Septembre s’achevait. L’été s’attardait en journées exquisement lumineuses et en nuits si douces que Paris demeurait, cette année, la plus jolie et surtout la plus commode des villégiatures. Les arbres de notre avenue semblaient avoir gardé du soleil dans leurs branches, si peu nombreuses étaient encore les feuilles jaunies qui se résignaient à tomber.

C’était sous ces grands arbres que j’avais durant l’été pris mes premières leçons de bicyclette, avec le père Pisaille, le forgeron du coin. Maintenant, mon professeur me trouvait en forme et il m’avait conseillé une longue balade aux environs.

Il m’avait indiqué un petit coin délicieux, perdu en pleine forêt de Montmorency, peu fréquenté des touristes et où j’aurais une idée de ce qu’est la campagne, la vraie campagne. Vous pensez si j’étais heureux, moi qui n’avais jamais vu en fait de campagne que le bois de Boulogne, la forêt de Vincennes et, de loin, les coteaux de Suresnes !

Dimanche arriva. Habillé assez légèrement, avec en bandoulière, d’une part, une gourde abondamment remplie et, de l’autre, une longue-vue, la ceinture gonflée d’un bon revolver et la poche garnie d’une superbe carte d’état-major, j’arrivai à la gare, précédé du père Pisaille qui avait tenu à me mettre en wagon, et suivi de ma bécane aux pneus bien gonflés et que je tenais fièrement à la main…

Un appel du chef de gare, un coup de sifflet, de bruyants au-revoir, un salut de la main, un mouchoir un instant agité à la portière… et le train disparaissait.

Je regardais fuir les poteaux télégraphiques, les grands peupliers, les cheminées d’usine, puis les maisons perdues çà et là dans les champs. C’était la campagne.

Oh ! la belle journée que j’allais avoir ! Un joli soleil sous lequel chantaient déjà tous les verts et tous les ors de la campagne. Et là-bas les jolies routes qui fuyaient blanches, claires et si ombragées ! Ah ! un tunnel ! J’avais fermé les yeux pour poursuivre en rêve la vision ensoleillée des routes et des grands arbres, quand une série de coups de sifflets stridents cingla les voûtes fuligineuses. Et soudain, un grand choc me jeta sur mon compagnon de voyage, une vieille dame dont j’avais pu contempler sans grande joie, quelques minutes avant, la face rébarbative. Le train était arrêté.

Tous les voyageurs avaient dû se précipiter aux portières, car on n’entendait qu’appels, cris, exclamations :

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– On ne sait pas !

– Il y a sûrement quelque chose ?

– Il paraît que c’est un accident.

– Non, on va laisser passer le rapide.

– C’est le mécanicien qui s’est trouvé mal.

– Vous croyez ! »

En réalité, on ne savait rien. Des employés circulaient, silencieux, une lanterne à la main.

Nous, nous attendions. L’atmosphère était surchauffée ; de la fumée emplissait les wagons ; les lampes à huile de la compagnie semblaient agoniser au-dessus de nos têtes. Et la locomotive qui faisait un vacarme ! Et la vieille dame en face de moi qui toussait, étouffée, disait-elle, par la fumée et par son asthme ! Décidément, c’était long ! Bientôt, d’un bout du convoi à l’autre, ce fut un piétinement formidable et l’air des Lampions se fit entendre :

« Quand part-on ?… Des lampions… Quand part-on ? »

Une sonnerie électrique. Enfin ! On allait repartir ! Pas trop tôt, vrai !

Hélas ! la voix du chef de train venait de claironner dans l’obscurité :

« Tout le monde descend !

– Arrêt… buffet… » hurla un gavroche, égaré dans un wagon de 3e classe.

On a beau avoir un bon caractère, ces sortes de plaisanterie ne vous amusent pas toujours. Voyons, il y avait cinq semaines que je faisais de la bicyclette. Et pour ma première balade, j’avais cette veine ! Je protestai. Nous protestâmes. Rien, cas de force majeure, un éboulement sur la voie, pas de circulation avant le soir.

« Mais vous pouvez aller à la prochaine station, me dit le chef, pas loin, huit kilomètres ; et il y a une forêt superbe !

– Bien ! Je vous remercie. Donnez-moi ma bécane, alors !

– Vous riez. Impossible ! À la station ou à Paris, mais pas ici. Règlement, voyons. Un tunnel, ce n’est pas une gare, ce n’est pas une station, pas même une halte.

– Qu’est-ce que c’est, alors ?

– C’est une panne, rehurla le gavroche.

