Lorsque, épuisé de fatigue, après avoir nagé pendant quatre heures et failli cent fois être englouti par les vagues furieuses, Achille Rondeau mit enfin le pied sur la terre ferme, il ne se jeta pas à genoux pour adresser au ciel de ferventes actions de grâces, comme les héros de la plupart des romans d’aventures.

Son premier geste fut d’ôter ses vêtements trempés d’eau de mer, et d’exposer son torse nu au souffle du vent du large qui le sécha en un clin d’œil.

La tempête s’apaisait par degrés : les nuages se dissipaient et disparaissaient à l’horizon ; bientôt, le vent tomba et le soleil reparut.

Alors, ragaillardi par ce grand calme que reprenait la nature, alors seulement, Achille Rondeau put assembler quelques idées.

Il avait échappé comme par miracle à la formidable explosion, aux causes encore inconnues, qui venait d’engloutir en quelques minutes le Vendée, le plus beau bateau de la Compagnie Genevoise. Et Achille était sans aucun doute le seul survivant de la catastrophe.

Comment et pourquoi, seul parmi tous, avait-il pu se sauver et nager vers la terre qu’il apercevait à l’horizon ? Comment avait-il pu l’atteindre en échappant à la dent des requins ?

Achille ne perdit pas de temps à philosopher sur les impénétrables desseins de la Providence, ni à la remercier de l’exception qu’elle avait faite en sa faveur.

Aussi bien sa situation était-elle encore précaire. Il était sans doute tombé dans quelque île déserte que les cartes marines n’indiquent pas, car il n’avait pas été question en cours de route de trouver une terre sur le chemin.

Mais, le navire ayant dû changer quelque peu son itinéraire par suite de la tempête, on était arrivé en vue de cette terre inconnue lorsque se produisit l’explosion inattendue.

Le naufragé résolut donc d’explorer l’île, où, nouveau Robinson, il allait peut-être être retenu de longues années, sinon toujours. Il se dirigea vers l’intérieur des terres et se trouva bientôt en présence d’une végétation luxuriante.

Achille Rondeau, au nom prédestiné, s’était expatrié pour partir vers de lointains et beaux pays de rêve. Nulle part au monde, il n’eût pu découvrir une retraite aussi merveilleuse. Il en fut à tel point ébloui qu’il évoqua tout naturellement les être surnaturels et charmants qui peuplaient les rives de l’Hellade et les bois sacrés de la Grèce.

« À moi ! s’écria-t-il, Faunes, Dryades, Nymphes et Satyres ! Obéissez à ma voix, accourez et venez danser en rond sur la mousse et le thym, au son du chalumeau rustique ! Paraissez, Bacchantes, Faunesses, Hamadryades, venez éveiller de vos rires les échos de ces bois ! »

Et il s’avança parmi les lianes touffues en suivant sa rêverie.

Soudain, à l’orée d’une clairière, il perçut un bruissement de feuilles, s’arrêta, se cacha derrière le tronc d’un mélèze et regarda : il aperçut, venant vers lui, dans la lumière dorée du soleil, deux êtres beaux comme le jour, et pour ainsi dire supra-terrestres.

Tenant la taille d’une faunesse, un satyre penchait vers elle un visage brillant de désir.

Cette apparition fantastique cloua Achille Rondeau derrière son mélèze ; sans bouger, il observa ceux qui, pour lui, étaient des demi-dieux.

Je dois dire que ce qu’il vit était bien fait pour confirmer l’opinion qu’on s’est de tout temps faite des satyres, et entretenir son illusion.

L’homme aux pieds de bouc renversa sa compagne sur un lit de mousse, et, ici, amis lecteurs, vous me permettrez de remplacer par une ligne de points la description de leurs joyeux ébats.

Achille Rondeau s’enfuit, consterné et déçu.

Il revint le long du rivage et, sur le sable doré, il assista aux ébats amoureux d’un Centaure et d’une Sirène. Embusqué derrière un rocher, il suivit attentivement les phases de cette chose amoureuse qui rappelait l’union de la carpe et du lapin.

