Blaise Pascal, garde-pêche à Loc-Mesnil, en Finistère, était un joyeux garçon. Grand, brun, bien découplé, heureux époux d’une jolie Bretonne et non moins heureux père de deux petites filles en qui son sang de Moko et le sang armoricain de sa femme se mariaient harmonieusement : deux petits bijoux aux cheveux de chanvre clair et aux yeux de jais ! Pascal trouvait la vie fort douce, d’autant qu’un récent exploit venait de lui valoir une augmentation de traitement notable et les félicitations de ses chefs.

N’avait-il pas, en effet, comme on prend la pie au nid, débusqué dans l’eau, où elles braconnent, et livré à la vindicte des justes lois, soixante pêcheuses d’huîtres, lesquelles avaient dû, par l’amende ou la prison, expier durement leur délit ?

Il les avait guettées, au moment où, toutes nues dans la mer déchalée, elles arrachaient du banc de roche les huîtres qu’il est interdit de cueillir ; leur avait enlevé leurs nippes laissées à terre, et à leur retour sur le sol ferme, les avait cueillies à leur tour et déférées au tribunal.

Il y avait un an de cela, à peu près, et Pascal en riait encore dans sa moustache d’ancien sergent colonial.

Le sourire devait lui passer, au pauvre homme, et très vite. Un soir, – c’était aux premiers jours de septembre, – le soir d’une grande marée d’équinoxe, comme le triomphant garde-pêche longeait la côte, à son habitude, soixante femelles, soixante furies bondirent sur lui, à l’improviste.

Elles s’étaient dissimulées dans le creux des fossés de la route, disséminées sur une distance de cinquante mètres environ ; en sorte qu’il se trouva soudain enveloppé, cerné, coupé de toute retraite.

Et la clameur de furieux triomphe, le chant de scalp qui éclatèrent à ses oreilles furent comme la réplique des cris et des pleurs qu’il avait entendus auparavant, le jour où, sans pitié, il avait dressé procès-verbal aux braconnières qui le suppliaient de leur rendre leurs vêtements et de les laisser aller.

C’étaient les mêmes voix rauques, les mêmes gestes désordonnés :

« Enfant de chienne !

– Tu peux bien dire adieu à tes chiots !

– On aura leur peau, à eux aussi ! »

Il était bien perdu. Le fusil qu’il portait lui fut bien inutile. D’ailleurs, l’eût-il déchargé, que le bruit n’eût attiré personne à son secours ; et une ou deux assaillantes de moins, cela ne l’aurait pas sauvé des autres.

Car le coin est désert et abrupt.

Des genêts, des ajoncs, des bruyères. Les quelques bâtisses parsemées sur la côte dorment à cette heure. Et quant aux deux ou trois villas bourgeoises qui sont là, villégiatures de Parisiens en vacances, personne ne s’y dérangerait. Il n’y avait à quelques kilomètres aux alentours que des champs, des touffes de bois, des landes et des roches.

Immédiatement garrotté, ficelé, moitié étranglé, moitié assommé, le malheureux Pascal fut transporté, comme un paquet, dans un bachot qui attendait là, amarré à une souche, au creux d’une anse toute proche.

Juste au milieu de l’estuaire de la rivière, la petite rivière de Loc-Mesnil, qui se jette à la mer en cet endroit, est une île minuscule, complètement inhabitée et où ne poussent que des pins maritimes. Cela s’appelle « l’Île-aux-Rats, » et précisément à l’époque des flux d’équinoxe, la mer la recouvre tout entière, montant jusqu’à un tiers environ des troncs d’arbres.

Une première équipe amena le prisonnier à l’Île-aux-Rats ; mais le bachot revint en prendre une seconde, et, au bout de quelques voyages, toute la horde était réunie sur ce lieu isolé de tout.

La marée ne serait pleine que dans trois heures à peu près. On avait le temps de s’amuser.

Alors, il se passa une scène effroyable.

Le garde-pêche fut attaché au fût d’un pin. Ses vêtements, une fois arrachés lambeaux par lambeaux, un abominable martyre commença. À coups de couteaux, on taillada les chairs de l’infortuné, et, dans les plaies, des pommes de pin allumées furent vrillées par des mains furieuses.

Il fut – est-il besoin de le dire ? – mutilé comme les Kabyles et les Marocains mutilent leurs victimes ; et, de ces débris sanglants, on emplit sa bouche ; on lui creva les yeux, on lui arracha la langue, on lui mangea les oreilles et le nez !

Et acharnées, glapissantes, folles, tout le temps qu’elles purent demeurer là, à se repaître de leur rancune satisfaite, ces sorcières s’appliquèrent à leur œuvre, inventant à chaque seconde une souffrance nouvelle, mais toujours attentives à ne pas achever leur victime.

Il fut, en effet, prouvé plus tard que, jusqu’au bout, le malheureux Pascal avait vécu et que, quand ses bourrelles le laissèrent, il respirait encore.

Car il fallut enfin déguerpir. La mer arrivait. De nouveau, le sinistre bachot refit plusieurs fois la traversée, ramenant au continent sa cargaison de furies assouvies.

Puis, le flot monta sur l’île, noyant l’assassiné sous sa crue glacée. Les petites vagues, crêtées de blanc, lui grimpèrent d’abord aux chevilles, puis aux genoux, puis à la taille. À ce moment, à bout de tortures, Pascal, le garde-pêche, crucifié à son arbre, laissa, comme l’autre, tomber sa tête du côté gauche et rendit l’esprit.

Naturellement, – mais beaucoup de temps après, car personne n’a jamais occasion d’aborder à l’Île-aux-Rats, – on finit par découvrir ce squelette, car ce n’était plus qu’un squelette, accroché à un arbre par des cordes qui tombaient en pourriture. On songea alors à rapprocher cette macabre trouvaille du fait de la disparition, jusque-là incomprise, du garde-pêche Pascal, et le Parquet de Quimper tenta de poursuivre, car les soupçons étaient précis. Mais il aurait fallu arrêter trop de monde !

L’enquête, au reste, demeura négative, tous les gens interrogés s’étant soit renfermés dans un silence opaque, soit répandus dans des explications en breton, si touffues et si obscures que les meilleurs interprètes y perdirent leur français.

Bref ! ce fort beau crime demeura sans sanction. Je suis de ce pays ; je sais qu’on y pousse tout à l’extrême, le mal comme le bien.
 
 

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(Louis Marsolleau, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquantième année, nouvelle série, n° 334, samedi 4 septembre 1909 ; illustration de Walter Molino)