– Impossible, mille regrets, » ajouta, dans un sourire, l’homme à la casquette galonnée.

Je m’éloignai, en me disant comme consolation :

« Cet homme doit être un ancien secrétaire général de théâtre : « Impossible, mille regrets. »

Nous sortîmes du tunnel. Pendant deux heures, en caravane, nous longeâmes la voie du chemin de fer. Huit kilomètres ! Une paille ! Suant, soufflant, morts de fatigue, de soif, de chaleur, d’émotion, nous prîmes d’assaut l’unique auberge du « patelin. » Mais enfin, ce qui me reconsolait un peu, c’est que je me disais :

« Je vais louer une bicyclette et je pourrai rouler sur les jolies routes blanches, claires et si ombragées, que j’apercevais, il y a quelques heures, par la portière du wagon. »

Hélas ! je jouais de malheur. Il n’y avait pas, dans ce trou, de loueur de bécanes.

« Y a ben le facteur, hasarda une commère ; il pourrait peut-être ben s’arranger avec vous ! »

J’attendis… trois heures. Moyennant cent francs de garantie et dix francs pour l’après-midi, le brave facteur consentit à me louer son clou. Ah ! non, ce clou ! Vous ne pouvez imaginer cette ferraille, ces caoutchoucs pleins et tout écharpés, cette selle défoncée ! Mais, n’est-ce pas, faute de grives…

Je m’élançai. Ah ! enfin, le bon air pur, la grande solitude, le spectacle magnifique. Mais, sapristi, pourquoi les routes n’étaient-elles pas plus ombragées ? Sur ma nuque tombait un soleil de plomb. Et je suais, je poussais, je soufflais…

Et soudain, ce fut un choc. Je gisais, le nez dans la poussière, entre les débris rouillés de ma ferraille !

Et tandis que je tentais de raccommoder le monument digne d’un antiquaire, je vis l’horizon s’obscurcir, les cimes des peupliers qui se dressaient là-bas, à l’orée du bois, se balancer désespérément ; pas de doute, c’était un orage qui arrivait.

Déjà, le vent faisait rage, soulevant des nuages de poussière, chassant les oiseaux attardés, et de grosses gouttes de pluie me cinglaient le visage.

Effrayé, je pris sur mes épaules les morceaux de ce qui avait été la bicyclette du facteur et, au pas de gymnastique, je pris la direction du village. La pluie arrivait à toute vitesse. La nuit tombait avec une rapidité surprenante. Et toujours le vent hurlait dans les arbres. Je précipitais ma course. Rien, ni maison, ni village, ni paysan.

Et voici que le tonnerre se mettait de la partie. Soudain, à la lueur d’un éclair, j’aperçus dans un champ, un homme, quelqu’un du village, sans doute. Je l’interpellai. Je lui criai le nom de la station et demandai ma route. Le vent hurlait si fort que je n’entendis pas sa réponse, mais je le vis étendre le bras dans la direction opposée à celle que je suivais.

Furieux, navré, affolé, trempé, la tête vide, les épaules lourdes de l’abominable machine, je rebroussai chemin. Une demi-heure de course sous la pluie et je me retrouvai au point de départ.

Du moins, je compris que j’étais à mon point de départ, quand je reconnus dans le champ l’homme de tout à l’heure, sous un arbre. Je l’appelai.

« Hé ! l’homme ? je vous ai demandé la route pour aller à… »

L’homme eut un hochement de tête approbatif. Il avait compris, cette fois. Et son bras s’étendit dans une direction absolument opposée à celle qu’il m’avait d’abord indiquée. Çà, par exemple ! Cet homme se fichait de moi. Ça l’amusait de me voir trotter sous la pluie, dans le vent, dans la boue, dans la nuit. Et qui sait, ce n’était peut-être qu’un vagabond, un chemineau, qui voulait m’égarer, m’éloigner de la route pour ensuite me tuer, me voler… Alors, je n’y tins plus !

« B… de s… »

Je tirai mon revolver. Je fis feu. Au troisième coup, l’homme battit des bras et tomba sur le sol, lourdement.

Effrayé de mon acte, je lâchai tout, la bécane et le revolver, je franchis d’un bond le fossé de la route et je me précipitai au secours de ma victime.

Un éclair venait d’illuminer la campagne. Je restai debout, figé dans la terre boueuse du champ, le corps secoué d’un rire inextinguible… Je venais de tuer un épouvantail.
 
 

 

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(Georges Béard, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-troisième année, n° 11883, mardi 27 octobre 1908 ; Maruja Mallo, « Épouvantails, » huile sur toile, 1930)