« Voilà tout de même de fiers gaillards, murmura le poète en extase ; pour ceux-là, je les défie de s’exprimer autrement qu’en hexamètres ! »

« Tu me gobes ? demanda soudain le Centaure.

– Et comment !

– Alors, vraiment, je t’ai tapé dans l’œil ?

– Sûr ! puisque tu m’as décidé à tromper mon mari !

– Oh ! m’en parle pas ; ton mari, c’est un idiot !

– Quels sont donc ces êtres hybrides ? se demanda Achille Rondeau, de plus en plus désappointé et stupéfait ; il faudra bien que j’en ai le cœur net, cette fois ! »

Au lieu de s’enfuir, il ne quitta pas son poste d’observation, et son étonnement ne connut plus de bornes lorsqu’il vit la sirène se rhabiller après le bain et couvrir son éblouissante nudité d’une petite robe de mauvais goût et coiffer sa blonde chevelure d’un « quatre quatre-vingt-dix » dont la plus humble midinette n’eût pas voulu.

Quant au centaure, il passa un veston, noua un foulard à son cou et se coiffa d’une casquette.

Puis la sirène monta dans une petite voiture à quatre roues qu’elle faisait mouvoir elle-même au moyen de deux morceaux de bois ayant la forme de fers à repasser.

« C’est une sirène cul-de-jatte ! se dit le poète. Mais, que ce couple a mauvais genre ! Les demi-dieux de l’Olympe font vraiment mauvaise figure sous des oripeaux modernes, et la nudité leur sied bien mieux… »

Les deux êtres étranges s’éloignèrent et Rondeau les suivit à distance.

Ils le conduisirent jusqu’à une habitation moderne devant laquelle se promenaient quantité de personnages non moins fantastiques, tels que Tritons et Naïdes culs-de-jatte, Satyres, Faunesses, etc., vêtus à la moderne et fumant des cigares, lisant des journaux en se balançant dans des rocking-chairs tout comme les habitués de quelque confortable hôtel.

Le soleil baissait à l’horizon ; bientôt, la nuit tomba. Alors retentit la cloche du dîner ; sur le perron apparut, cette fois, un vulgaire bipède comme vous et moi.

« Ces messieurs et dames sont servis, » déclara-t-il.

L’assistance tout entière témoigna sa satisfaction par une exclamation approbatrice ; tous et toutes se levèrent et pénétrèrent dans la maison.

Achille Rondeau, que les émotions avaient creusé, se sentait lui aussi une faim dévorante, et il était de plus désireux d’avoir enfin la clef du mystère.

Il se dirigea donc vers la salle à manger où son entrée provoqua un scandale, car il était demeuré dans le costume sommaire où il s’était mis après avoir lavé ses vêtements qu’il n’avait pas retrouvés.

Enfin, tout s’expliqua. Il se trouvait dans une île peu connue où était venu s’établir le célèbre chirurgien Karrèle, auquel on doit les premières expériences de greffe animale, et qui, voulant procéder à des essais de greffe humaine, emmena avec lui toute une troupe de culs-de-jatte, manchots et autres hommes incomplets, à seule fin d’essayer dans le plus secret de leur greffer des membres d’animaux.

C’est ainsi qu’à un homme-tronc, il avait réussi à souder le corps d’un cheval ; d’où le Centaure vu par Achille Rondeau.

La Sirène était seulement une femme cul-de-jatte à laquelle il avait adjoint une queue de requin ; et les Satyres, des hommes dont les membres inférieurs absents avaient été remplacés par les pattes d’un bouc.

Le rêve était fini, mais la réalité conservait cependant des charmes. Il y avait dans cette île heureuse, où les mœurs étaient un peu relâchées, comme on a pu le voir par ce qui précède, la société étant d’ailleurs très mêlée parmi ces infirmes appartenant à des mondes très divers, plus d’une Faunesse ou d’une Sirène qui se fit une joie de prouver au poète que les déesses ne sont pas les seules dont les caresses soient divines.
 
 

 

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(R. Lortac, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-septième année, n° 3277, jeudi 28 juillet 1910 ; aquatinte de Franz von Bayros pour Die Bonbonnière, Galante und Erotischer Phantasien, 1907)