Chang Seng-yu (v. « Chôsô-yû »), aux œuvres duquel on attribuait toujours quelque pouvoir surnaturel (fig. 1038).

C’est ainsi que suivant une légende populaire, Wu Tao-tseu peignit un jour, sur le mur d’un temple, un mulet qui, la nuit venue, devenait vivant et se mettait à courir autour du sanctuaire. Un dragon peint par cet artiste, ressemblait tellement à un dragon vivant, qu’il attirait vers lui les nuages.
 
 

 

Le grand talent de Wu Tao-tseu lui valut, un jour, une invitation au palais de l’empereur qui lui demanda de peindre un paysage sur un des murs du palais. Wu prit un bol d’encre et le projeta contre le mur blanc qu’il dissimula ensuite aux regards de l’empereur par un rideau. Lorsque l’artiste enleva le rideau, le monarque vit, peint sur le mur, un admirable paysage peuplé d’oiseaux et de quadrupèdes.

Il paraît que la fin de l’illustre artiste est entourée de mystère. Le livre japonais « E-hon Tsû-hôshi » nous relate la disparition mystérieuse de ce peintre de la façon suivante :

« … Wu Tao-tseu fut mandé au palais de l’empereur pour y décorer un des murs. Le peintre vint, cacha la muraille derrière une draperie et commença son travail. Peu de temps après, il enleva le rideau et présenta son œuvre au monarque : un paysage montagneux dont un des rochers contenait une grotte dissimulée par une lourde porte (fig. 1039).
 
 

 

Wu Tao-tseu expliqua à l’empereur que cette grotte était habitée par un bon esprit et qu’elle était remplie de richesses inestimables. En frappant dans ses mains, le peintre fit ouvrir la porte de la grotte et, avant d’y pénétrer, invita le monarque à le suivre. Mais à peine l’empereur émerveillé eut-il le temps de faire un mouvement en avant, que la porte mystérieuse se referma. Tout le paysage s’effaça alors de la muraille et, depuis lors, le peintre n’a plus jamais été revu. »
 
 

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(Victor-Frédéric Weber, Ko-Ji Hô-Ten, dictionnaire à l’usage des amateurs et collectionneurs d’objets d’art japonais et chinois, Paris : Chez l’Auteur, 1923)